CINQUIÈME RÉFLEXION
L'émigration a-t-etle été salutaire ou nuisible ?
Je pense qu'il n'y a rien , absolument rien à répondre à ceux qui disent que ce sont les émigrés qui ont tué le Roi ,. que ce sont eux q ui nous apportent des fers , etc. ; parce qu'il y a certaines absurdités, qu'on ne doit pas prendre la peine de relever: mais une question d'une autre importance , c'est celle dç savoir m les émigrés, en restant en France, n'auraient pas clé infiniment plus utiles au Roi qui y était lui-même retenu , qu'en abandonnant leurs foyers pour aller dans une terre étrangère ?
Je ne partage pas, sous ce rapport , l'opinion de M. de Chateaubriand ; car , eu sup-
posant qucl'arméc des émigrés , obtenant un plein succès, fui entrée en France, n 'était-il pas à craindre que le Roi ne fût la première victime de leur victoire ? et q§e les antropophages qui l'entouraient, ne l'eussent sacrifié beaucoup plutôt , comme ils l'en menacèrent quand l'armée prussienne s'avança jusqu'à Verdun? Dans quelle hypothèse se seraient alors trouvés les émigrés , si , au moment ("achever l'œuvre , n'ayant plus qu'un pas a jgirc, ie Roi, pressé par ses bourreaux, leur eût dit de se retirer.
Demeurant en France , au contraire , les émigrés auraient pu opérer une réaction salutaire, et, par des mesures sagement combinées, ramenerrespritpublic. On brûlait leurs châteaux ?Onen a Brûlé, il est vrai, qoolques-uns; mais touslcsémigrés n'avaient pas des châteaux , plusieurs n'avaient même aucune propriété; et un grand nombre , il faut le dire avec franchise , ne prévoyant pas l'orage qui allait éclater, quittèrent la France par partie (le plaisir, comme on fait un voyage d'agrément. Cela est telle-
ment vrai , qu'il y en eut qui partirent sans emporier les objets de premier* nécessité.
Beaucoup d'entr'eux abandonnèrent leurs familles; dftic ils avaient d'autres motifs que la crainte d'être brûlés , d'être persécutés , puisqu'ils laissaient dans leurs antiques manoirs , leurs épouses et leurs enfans.
Le caractère national , bouillant et léger , se développa dans cette circonstance , comme il s'est développé dans tant d'autres.
On ne partit pas avec plus d'empressement autrefois pour la Palestine , qu'on ne partait alors pour Coblenlz. Ce fut moins l'honneur que la mode , qui appella dans ce moment une grande masse de Français sur les bords du Rhin.
Quant aux listes de proscription , elles ont existé, on n'en doute pas; mais la mémoire de M. de Chateaubriand, qui était hors de France à celte époque, lu sert mal :
il fait uu anachronisme quand il donne ces listes comme un motif de l'émigration.
On commença à quitter la France en 1 789; l'émigration continua en 1790 et 1791 , et
et il n'y a eu <lc listes de proscription qu'eu 1792, 1795, etc. Que M. de Chateaubriand prenne la peine de vérifier la date de ces listes, et il s'assurera de la vérité de cette remarque.
L'auteur de In brochure donne une autre cause de l'émigration : Yftomteur. Je n'enu-eprendrai point d'examiner s'il y avait plus d'honneur à s'enfuir , pour éviter la persécution , et venir combattre après coup , ou s'il n'eut p;is été plus Utile au Roi et en même temps plus honorable pour un gentilhomme français, de lui faire un rempart de ïOii corps, comme firent les Gardesdu-Corps à. Versailles, daus les journées des G et G octobre 1 789., et les Suisses qui trouvèrent une mort glorieuse aux Tuileries, le 10 août 1792.
Les royalistes' anglais , qui ne sortirent point de leur pays, dit M. de Chateaubriand, arrachérent-ilslcurmaîtreà la mon; 1 Je l'ai dit plus haut, la révolution anglaise ne ressemble en rien, sous le rapport du Roi , à la uôtre. C'est par de faux rappro-
diemens qu'on déduit de fausses conséquences. Clarendon et Fackland n'ont point immolé Charles I"., pas plus que Lally- Tollendal et Sombrcuil n'ont immolé Louis XVI , pour lequel ils se sont si généreusement dévoués ; mais leurs efforts , qui ont été insuffisant , auraient peut-être 'eu plus de succès, appuyés et soutenus par tous ces Français qui avaient , par leur fuite , laissé la pairie en proie aux brigands qui la gouvernaient.