‹ Réflexions sur la doctrine des crises dans son application aux maladies du Nord de l'Afrique, comprenant le mode de développement des fièvres d'accès et leurs conséquencesChapitre 4 sur 7 · PHENOMENES CRITIQUES · texte numérisé non relu

PHENOMENES CRITIQUES

Phare brillant de l’exercice de la médecine, si parfois elle n’a projeté que d’intermittentes et incertaines lueurs , si parfois aussi elle a disparu des systèmes parcourus en dehors des voies de l’observation., la doctrine des crises n’en a pas moins de particulier qu'elle n’a jamais été niée, même par ceux qui ne l’ont pas prise pour guide, et elle a, en outre, de commun avec la vérité que par instinct on en a la conscience avant d’avoir pu en raisonner l’adoption.

Nous éviterons de nous occuper de ses vicissitudes comme doctrine, pour ne pas sortir des limites d’un examen pratique , en nous bornant à signaler les faits principaux qui retardent et embarrassent sa vérification, ou s’y opposent complètement.

Ces faits sont de deux ordres : les uns tiennent à l’extrérae gravité des maladies; les autres résultent des éventualités du traitement.

Dans le premier cas, il est facile, en effet, de le concevoir, les crises adoptées comme expression des forces médicatrices de la nature , représentées , d’après Broussais lui-même, par les deux seuls modes de réaction de l’organisme animal contre les agents perturbateurs, c’est-à-dire, par une stimulation exercée, soit sur les centres nerveux, soit sur les sécréteurs, ne sont plus faciles à saisir, n’otfrent plus qu'irrégularité et confusion , dés que les causes morbid es provoquant l’explosion d’une fièvre d’accès, ont par leur extrême intensité troublé au plus haut dégré l’organisme en le soustrayant plus complètement à l’empire des facultés naturellement départies aux principaux systèmes qui en régissent l’ensemble.

L’insuffisance ou l’excès des réactions est alors ce qui frappe le plus,' et ces résultats varient infiniment selon les individus.

L’âge, le tempérarament , les habitudes professionnelles, l’état de santé antérieure, les affections morales, les souffrances physiques, une blessure par elle-même sans danger imminent, comme les opérations qui, le plus souvent, se pratiquent avec succès, sont autant de circonstances qui,

pendant le règne des maladies d’Afrique, augmentent singulièrement la puissance des causes spèciales qui les produisent et influent sur le degré de vigueur et d’entière liberté nécessaires au développement des efforts médicateurs.

Ou l’épuisement est trop profond pour ne pas mettre obstacle au réveil de Tinnervalion , comme au retour dans les organes sécréteurs d’une activité suffisante pour opérer une crise marquée; ou il ne cède qu’avec inégalité en suscitant en divers points de l’organisme une réaction violente, qui après avoir ébranlé tous les appareils viscéraux, menace de se concentrer dans l’un d’eux et de produire , au lieu d’une crise, soit une redoutable complication, soit une métastase par changement de siège d’une irritation déjà prédominante ailleurs.

Dans certaines épidémies, à une certaine époque de leur durée, en certaines localités plus qu’en d’autres, ou lorsque la multiplicité des invasions a partout favorisé l’encombrement des malades, tout*, ainsi que précédemment, et sans qu’on ait rien à attribuer au concours des dispositions individuelles, semble, avec la même fatalité, s’opposer au libre développement des crises. Hippocrate avait remarqué la même chose lorsque de grandes perturbations survenaient dans l’atmosphère. Dans les saisons calmes et peu variables, observe-t il les maladies sont modérées, {ho7ii status^ ^ et faciles à juger ; elles sont irrégulières et difficiles à juger, lorSi-

qu’au contraire, la température subit de fréquents et sensibles changements.

Comme on ne peut douter, dit Fr. Hoffmann, que dans les pajs chauds un air plus léger ne rende les humeurs plus fluides, plus mobiles, et ne dispose davantage les corps à la

Iranspiralion , il se fait aussi qu’on y voit les maladies aiguës se juger par des mouvements critiques plus que dans les régions humides, où l’air sans ressort , chargé de principes hétérogènes, contribue de la sorte, non-seulement à retarder une crise, mais encore à la rendre peu sensible, caries mouvements périodiques de la nature se trouvent considérablement troublés.

Sollicités par la force qui est en eux, les êtres organisés, à Taide d’appareils particuliers et multipliés composant leur organisation, semblent sans cesse combattre les lois physiques, c’est leur destination. La faculté qui y correspond et se confond peut-être avec celles d'assimilation , de développement et de reproduction, n’est comme celles-ci que temporaire. La résistance, en un mot, qu’elle représente, n’est pas la meme au printemps et au déclin de la vie ; elle s’use , décroît et succombe. Aussi chez les vieillards, quelque soit le peu d’intensité des causes morbides, les maladies sont toutes sérieuses; il ne faut pas s’attendre à les voir se terminer par des efforts critiques: les organes se sont isolés, et peu à peu ont perdu cette solidarité qui rend ces efforts faciles et promptement salutaires.

Telles sont effectivement et sommairement les conséquences inséparables d’une plus grande gravité dans les maladies.

Si après les avoir signalées et rattachées à l’influence d’agens morbides arrivés d’eux-mêmes ou par le concours de mauvaises dispositions individuelles au plus haut degré de puissance , nous passons de cette première cause d’entraves à la manifestation des phénomènes critiques , à la seconde que nous avons aussi à indiquer, c’est-à-dire à celle qui rappelle tout ce que peut produire un traitement trop actif, et dirigé d’après des vues plus systématiques que méthodiques et en imitation

de la nature, nous trouverons en celle-ci, comme dans la première, Pexplication de la divergence des opinions toutes les fois que Ton a agité la question des crises.

Il est naturel de penser qu’on était porté à douter de la réalité de semblables mouvements, quand on était loin de soupçonner la possibilité d’en détruire le principe par d’inopportunes médications.

C’est ce que dans son enthousiasme pour la doctrine des anciens fondée sur l’étude de la nature, Baglivi a très-bien senti et exprimé en reprochant aux praticiens de son temps de s’étonner de voir les crises plus rares et moins parfaites qu’elles ne l’étaient en Grèce, quand par ignorance ou mépris de la médecine hippocratique, ils ne faisaient qu’accabler les malades de purgatifs, de diaphorétiques , de saignées et de remèdes échauffants de toute sorte. Il est impossible alors, ajoute-t-il , que des moyens aussi pertubateurs , au lieu de disposer convenablement à une dépuration critique ne produisent pas, au contraire , une continuelle agitation et une confusion extrême, substituant dans les fièvres des métastases irrégulières aux crises réglées et autres mouvements de la nature dont les anciens nous ont tracé l’histoire.

Prés d’un siècle et demi plus tard, représentant à son époque comme Baglivi à la sienne, le génie de l’observation, un autre adversaire non moins redoutable des idées fausses entretenues par l’apathie ou défendues par la vanité, Broussais, examinant la doctrine d’Hippocrate, reproduit à son tour, au sujet des crises, la même remarque.

Si, dit-il, les terminaisons de ce genje sont moins communes aujourd’hui y cela ne peut dépendre que de la dif-

férence des traitements. Les saignées générales et les purgatifs des humoristes doivent nécessairement affaiblir les mouvements critiques ; la stimulation des Browniens les rend encore plus difficiles en concentrant les forces sur l’appareil de la digestion.

a-t-il pas, à l’occasion des moyens curatifs mis en usage, reconnaissance implicite de ce qui nous frappait le plus , en observant les conséquences d’un plus haut degré de gravité dans les maladies, c’est-à-dire, que dans bien des cas, la faiblesse, l’obscurité, l’imperfection, l’absence même de mouvements critiques salutaires, n’était dû qu’à l’insuffisance des réactions proportionnée aux progrès de l’épuisement, ou à l’excès de ces réactions, soit qu’elles compromissent par leur impétuosité un reste de vitalité dans les principaux viscères, soit qu’elles rendisseflt l’un d’eux plus particuliérement le siège d’une fâcheuse concentration?

En continuant, Broussais ajoute : mais la pratique d’ïlippocrate qui se réduisait presque toujours à nourrir les malades avec des boissons féculentes et miellées, permettait à l’irritation de parcourir tous les organes et de se fixer enfin sur ceux qui se trouvaient les plus disposés à la recevoir.

Le sens de ce passage n’est pas douteux non plus : si Hippocrate ne débilitait pas au point d’empêcher les crises , il ne faisait rien non plus pour modérer les réactions , puisqu’il permettait à l’irritation de parcourir tous les organes et de se fixer enfin sur ceux qui se trouvaient les plus disposés à la recevoir, laissant ainsi le plus souvent, comme ses propres observations en fournissent la preuve se développer d’énormes suppurations intérieures, de violentes phlegmasies glandulaires et articulaires , et d’autres accidents

dans lesquels nous pouvons moins voir des crises que des concentralions funestes ou de terribles métastases.

On peut bien s’y attendre , Broussais n’approuve point ce laisser marcher en attendant une coction-ou une crise qui n’arrive jamais à temps. 11 blâme fortement les partisans outrés d’une médecine expectante; et, s’il fait encore ses réserves sur les avantages des modifications débilitantes, il n’est pas moins sévére envers ceux qui dans tous ces cas de fièvre à phénomènes insidieux , à gravité insolite, hésitent quand il faut agir, dût-on, ajoute-il , recourir à une stimulation quelconque , qui tout en augmentant l’irritation morbide, est moins nuisible qu’une complète inaction, parce qu’elle provoque des crises que la nature ne tendait pas à produire.

Sous une forme nouvelle ces dernières paroles expriment encore ce que nous remarquions déjà toute-à-l’heure , car si la nature peut quelquefois ne pas tendre à produire des crises, tandis que d’autres fois elle y est disposée, e’est que l’action organique, très-variable en elle-même, peut être trés-faible, fort au-dessous de son type normal, aussi bien que beaucoup au-dess>is. L’expression de tendance de la nature dégagée de l’idée abstraite d’une propriété particulière ne peut être autrement interprétée ; elle devient alors la consécration d’une manière de voir d’après laquelle, en envisageant toutes les faces d’un état morbide, on ne se borne plus à celle que caractérise , dans la majorité des cas, il est vrai, le mode particulier désigné sous le nom d’irritation, qui, malgré l’habitude récente d’en généraliser l’application, n’est plus qu’une proposition d’ordre secondaire impropre à dominer tous les faits de la science.

En définitive, et les citations que nous venons de faire

le confirment, les mouvements critiques, dans le sens que nous avons été conduits à y attacher, deviennent donc susceptibles de démonstration et ne présentent à Fesprit plus rien d’étranger aux faits qui les mettent en lumière ; seulement la nature n’est pas toujours disposée à les produire , seulement dans l’incertitude de leur manifestation , il convient peu de les attendre ; souvent il faut les solliciter, souvent aussi les modérer par un traitement convenable et selon l’opportunité, recourir aux stimulants les plus appropriés, ou aux débilitants dans de justes mesures ; sinon , on s’expose au trouble à la confusion, à l’inertie ou à l’exagération de tous les mouvements organiques, parmi lesquels, dés lors, il est extrêmement difficile d’en reconnaître de critiques et propres à justifier une doctrine qui les représente comme une prévoyance bienfaisante de la nature.

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