‹ Réflexions sur les réflexions de m. De ChateaubriandChapitre 5 sur 10 · QUATRIÈME RÉFLEXION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME RÉFLEXION

Qu'on ne peut pas comparer l'assassinat de ■ Louis XVI à celui de Charles I".

Tout le monde sait qu'aucun des prétendus juges qui ont condamné noire saint Roï , n'avait qualité pour celle funeste mission ; que ceux même qui n'ont émis que des voles conditionnels ci évasifs, dans l'intention de Je sauver , sont coupables quoi qu'à un moindre degré; parce* qu'un sujet ne pouvant, dans aucun cas , juger son Roi, ils devaient se déclarer incompéteus. Si Louis XVI eut été appelé en jugement (toujours clans la supposition qu'un Roi puisse être jugé par ses sujets ) dans toute autre circonstance ; si une poignée

Je scélérats , se disant les interprêtes des senti mens de laNaiion, n'ensseni pas voulu ouvertement sa mort , ce malheur ne serait point arrivé.

Tout cela est très -vrai; mais, comme l'a très-bien dit M. Dussault , en donnant l'analyse de la brochure de M. de Chateaubriand , durant l'époque dés passions , on renverse et l'on n'édifie pas, ou bien ton n'édifie que pour renverser. ( i )

Il y aura toujours de l'imperfection dans le parallèle de l'assassinat de Louis XVI , avec celui du monarque anglais. On pouvait faire à Charles i". quelques reproches fondés, qui ne juslifiaien! point le régicide, mais qui pouvaient , jusqu'à un certain point , calmer un peu la conscience de ses juges fanatiséS. 11 avait le regret d'avoir laissé sacrifier plusieurs de ses anus, enire autres, l'illustre et vertueux Staffort; tandis qu'il n'y avait pas le plus léger grief à

(.) Voyei lu journal des Débats , du vendredi t

imputer à notre Roi , si doux , si bon et si généralement aimé.

Il faudrait soulever un voile bien épais, pour laisser appercevoir les véritables motifs qui ont décidé ce crime , préparé depuis bien longtemps , et pour lequel beaucoup de ceux qui y ont coopéré, n'ont été que des machines , instrumens secondaires dont se servaient de vils scélérats, bien plus criminels qu'eux , agissant sourdement et portant leurs coups dans l'ombre.

En Angleterre , l'armée , soudoyée par CromWel , demandait hautement la mort du Roi , et le peuple demeurait muet. En France , il en fut tout autrement ; les regin cides suivirent un autre système : pendant que l'armée se couvrait de gloire, et reculait les limites du royaume, on faisait a l'intérieur demander par le peuple, qu'on en égorgeât le chsf.

Chez les Anglais , des querelles de religion, foihenlées et entretenues à dessein , achevèrent d'éloigner tout moyen de conciliation; chez nous, il n'existait rien de sem-

blable : on persécutait les prêtres , comme on persécutait tout Je monde. La constitution civile du clergé n'était ni le seul , ni le principal sujet des contestations. Si l'on sacrifia des prêtres les 2 et 5 septembre , on massacra aussi en même temps bien d'autres individus , sans choix ei sans discernement.

Il y avaii en Angleterre une armée agissant pour lelloi, et commandée par lui.

En France , nous n'avons rien vu de pareil ; car on ne peut pas comparer- à la guerre d'Ecosse, les efforts des Vendéens, qui ne furent jamais autorisés par notre bon Rot, avare , jusqu'au jour de sa mort, d'une seule gouitc du sang français.

Charles pouvait éviter la mort parla fuite, Louis XVI oc pouvait, point en l'aire de même : se reposant sur leur innocence , ils trouvèrent leur perte dans leur irop grande confiance; l'an, en se livrant à uu parlement dégradé , et l'autre en allant le 10 août , 179a , se jetter dans Je sein de ses propres bourreaux, (i)

( 1) Je iais Jùei) <pe letlc éjulliole ne convient pa»

.Afin de commettre plus facilement l'assassinai du Roi, les communes d'Angleterre déclarèrent , comme notre Convention Nationale , que le peuple est l'origine de toute autorité juste et légale. Par ce renversement de principes , on lâcha la bride a toutes les passions ; et dès-lors elles ne reconnurent plus de frein.

En Angleterre, on mit beaucoup de précipitation à faire le procès du Roi; en France , au contraire , il s'est écoulé près de six mois depuis l'époque de l'emprisonnement du Roi au Temple, jusqu'à celle de sa mort. Ici , c'est un renversement complet dans l'esprit et le caractère des deux nations , dont l'une est très-légère et trèsprompte , tandis que l'autre est froide et grave. Mais comme c'est moins le caractère

a (oui les membres Je l'Assemblée Législative; et que , quoique les Lionnelr* gens qui étaient sous le fisr ùa hourreauï , ne {lussent pas se montrer , les nom* Je BargaiM , Palissol , Giroui (rie la Hanche), Laurence et tous les signataires, feront toujours une l>elle ïïccntion.

national qui a produit ces deux horribles catastrophes, que des menées particulières, il faut eu expliquer la cause d'une autre .manière.

Des Français généreux offrirent leur vie pour sauver leur roi. En Angleterre on vénère encore la mémoire de Richmont, de Hertfort, de Southamplon , et de Lindescy , qui rcpréseuièrent aux communes, qu'en qualité de conseillers du roi , ils étaient seuls coupables des mesures qu'on lui imputait comme des crimes , et deraanidèrent à subir la peine qu'on voulait lui imposer.

La France , la Hollande , l'Ecosse , s'étaient efforcées d'arrêter cette horrible procédure ; tandis que la France, pendant le procès de Louis XVI, a été abandonnée a elle-même.

Si riiez nous un brasseur de bierre (t) étouffa la voix de Louis XVI, au moment

(1) Santerre, commandant de la garde uillional*

ou il allait périr; si un cordonnier (i) martyrisa Louis XVII dans son cachot obscur , l'Angleterre a vu aussi un charretier (a) élevé à la dignité de colonel pour assiéger la chambre des communes , et le fils d'un boucher (3) traîner son roi devant ses bourreaux , et s'asseoir même parmi ses juges.

L'un et l'autre Monarques sont mortsdevant le palais de leurs ancêtres; ils ont laissé tous deux des instructions touchantes h leurs enfatis. Notre Saint Roi les a consignées dans son testament , et Charles 1".

dans la lettre qu'il écrivît, la veille de sa mon , au* prince de Galles , son fils.

Charles H , en remontant sur le trône de son père , a pardonné , mais en se réservant la recherche des j uges régicides. LouisXVIlI

(i) Simon.

(>) Le n>liintl Pi-iili!. Par une singularité remarquable, IcmolPridc, CD anglais, signilie orgueil. (3) Hamsun.

a pardonné , ei il a pardonné sans restriction. >

Que doit-on conclure de tout ceci ?

Qu'il y a des points de contact dans toutes les révolutions humaines, comme il y a aussi de notables différences. Si la fin de Louis XVI ressemble à celle de Charles, c'est qùe la vertu est par-tout la même, toujours conséquente à ses principes ; tandis que les vices et les passions , qui ne raisonnent jamais , ont constamment l'inégalité pour leur caractère fondamental". J'ai sans cesse présenté cette réflexion bien juste d'un historien anglais,, relative à l'assassinat de Charles I". : il vécut , dit-il , dans un tems où l'esprit des lois était en opposition avec le génie des peuples , he lived at a limé when the spirit of the law was in opposition io the genius of tfie people.

Je n'ai point voulu , à. Dieu né plaise!

excuser les régicides par tout ce que je viens de dire ; je ne demande point le pardon de ceux qui , par uue dérision qui

ajoute à la gravité de leur crime, portent l'indécence jusqu'il faire servir les sainlss écritures de texte à leurs sacrilèges apologies. Je n'eutends point,, non plus , justifier ceux qui , de confiance , ont signé des listes de proscription et de mon; mais j'ai cru qu'un ne saurait trop s'eaip rester de jctier un voile sur ces déplorables époq'ues, et sur ceux qui ont eu le malheur d'y figurer.

Si, depuis aa ans, les coupables n'ont point été déchirés de douleur et de regrets, il n'en faut jamais rien espérer : o& doit laisser le mépris public et la vengeance céleste faire jusiicede ces cœurs endurcis.

Si , au contraire , ils déplorent leur crime, et si, par un sincère repentir, ils cherchent a appaiser la colère du ciel; pourquoi serions-nous plus difficiles que Dieu qui pardonne , et que le roi qui oublie ?

Je le rcpéierai en terminant ce chapitre , dans lequel j'ai blâmé M. de Chateaubriand, d'avoir trop génrr.ilisé .ses iilécs , en appliquant à tous ce qui ne convient qu'a quelques individu», justement exécrés; jamais

nous ne goûterons la paix , tant que nous perpétuerons , par des reproches , ces qualifications de royalistes , de républicains , de jacobins , de vendéens, etc. Les dénominations, que chaque parti prend pendant les révolutions, sont'boiines, nécessaires même , puisqu'il faut trancher alors pour se reconnaître , et que ce n'es! qu'en s' individualisant qu'on peut y parvenir; mais aujourd'hui que nous ne devons plus faire qu'une grande famille, tout cela est au moins inutile. 11 ne doit y avoir en France que des patriotes (dans la véritable acception du mot ) , et des admirateurs du Roi.

Page 1