‹ Réflexions sur l'HystérieChapitre 7 sur 33 · AURA À MENT · texte numérisé non relu

AURA À MENT

Pitres, « Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotisme », nous relevons les lignes suivantes :

« On a plusieurs fois suspecté la légitimité de nos descriptions en objectant que les malades qui nous ont servi de modèles, confinés dans un service spécial, ont dû, par contamination réciproque, subir une espèce d’entraînement et acquérir ainsi une symptomatologie étrange, compliquée à l’excès, qui ne répondait pas aux types naturels. C’est ainsi qu’on a parlé, à la vérité toujours sans preuves, d’une hystérie propre à la Salpétrière, hystérie artificielle, hystérie de culture perfectionnée en quelque sorte par l’éducation, et qui ne s’observait pas dans d’autres milieux. À ces critiques reposant sur des vues purement spéculatives, nous avons depuis longtemps répondu par l'exposé de faits cliniques nombreux, montrant par exemple, que pour ce qui est relatif à la grande attaque d’hystérie, le “rôle de « l’imitation », de la « suggestion » considérées comme modificateurs des apparences morbides, tout intéressant qu’il soit à étudier, n’est cependant, contrairement à ce qu’on a gratuitement avancé que relativement restreint et fort limité. »

Si l’imitation et la suggestion ont une si faible importance, les accidents hystériques doivent être considérés comme des épisodes accidentels traduisant une maladie antérieure recon- . naissable à ses stigmates caractériels et à ses stigmates physiques que l’on déclare « permanents », alors qu'ils sont extraordinairement instables; et pour Pitres, les révélateurs ‘habituels de cette maladie sont les émotions, les traumatismes, les intoxications.

Mais pour ceux qui ont lu les cliniques du maître bordelais ou pour Ceux qui ont suivi son enseignement, la suggestion qu'on se refuse à faire entrer en ligne de compte dans l’éclosion des accidents hystériques en apparence spontanés, devient pourtant la grande génératrice de toutes les manifestations que l’on peut produire chez des malades hypnotisées, hystériques, bien entendu, puisqu'il faut qu’elles le soient. Nous n'’insisterons pas ici sur les « suggestions » qu’on leur faisait accepter par la parole ou par le geste. Nous nous permettrons une seule

ul

remarque : la plupart des faits étranges que les malades exposaient sur la demande du « suggestionneur » étaient identiques à ceux qu’elles créaient de leur propre initiative. 11 n’est donc pas surprenant que de proche en proche on leur ait assigné à tous une même origine : la suggestion. Bel exemple de suggestion collective s’exerçant des malades sur leurs médecins et sur les foules, tandis que médecins et public, sans le vouloir, sans le savoir, poussaient les malades à de nouvelles trouvailles. Réfléchissons aussi aux conditions singulières dans lesquelles se déroulaient les expériences. Lorsqu'on en lit le protocole, on est frappé par le manque de critique et les imprudences des expérimentateurs. Tel, par exemple, qui veut démontrer que sa malade obéira automatiquement à chacun des ordres qu'il lui donnera par geste annoncée d’abord aux étudiants rassemblés ce qu’il veut obtenir d’elle. Ce qu’entendaient les étudiants, la malade le percevait. Et ce qu’elle avait parfaitement compris des propos du maître, pourquoi n’aurait-elle pas mis toute sa complaisance à le réaliser ? |

Poussons plus loin l’analyse. Si la suggestion, selon l’école de Charcot, n’intervenait pas dans l’éclosion « des types naturels », tandis qu’elle était constamment utilisée dans l'hypnose, ne voyait-on pas que le sommeil hypnotique lui-même devait avoir une origine identique à celle des accidents naturels et procéder des mêmes dispositions foncières ? On le soupçonnait sans l’admettre ouvertement. Mais, enfin, si la suggestion quelle qu’en fût la forme, exerçait sa puissance chez les hypnotisées s’il fallait qu’elle intervint pour provoquer le sommeil hypnotique, beaucoup étaient invités à affirmer son influence dans l'apparition des accidents « spontanés ». Rien de plus naturel. La suggestion — à défaut d’une autre hypothèse mieux adaptée à la réalité des faits —— prenait ainsi la première place dans la pathogénie des troubles hystériques.

Et l’on songe à Bernheim pour qui la suggestion, résultat d’une crédivité naturelle, est «l’acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui ». Il est certain, et Janet en fait la remarque judicieuse, que cette définition est

imprécise et d’un caractère si vaste qu’elle englobe au fond tous les éléments de la pensée. Nous lui substituerions volontiers la définition suivante qui élimine les faits relatifs au raisonnement et à l’association des idées : c’est l’acceptation irréfléchie d’une idée qui tend à se transformer en acte. Sommesnous d’accord avec Janet ? Nous verrons qu'il n’en est rien. C’est que notre définition conserve, en effet, le caractère général que le savant psychologue veut justement lui enlever. Pourtant, nous vivons au milieu des suggestions ; nous les recevons toutes préparées de notre milieu famihal et social. Que pouvons-nous vérifier de ce que nous apprenons, des jugements tout faits que nous imposent la tradition, la famille, l’enseignement de nos maîtres ? On nous assure que la terre tourne autour du soleil. Pendant des siècles, les esprits les plus éminents ont cru le contraire. Quelle sera notre attitude en face de cette assurance du grand physicien que la rotation de la terre autour du soleil est simplement une hypothèse commode ?

Mais si, comme le veut Janet, on convient que la suggestion dans l’hystérie et l’hypnotisme cesse d’être une manifestation banale pour devenir, sinon un phénomène « insolite » du moins un «phénomène particulier », on est obligé d’avouer que l’hystérie transforme pour la renforcer, la rendre plus sensible et en même temps plus équivoque, une disposition humaine sans laquelle la vie en société serait impossible. Rien n’est plus intéressant — nous avons failli dire plus Suggestif — que l'effort de Janet pour aboutir à serrer de plus près le problème. Le malheur est que ke-critère qu’il propose procède de ses observations chez les hystériques, bien qu’il puisse s’appliquer — s’en est-il avisé ? — aux délirants les plus typiques. Dans de pareilles conditions, il aboutit à définir la suggestion par l’hystérie et comme, par ailleurs, il fait de la suggestibilité l’attribut essentiel de l’hystérie, il n’évite pas la pétition de principe.

Au fond, et quelques précautions qu’il prit pour éloigner le spectre de la simulation, la suggestion lui apparaissait comme la seule explication plausible des phénomènes les plus

FAN pes

bizarres, justement parce qu'ils étaient bizarres, inouïs, hors série, en quoi il était en grande partie d’accord avec Charcot et son école, et plus qu’il ne le pensait avec cellé de Bernheim et de ses disciples. On reste parfois confondu de son obstination à affirmer la bonne foi de certaines de ses malades, sa certitude que telle d’entre elles n’avait « aucun intérêt » à jouer la comédie. Pierre Janet était un grand savant. Son labeur fut admirable. Avec moins de science et un peu plus de méfiance, peut-être aurait-il évité quelques-uns des pièges que lui tendit la duplicité féminine. A force de travail, d’observations consciencieuses, il n’en arriva pas moins à déterminer dans quelles conditions particulières se produisaient les accidents hystériques et l’hypnose, et si l’on peut dire, les faits d’ordre psychosomatique qui aidaient à leur naissance. Nous y reviendrons. La question est d’un intérêt considérable, pour l'instant, elle nous éloignerait de notre propos.

Quand on évoque la période déjà longue qui s’étend de l’ère de Charcot à notre époque, l’enthousiasme en faveur de l’hystérie et de ses mystères, la « grandeur et la décadence de l’hypnotisme » — la formule est de Pierre Janet — on est irrésistiblement porté à penser à d’autres savants qui tentèrent d’explorer les arcanes du spiritisme en important dans ce domaine la rigueur de leurs méthodes scientifiques. C’est le nom de W.-J. Crawford qui nous vient à l’esprit, avec d’autres d’ailleurs, que nous tairons par respect pour la haute autorité qu'ils acquirent dans la Science, voire dans la Physiologie. Done, W.-J. Crawford, docteur ès sciences, professeur de mécanique appliquée à l’Université de Belfast, ayant résolu d'étudier quelques manifestations spirites, dans un cercle où la « médiumnité était héréditaire », se mit résolument à l’œuvre. Il était quelque peu gêné dans ses expériences par la nécessité d’annoncer à l’avance de quelle manière elles se dérouleraient, afin d'obtenir pour la séance suivante la collaboration « des opérateurs invisibles ». Cet homme probe, « le plus positif, le plus « matter of fact » qu’on puisse trouver dans ce pays de pragmatisme », déclare son traducteur René Sudre, multiplia les pré-

cautions, les pesées dans l’ombre, les enquêtes. Il eut l’autorisation, un jour, de photographier « une table lévitée », et en même temps « le levier psychique » qui la reliait au médium. I] faut évidemment toute la candeur du « matter of faït » pour voir dans les deux photographies qui nous sont offertes autre chose qu’un manche à balai entouré de mousseline, solidement retenu entre les genoux de la jeune G... par sa partie inférieure, tandis que sa partie supérieure s'applique au-dessous du plateau de la table. Celle-ci n’est pas entièrement maintenue en l’air : deux pieds seulement se trouvent soulevés. Ce livre de . W.-J. Crawford est bien attristant. Comme lui, les observateurs qui s’occupèrent de l’hystérie, de l’hypnotisme et de la suggestion, crurent se prémunir contre la fraude, invoquèrent l’incontestable sincérité de leurs sujets dont quelques-uns étaient « leurs meilleurs amis ». De loin en loin pourtant, ils notaient des faits curieux. Gilles de la Tourette rapporta le premier l’histoire maintenant classique de Witt..., cette hypnotisée du service de Charcot. Au cours d’une clinique émouvante elle avait, sur la suggestion du maître, poignardé plusieurs assistants; elle en avait ensuite sur un signe, fusillé et empoisonné un certain nombre d’autres. Quand la foule se fut retirée fort troublée, quelques élèves du service suggérèrent à l’aimable et docile Witt... de se dévêtir entièrement pour se plonger dans le bain qu'ils’ lui avaient préparé. Witt.… préféra — c'était alors l’usage — se tordre dans les convulsions d’une crise de nerfs, plutôt que d’obéir à cette dernière suggestion. On est en droit de penser qu'elle avait une conscience nette du caractère illusoire dés crimes qui lui avaient été d’abord commandés, tandis que sa pudeur s’alarmait de l’acte plus facile, moins Immoral, mais aussi plus réel à quoi l’invitaient des étudiants facétieux. Pierre Janet cite une observation personnelle analogue. On en trouve bien d’autres dans la littérature médicale. | S’il en est ainsi, si, comme on l’a’noté à maintes reprises, les faits de résistance à la suggestion étaient loin d’être rares, même à la période héroïque de l’hystérie, si l’obéissance des

sujets hypnotisés n’était acquise que dans la mesure où l’acte suggéré s’accordait avec le psychisme des malades et leur moralité, leur sens persistant de ce qui est grave et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est vrai et de ce qui n’est qu’un jeu, la suggestion apparaît dépouillée de sa principale vertu créatrice. Elle n’est dans le domaine de l’hystérie et de l’hypnotisme — nous soulignons ces derniers mots — que le témoin du bon vouloir, de la complaisance des malades qui semblent s’y soumettre, quand elle vient de l’extérieur, Pas davantage il n’est possible de l’admettre — en tant que force autonome et s’exerçant dans l’inconscience — pour expliquer la genèse des accidents spontanés. Après la période de méditation que l’on sait, des accidents d’hystéro-traumatisme vont se révéler. Tout le monde est d’accord pour reconnaître que — sauf exception — ils vont durer et souvent en s’aggravant, jusqu’au moment où sera accordée l’indemnité souhaitée. Que vient faire l’auto-suggestion initiale en pareille aventure ? Comment supposer en constatant la disparition soudaine de ses effets au terme du procès, s’il est gagné, que l'intéressé était de bonne foi, quand il constituait, à sa manière, sa paralysie, sa contracture ou sa camptocormie ? Nous verrons plus loin qu’à ces raisons générales s’en ajoutent d’autres d’un caractère plus particulier qui autorisent à douter de la suggestion, de son rôle pathogénique, de son efficacité.

b) Imagination et mythomanie :

C’est Logre, Logre surtout, qui, dansson étude sur « l’état mental des hystériques » insiste sur le rôle de ces deux facteurs. On ne trouve guère dans la littérature médicale d’article plus brillant, d’une lecture plus attachante, où l’on ne sait ce qui l'emporte de la finesse des observations ou de la richesse des arguments, de leur abondance, de leur groupement raisonné. Comme dans une magnifique plaidoirie écrite, tout contribue à fixer l’attention du lecteur pour le conduire au point où M. Logre veut le. voir arriver. Et il est certain que l’auteur

Page 1