i&ivTu it Boiiutt. Èdit. Lcbel, t. XXXVll, p. S5 et rair
34 ^ LETTHES DE BOSSUET
voire départ, madame lar. duchesse de La Vallièré ; je la trouve dans de très-bonnes dispositions qui, à ce que j'espère, auront leur effet. Un naturel un peu plus fort qile le sien auroit déjà fait plus de pas ; mais il ne faut point l'engager à plus qu'elle ne pourroit soutenir : c'est pourquoi, ayant vu qu'on souhaitoit avec ardeur du retardement à l'exécution dé son dessein, jusqu'au départ de la cour, et que peut-être on pourroit employer l'autorité à quelque chose de plus, si on rompoit subitement, j'ai été assez d'avis qu'on assurât' le principal, et qu'on rompît peu à peu des liens qu'une main plus forte que la sienne auroit brisés tout à coup. Ce qui me paroît de très-bon en elle, c'est qu'elle n'est effrayée d'aucune des circonstances de la condition qu'elle a résolu d'embrasser, et que .son dessein s'affermit de jour en jour. Je fais ce que je puis pour entretenir de si saintes dispositions, et si je trouve quelque occasion d'avancer les choses , je ne la manquerai pas.
Du reste, tout va ici à F ordinaire. M. de Turenne y est arrivé avec une grande augmentation d'embonpoint : il est foit content du Roi, et le Roi de lui. Madame la duchesse de La Vallière m'a obligé de traiter le chapitre de sa vocation avec madame de Montespan. J'ai dit ce que je devois, et j'ai, autant que j'ai pu, fait conhoître le tort qu'on auroit de la troubler dans ses bons desseins. On ne se soucie pas beaiicoup de la retraite, mais il semble que les Carmélites font peur. On a couvert, autant qu'on a pu, cette résolution d'un grand ridicule : j'espère que la suite en fera prendre d'autres idées. Le Roi a bien su qu'oii m'avoit parlé, et Sa Majesté ne m'en ayant rien dit, je suis aussi demeuré jusqu'ici dans le silence. Je conseille fort à madame la Duchesse de vider ses affaires au plus tôt* Elle a beaucoup de peine à parler au Roi, \ et remet de jour en jour. M. Colbert, à qui elle s'est adressée pour le temporel, ne la tirera d'affaire que fort lentement, si elle
LETTRES pE BOWUBT
n^agit avec un peu plus de vigueur qu'elle n'a accoutumé.
Vivez avec Dieu et sous ses yeux; que Taction du dehors laisse, s^il se peut, le repos au dedans : prenez garde de revivre, et songez où est la véritable vie. Je prie Dieo qu'il vous protège et qu'il vous dirige.
Saiat-Germain y ce 27 janvier 1674.
'ai reçu votre lettre, et j'ai rendu moi-même à madame la Duchesse \'l\ lettre que vous m'avez adressée pour elle. Le monde lui fait de grandes traverses, et Dieu de grandes miséricordes: j'espère qu'il remportera, et que nous la
verrons un jour dans un haut degré de sainteté. C'est de sa chambre que je Vous écris. Elle m'a fait voir votre lettre, où j'ai vu des traits puissans de M. de Grenoble. Hélas! quand réparerons-nous le mal que nous faisons et que nous faisons faire ? Toutes nos paroles et tous nos regards sont féconds en maux, et en répandent de tous côtés : aux uns nous causons du chagrin; nous portons les autres à aimer le monde. Nous témoignons ou des attachemens foibles, ou des dégoûts dédaigneux; nous n'avons rien de 'mesuré, parce que nous n'avons pas en nous la charité qui règle tout ; et notre dérèglement dérègle les autres. Nous inspirons insensiblement ce que nous sentons en fious-mêmes; et nous paroissons en tout nous aimer si fort, que nous poussons par là tous les autres à s'aimer eux-mêmes. Voilà ce qui s'appelle la contagion du siècle, car il y a une cor^ ruption qu'on fait dans les autres à dessein : celle-là est fort grossière, et se peut aisé- II' 3
ment apercevoir. Mais cette autre sorte de corruption, que nous inspirons sans y penser, qui se communique en nous voyant faire les uns les autres, qui se répand par l'air du visage, et jusque par le son de la voix, c^est celle-là, plus que toutes les autres, qui doit nous faire écrier souvent : « Ah ! qui connoît les péchés? Pardonnez-moi, Seigneur , mes fautes cachées , et celles que je fais commettre aux autres ^. » Jusqu^à ce que la vérité règne en nous , le mensonge et la vanité sortent de nous de toutes parts, pour iufecter tout ce qui nous environne.
Je crois que, parmi le tumulte où vous êtes, Vous êtes encore plus loin de cette corruption qu'on n'est ici. L'action nous fait un peu sortir de nous-mêmes; mais que nous y rentrons bien vite, et que nous nous y enfonçons bien avant ! Cependant, c'est
i. Delicta quis inteUigit? Ah occultU mets munda me: et au alienis parce serço tuo, Ps, xviii, 13, 14.
s'abîmer dans la mort que de se chercher soi-même : sortir de soi-même pour aller à Dieu, c'est la vie.
Je suis en peine du paquet dont vous me parlez, où il y avoit une lettre pour madame la Duchesse; informez-vous-en, s'il vous plaît; car je n'ai rien reçu du tout. Madame, qui nous voit écrire, vous fait de grands baise-mains ; elle se plaint, ou plutôt elle est afQîgée de ce qu'elle n'entend point parler de vous, quoiqu'elle vous ait fait faire des reconunandations de toutes parts.
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LETTRE III
Vçrsailles, ce 8 fémer 1674.
'ai rendu vos lettres à madame la duchesse de La Vallière ; il me semble qu'elles font un bon. effet.
Elle est toujours dans les mêmes dispositions, et il me semble qu'elle avance uq * peu ses affaires à su manière , doucement et lentement. Mais si je ne me trompe, la force de Dieu soutient intérieurement son action, et la droiture qui me paroît dans son cœur entraînera tout.
Pour vous, monsieur, que vous dirai-je?
J'ai été touché des sentimens que Dieu vous inspire. Mais quoiqu'il soit rare de bieu
penser sur les choses de piété qu'on ne veut guère toute pure, il est encore plus rare et plus difficile de bien faire. Mais surtout comment trouver ce repos et cette consistance ji'hme , dans le mouvement et dans les affaires, puisqu'il est vrai qu'elles ont cela de malin, qu^elIes font perdre la vue de Dieu ? Je conçois un état que je ne puis presque exprimer : je le vois de loin pour la pratique, bien que j'en sente la vérité dans la spéculation. Une âme qui se sent n'être rien, et qui est contente de son néant, en sort néanmoins par un ordre qu'elle a sujet de croire émané de Dieu : elle se prête à l'action par obéissance, et soupire intérieurement après le repos où elle goûte Dieu et sa vérité sans distraction. Cependant, respectant son ordre, elle agit au dehors sans goût de son action ni de son emploi, ni d'elle-même ; prête à agir, prêle a n'agir pas ; agissant néanmoins avec vigueur, parce que c'est l'ordre de Dieu, qu'on ne fasse rien mollement ; et elle aime
Tordre de Dieu^ qui l'anime de telle sorte qu'elle entreprend et exécute tout ce qu'il faut, non point comme autrefois pour contenter le monde, ou pour se contenter elle-même, mais pour remplir un deToir imposé d'en haut. Car, pour cette âme, elle veut bien n'être rien à ses yeux et aux yeux du monde, pourvu que Dieu la regarde. Ecoutez la sainte Vierge, avec quelle joie elle dit : « Il a regardé la bassesse de sa servante* » Ainsi, cette âme que je tâche iâ de représenter simple, craignant de sortir de son rien par empressement, pour être ou paroître quelque chose au monde ou â ellemême, ne veut rien être que devant Dieu et n'agit qu'autant qu'il veut. Elle se fait un trésor de ce qu'il y a de rebutant dans tous les emplois , afin de mieux voir le néant de tout ; et elle voit encore un plus grand néant pour ceux qui ne trouvent plus de pareils