DES PHÉNOMÈNES CRITIQUES
Si, ainsi que nous en avons eu Fintention , en exposant ce que peuvent être les réactions considérées d’après leur origne et leur double mode de manifestation , principe d’etfets critiques variés, nous sommes parvenus à en donner une idée suffisante, nous pouvons désormais, pour les apprécier successivement, passer à la distinction des formes sous lesquelles ces derniers peuvent se présenter.
Aux unes de ces formes, comme réactions névrosthéniques et phénomènes destinés, par leur nature et la mesure de leurs rapports avec ceux de la maladie, à modifier heureusement celle-ci, correspondent la céphalalgie, un sentiment analogue dans la région lombaire, diverses douleurs splanchniques et certaines névralgies extérieures.
Aux autres, comme réactions sécrétoires et phénomènes propres à assurer l’action des premiers en concourant au rétablissement de l’équilibre souvent menacé par leur excès de vivacité, se rapportent l’herpes labialis, l’uticaria , des salivations, des épistaxis, des sueurs, des urines abondantes ou sédimenteuses , des vomissements bilieux, des évacuations alvines de même nature, des diarrhées et enfin l’engorgement phlegmoneux des parotides.
Quelques-uns de ces phénomènes sont constants dans toutes les fièvres; quelques autres n’appartiennent qu’au plus graves.
Ils sont loin d'avoir tous le même degré d’importance: plus souvent réunis qu’isolés , ils gagnent en efficacité par leur association et perdent ce qu’ils pourraient avoir de dangereux isolément. Parmi eux, en outre, on en voit qui favorisés par la constitution médicale, se distinguent tour à tour comme crises dominantes des maladies régnantes, en se signalant par plus de fréquence dans quelques localités, ou certaines années plus que d’autres, et particuliérement à certaines époques de la même saison épidémique.
Ceux qui provoquent la réaction générale, comme ceux qui suivent cette réaction et la modèrent, ne se confondent jamais assez avec elle pour ne pas rester distincts sous la forme qui leur est propre. Mais ils effacent en les dominant, dans la plupart des cas, les symptômes qui, plus qu’eux, spécialisent la maladie à laquelle ils s’associe'nt ; en sorte que susceptibles d'en suspendre la marche ou d’en multiplier les dangers par leur excès de développement, c’est moins cependant au diagnostic lui-même qu’au prouostic qu’ils fournissent des éléments de quelque valeur.
Nous avous déjà exprimé cette opinion. Son importance exige que nous nous y arrêtions encore un instant, en traçant la démarcation qui nous paraît exister entre des phénomènes dont les uns ont la propriété de caractériser la maladie, et les autres celle de la juger, quand on les entrevoit dans l’ordre de leur manifestation, de leur fréquence, ou de leur dépendance réciproque.
Une maladie ne partage pas avec les êtres fixes, déterminés, le privilège qu’ils ont d’être toujours semblables à eux-mêmes; les caractères qui la représentent, bien moins fidèles que les leurs, ne lui appartiennent pas tous comme attributs néces-
saires, la plupart d'onlre-eux sont insuffisants pour établir à son égal d des distinctions propres à la faire reconnaitre. Aussi ne peut-on sans de grandes restrictions dire avec Linné: symptomata ad moi'bos se hahent ut folia et fulcra ad plantam.
Cela ifest guère possible , et on n’en joutera pas si ou rernarcpie qu’une maladie dans la généralité de ses manifestations ne peut, sans rapprocher la règle de Texception, sans rapprocher ce qui croît de ce qui décroît, être comparée à une plante , dont la vie uniforme, un milieu restreint une simplicité d’organisation, de moyens et de besoins garantissent à ses produits les traces d’un principe générateur, et les leur laissent d’autant plus propres à une distinction fondamentale qu’ils sont peu nombreux.
Dans une maladie, au contraire, tout se complique; ses produits ou symptômes perdent en se multipliant Tunité de caractère indispensable à la formation d’un type distinctif, qui échappe surtout si on les groupe, au lieu de les examiner isolément et à leur début au-delà duquel ils ne tardent pas à se confondre assez pour rendre identique dans tous les cas la dernière scène qu’ils constituent.
D’ailleurs une maladie, comme acte morbide, n’est jamais qu’un accident , c’est-à-dire un événement de plus en plus en dehors de l’harmonie qui régit tous les corps de la nature; et, à ce titre , elle ne peut être qu’infiniment variable; elle le devient en raison de l’intensité diverse et de la diversité meme de scs causes, et bien d’avantage encore par des phénomènes étrangers à celles-ci, que, comme déviation de l’état normal, elle détermine à son tour en se transformant complètement sous l’influence de ce cortège nouveau.
IVèannioins, si Ton lient à la comparaison précédenle, il faut nécessairement rétendre; ne pas se borner à assimiler les symptômes aux feuilles et aux stipules. Il faut, choisissant de préférence les parties du végétal dans lesquelles l’individualité se dessine d’avantage, telles que celles qui comme les cotylédons, les fleurs et les fruits sont les plus essentielles par leurs rapports plus prochains avec le germe qui s’est développé ou celui qui va se reproduire, voir, en relation avec les premiers, ce qui rappelle les effets les plus immédiats de la cause morbide, et en relation avec les derniers, les éruptions et les exanthèmes où plus d’une fois celle cause s’élabore de nouveau.
Il ne faut pas oublier non plus que dans certaines conditions les végétaux ont leurs parasites qui en arrêtent le développement ou les dénature, et que, plus souvent encore, il en est de même pour les maladies.
Ce n’est qu’ainsi, sans abuser des analogies, et en abandonnant le point de vue trop vague des symptômes considérés dans leur ensemble, pour les apprécier isolément et plus intimement sous le rapport de leur hiérarchie , de leur constance et des degrés d’intérêt qu’ils peuvent présenter, qu’on parvient à en reconnaître parmi eux qui se distinguent réellement par la propriété incontestable de spécialiser chaque maladie, soit qu’ils résultent d’une éruption ou d’un exanthème reproduisant leur cause , soit qu’ils apparaissent comme effets les plus immédiats de cette cause déjà en puissance dans l’économie. Quant aux autres, en plus grand nombre, il reste également démontré ^ que sans représenter l’état morbide luimême, ils n’en sont que les éventualités probables , marquant plus particuliérement la tendance de la nature à y résister.
Delà donc, le fondement des deux ordres de phénomènes
qiio nous avons du signaler: les uns, comme indispensables au diagnostic en raison de leur spécialité, et, à Texceplion des cas où ils se révélent plus complètement par la régénération de leur principe, comme dynamiques, c’est-à-dire sous la dépendance des modifications de l’innervation; les autres, sous divers aspects et plus particuliérement sous celui d’elForts critiques, comme réservés au pronostic, et comme anatomiques en ce sens qu’on apprécie mieux en eux l’expression des changements survenus dans la condition matérielle des tissus et parcequ’ils tendent à se fixer et à se circonscrire d’avantage dans le siège qu’ils aCTectuent.
Rien de plus naturel dans les fièvres d’accès que l’application de cette distinction de deux ordres de phénomènes; rien de plus conforme à l’observation. L’état morbide qui fait l’essence de ces fièvres est représenté par les premiers, qui, comme frissons, tremblements, affaiblissement marqué des sens, etc., lui sont propres, le caractérisent, le constituent déjà en maladie véritable suffisante par elle-même pour donner la mort avant tout développement fébrile.
Les troubles qui signalent ensuite celui-ci, appartiennent aux seconds, qui, comme réactions diverses, rendent d’autant moins grave l’état qui les a précédées qu’elles acquiérent plus-tôt sur lui de la prédominance, pour déterminer par leur ensemble le développement du mouvement circulatoire ou autrement de la fièvre, alors, quoique d’une autre manière, symptômçitique dans ce cas , comme dans tous ceux d’irritation.
Ces derniers phénomènes, à titre d’appareil fébrile, sont ceux qui frappent d’avantage et quelquefois exclusivement l’attention, parce que le plus ordinairement ils sont toujours en relief; tandis que les premiers ne préoccupent jamais qu’un
instant, ou seulement lorsque leur extrême gravité autorise à cacher ou à considérer comme un mystère, en les appelant malins ou pernicieux, ce qui en eux semble inexplicable.
Ici, il est vrai, dés qu’on a entrevu cette plus haute expression du caractère propre aux maladies périodiques , le diagnostic et le pronostic se confondent. Mais ce fait, loin d’être une exception , n’est au contraire que la répétition de ceux du même genre également observés dés qu’une cause morbide quelconque , par un excès de puissance , se manifeste de manière à enchaîner tOut développement d’effets ultérieurs. Il ne se reproduit d’ailleurs dans aucune autre circonstance des mêmes maladies, telles que celles de céphalalgie, d’accélération du pouls , de mouvements sécrétoires , qui ne leur appartiennent jamais exclusivement et ne laissent pour cette raison de conclusions à en tirer que sous le rapport de l’issue qu’elles peuvent avoir, et non sous celui de la détermination précise du caractère spécial à l’aide duquel on doit chercher à les distinguer.
Voilà pourquoi , tout à l’heure en énumérant les formes diverses sous lesquelles les phénomènes critiques peuvent se présenter, et précédemment en définissant les crises comme actions organiques , nous disions qu’elles ressortaient de la maladie sans en faire partie, et qu’elles n’otfraient par conséquent aucune base solide au diagnostic , tandis qu’elles fournissaient au pronostic ses principaux éléments.
En effet, de ce qu’il y a céphalalgie, douleur lombaire, agitation fébrile, vomissements, transpiration, urines abondantes ou mêmesédimenteuses , on ne peut en inférer l’existence d’une fièvre d’accès. C’est autre chose s’il s’agit de juger sa terminaison , car alors, en compensation de ce qui lui manque pour
è{re déinonslralif, iinivo(iue ou palhognomnnique, chacun de CCS phénomènes se montre décisif à sa manière , et tous deviennent les auxiliaires les uns des autres. C’est ce que nous avons maintenant à examiner.
La CÉPHALALGIE et la DOULEUR LOMBAIRE par la généralité de leur apparition dans tous les cas de fièvre d’accès, révélent déjà leur importance ; et, comme en outre elles dévancent la plupart des autres phénomènes auxquels légitimement se rattache l’idée de réaction ou d’eflort critique, elles occupent parmi eux le premier rang.
La première, tout en se montrant à l’égard des accès avec la constance de Tombre qui suit le corps , ainsi qu’on l’a remarqué avec beaucoup de justesse, n’empêche qu’on en puisse dire autant de la seconde, qu’en prédominant bientôt sur elle et en détournant l’atlention qu’elle a méritée dabord. Toutes deux, à part des différences dans leurs résultats et relatives à la spéeialité des fonctions des parties qu’elles affectent , se distinguent par une similitude d’influence telle, qu’il est impossible de les séparer quand on n’a à considérer que ce qui en elles constitue un effort véritablement critique.
L’une et l’autre, à la fois, préludent, en deux points différents de l’axe cérébro-spinal, à la localisation d’une reaction vers ces parties. L’une et l’autre , comme sentiment douloureux perçu à l’égard d’une infinité d’autres en divers sièges, comme à la face, dans les régions dentaires, sciatiques etc, n’entraînent pas comme conséquence indispensable de leur manifestation, la réalisation immédiate d’une fluxion congestionnelle ou irritative. Elles peuvent exister plus ou moins de temps à l’état de phénomène purement nerveux d’autant plus caractérisé, que les parties dans lesquelles ce phénomène
nerveux doit répandre la stimulation , pour diminuer luiinéme et s’éteindre en se disséminant, ont perdu à un plus haut degré leur aptitude à en recevoir la transmission, qui constitue, lorsqu’elles se l’approprient, le fait de leur innervation. Tant que cette appropriaiion n’a pas lieu 5 c’est un état d’éréthisme qui subsiste en correspondance avec un état de stupeur plus ou moins marqué. Le premier de ces deux états, subordonné dans sa durée à l’étendue et à la gravité du second , étant en outre susceptible de l’aggraver encore , c’est ainsi que la douleur peut subitement causer la mort. Mais aussitôt que la souffrance qu’il signale vient à être partagée, il diminue lui-même. Le premier effet de cette participation et de cette diminution est l’exercice plus libre du mouvement circulatoire capillaire, et dés lors, par l’association de deux actions organiques qui déjà se combinent entre elles , commence une réaction locale.
Celle-ci en se soutenant se complète bientôt et devient susceptible d’une foule de nuances^ depuis l’accélération momentanée du mouvement des fluides dans les capillaires, la prolongation de cette accélération , jusqu’à la tendance des tissus à s'assimiler les matériaux qui leur arrivent en abondance, ou à s’en laisser pénétrer outre mesure, pour constituer soit une excitation passagère, soit une irritation, une inflammation, soit enfin une congestion des plus variables sous le rapport de son étendue ou de son intensité.
De toutes ces circonstances la plus heureuse , celle qui de suite laisse entrevoir l’issue prochaine et favorable d’un accès , est sans contredit la première.
L’axe cérébro-spinal ranimé par les réactions céphalalgique et rachidienne, en y répondant, recouvre toute l’énergie né-
cessaire au rétablissement de ses rapports physiolog^iques , et du plus remarquable, comme du plus indispensable d'entre eux, résulte le retour de l’action plus régulière du cœur qu’il tient sous sa dépendance.
A la défaillance de cet organe^, à l’inégalité et à la faiblesse toujours croissante de ses contractions, aux secousses qu'il éprouve à l'abord du sang, qui refoulé de la peau où il n’est plus appelé, lui arrive de toutes les cavités et qu'il lance encore dans les organes les plus voisins et les plus disposés par la nature de leurs fonctions à recevoir des afflux périodiques de ce liquide , succèdent des mouvements plus vifs , plus larges, plus mesurés , mieux soutenus , à la suite desquels la circulation rapidemment et uniformément développée répand partout à son tour la stimulation et la communique en définitive aux sécréteurs, où à la faveur d’abondantes déperditions elle se modère assez pour ramener le calme en rentrant dans les limites de l’état normal.
Ainsi d’abord isolée , puis successivement répétée en divers points, la réaction devient générale. La pluie qui tombe en gouttes sur la surface tranquille des eaux, produisant autant de cercles qui se rapprochent en grandissant et se confondent en s’élargissant davantage pour ne plus faire bientôt qu’un seul courant devenu plus rapide, nous en offre l’image: c’est un orage de l’organisme provoqué par un défaut d’équilibre entre les forces des principaux systèmes, et terminé par les seules ressources admirablement combinées de la nature.
C’est à la part que prennent la céj)halalgie et la douleur lombaire dans celte série de mouvements conservateurs, qu’elles doivent d’èlre placées en première ligne parmi les phénomènes critiques.
Mais quand tant de diversité régne entre les maux de tête ou de reins sous le rapport du siège, des causes, de leur nature, de leur étendue ou de leur mode d’expression, on sent le besoin de s’attacher à reconnaître , autant que possible, le caractère propre de ceux qui se présentent sous un aspect critique.
Sans se préoccuper uniquement des degrés divers auxquels ils peuvent s’élever, et de l’insuftisance des termes pour en représenter toutes les nuances, en les disant légers ou forts, intenses, violents, atroces, stupéfiants, il faut encore faire attention aux circonstances avec lesquelles coïncide leur manifestation , à la marche brusque ou graduée de leur développement, ainsi qu’aux formes plus particulières qu’ils peuvent affecter, et remarquer en outre que n’en ayant jamais la mesure ou l’appréciation que d’après le récit du malade, il peut souvent arriver que les plus fortement accusés ne soient pas toujours les plus graves , partageant ce privilège avec toutes les douleurs dont on a plus complètement le sentiment ; comme aussi il peut arriver que les plus obscurs ne soient pas les moins sérieux par une raison contraire.
Pour ce qui regarde plus spécialement la céphalalgie, si elle n’est ni susorbitaire fixe , provoquée sympathiquement par la souffrance non équivoque de l’estomac phlogosé, si elle n’est ni frontale avec resserrement des tempes, fourmillements, élancements, pulsations, plaintes ou cris involontaires, comme dans certaines affections plus circonscrites et moins passagères de l’encéphale, elle peut encore être assez étendue et assez forte, rendre la démarche chancelante, la station impossible, elle peut même s’accompagner de la sensation singulière de l’ablation des hémisphères cérébraux , comme l’un de nous l’a éprouvée ainsi que d’antres collègues, sans cesser pour
cela (]\Mrc de bon augure^ surtout si elle s’interrompt à de courts intervalles pour ne laisser que de la pesanteur et sans jamais s’aggraver davantage en reparaissant de nouveau.
Quant à la douleur lombaire elle-même, que la liberté des mouvements et l’absence de raidebr des muscles du rachis empêchent de confondre, soit avec le lombago rhumastirnal , soit avec la méningite spinale, elle est encore plus rarement fâcheuse que la céphalalgie, en exceptant deux cas faciles à distinguer: dans le premier, c’est lorsqu’elle est térébrante, opiniâtre, avec engourdissement des hanches; dans le second, c’est lorsqu’elle rappelle le coup de barre qui signale l’invasion des fièvres contagieuses de la plus haute gravité.
D’après ce que nous venons d’exposer relativement à la céphalalgie et à la douleur lombaire , il semblerait que par leur fréquence et leur apparition pour ainsi dire inévitable, elles doivent résumer tout ce qu’on peut attendre du mode de réaction névrosthénique auquel elles appartiennent. Il n’en est rien cependant, et bien que les efforts critiques soient en effet les plus communs sous ces deux formes réunies ., ils ne se réalisent pas moins dans un assez grand nombre de circonstances, sous celles de docleuus splanchiniqces et quelque fois même de