‹ Réflexions sur lInquisition au moyen âgeChapitre 2 sur 7 · Société nouvelle d'éditiou, à Paris, 17, rue Gujas · texte numérisé non relu

Société nouvelle d'éditiou, à Paris, 17, rue Gujas

1° Que le développement des hérésies desx% xf et xu^ siècles a sa source beaucoup moins dans des querelles de dogme ou d'interprélalion des textes sacrés que dans la révolte d'une grande partie des populations du Midi, les plus civilisées de la France, contre la corruption du haut clergé, prélats sans moralité, presque uniquement occupés, à cette époque, de leurs intérêts temporels, tandis que le bas clergé, profondément ignorant, avait abandonné depuis longtemps la pratique des vertus enseignées par l'Évangile et en était arrivé à perdre complètement la con- Hance et le respect des populations.

2^. Les hérétiques offrent un tout autre spectacle. Autant les mœurs du cierge orthodoxe sont anti-cnretiennes et condamnables, autant celles des hérétiques sont exemplaires et conformes à Tesprit de l'Evangile. S'il est permis de parler de la folie des hérésies, il est impossible.de méconnaître les vertus des hérétiques. Les Vaudois, les Altigeois sont de vrais disciples du Christ, irréprochables dans leur vie privée, contempteurs des richesses, honorant le travail manuel dont ils vivent par principe^ chastes et pieux, respectant la liberté d'autrui tant qu'on n'attente pas à la leur, hostiles seulement à un clergé oublieux de ses devoirs, où ils reconnaissent de vrais disciples de Satan plutôt que du Christ. ^

Le succès des hérétiques est, à un moment, foudroyant. Ils sont les maîtres du quart de la France. L'Eglise est inipuissante à arrêter leurs progrès par ses propres forces. Los hérétiques commencent à organiser leurs Églises sur le modèle de l'Église primitive. La hiérarchje orthodoxe est en péril. Le mouvement est surtout ai^ti-sacerdotal . C'est alors que les évéques, dont les

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intérêts temporels sont menacés, comprennent l'imminence du i \ danger et font appel au bras séculier. Des croisades sont prechées contre les hérétiques avec autant d'ardeur que contre les Musulmans. Des foules fanatiques se soulèvent h l'appel des seigneurs et des rois. L'hérésie est décimée, non vaincue. Il faut pour la ruiner une nouvelle armée, celle-là permanente, les Ordres Me?uliaîits, iloni les armes spirituelles sont plus puissantes que le giaive des princes et des rois et que le pape fait sienne, en l'adoptant.

3° Parallèlement au mouvement des hérésies, la décadence des vertus chrétiennes, en Espagne, en Italie, en Gaule, avait produit une réaction mystique. Saint Dominique, saint François sentent le besoin de relever le niveau des âmes par l'exemple des plus pures vertus. En présence de Tamour dégradant des richesses, de l'anarchie qui a pénétré dans l'Église, ils se font les iipôtres des deux vertus contraires par les vœux àe pauvreté Qi (ï obéissance absolue. La foule les admire, les suit. En peu d'années, leurs disciples deviennent légion et donnent au monde le spectacle fortifiant de la vie la plus chrétienne. La voix publique les honore sous le nom de Mendiants.

Auxvi% vu°et vni'' siècles, d'autres Ordres avaient déjà rendu d'immenses services à la civilisation. Les moines de cet âo-e d'or du christianisme, admirablement organisés en de grands monastères pour la conversion des contrées encore païennes, avaient été, entre les mains de Gharlemagne, de vrais bienfaiteurs de rhumanité. Saint Colomban et ses disciples sont les types de ces héros chrétiens. Mais l'Église ne pouvait plus compter sur eux. Les monastères s'étaient enrichis et, avec la pauvreté, les vertus chrétiennes qui faisaient leur force avaient disparu. Les Ordres Mendiants allaient avoir pour mission de réhabiliter la vie monacale. ^ \

Innocent III comprit le parti que l'Église déchue et menacée en pouvait tirer. Le clergé régulier ne prêchait plus, confessait à peine, s'éloignait de plus en plus de l'âme du peuple. Le Pape considéra comme une création providentielle ces sociétés de nouveaux apôtres animés d'un zèle ardent de prédication et de charité. Les. Frères Prêcheurs devaient sauver l'Édise. Ce ne fut pas sans lutté avec le clergé, qu'ils dépouillaient d'une partie de ses privilèges. Mais les Papes eurent le sentiment que là était le salut. Des Ordres Mendiants sortit le Saint-Office, c'està-dire l'Inquisition.

Quand leur rôle eut pris fin, la milice du Pape se transforma. Les Jésuites succédèrent aux Frères Prêcheurs pour combattre la Réforme protestante. Ils n'y réussirent qu'imparfaitement et l'unité de l'Eglise catholique, dans l'Europe occidentale, fut définilivement brisée.

Il est difficile de ne pas apercevoir de grandes analogies entre la situation présente de la chrétienté et celle qu'avait créée, aux xi^ et xn^ siècles, le développement des hérésies, on présence de la décadence morale du clergé.

Le mouvement remonte au xviii^ siècle. Que restait-il alors des vertus chrétiennes des temps primitifs, en dehors de la société des jansénistes? Le haut clergé donnait l'exemple des scandales les plus éhonlés. Le bas clergé était plongé dans l'ignorance. Los mérites des prêtres de la Sorbonne et la sérieuse instruction d'une partie des membres de la Société de Jésus ne faisaient pas compensation à ce rolAchoment général des mœurs. La foi était morte chez les laïques. Les superstitions, survivances des temps passés, alimentaient seules les besoins religieux de la foule. Lo terrain était tout préparé pour le voltairianisme.

Aujourd'hui, sans doute, lo clergé ne mérite plus les mêmes reproches ; ses mœurs sont généralement très pures. Le bas clergé ne donne presque aucune prise à la critique; mais son ignorance, volontairement entretenue, est à peu près la même. En d^épit de ses vertus relatives, il n'a pas d'action sur le monde, sauf sur les femmes. La foi est morte chez les hommes, aussi morte qu'au xvm'' siècle. Les pratiquants, ceux qui vont à Téglise, sont presque sans exception poussés à ces actes extérieurs par esprit de conservation bien plus que par esprit de piété. La plupart, même des plus assidus de l'Eglise, parmi les gens instruits, sont des hérétiques plus ou moins inconscients, rejetant sans scrupule tout ce qui, dans la doctrine, choque trop ouvertement leur esprit scientifique ou leur connaissance de riiistoire. Ils ignorent le Sf/l/aôus, ne croient ni à Notre-Dame de Lourdes ni à saint Antoine de Padoue et, quoique chrétiens encore, ne sont plus catholiques que de nom. Le clergé tolère cet état de choses qu'il n'ignore pas. Quelques anciens élèves des Jésuites ont seuls encore une foi robuste et rélléchie, reste de l'empreinte ineffaçable qu'ils ont reçue. Les vieiMes légendes bibliques sont ruinées par la base; le socialisme humanitaire tend à remplacer la religion traditionnelle.

Contre ce fiot montant de scepticisme religieux et de mysticisme social, une seule force morale reste à TEglise : les Con-

grégations ou> plutôt, la Congrégation^ les Jésuites. Les vertus privées des membres de l'Ordre, leur absolu dévouement à l'idée qu'ils représentent — la domination du spirituel sur le temporel — leur donnent une force presque surhumaine. Là est, comme au moyen-âge, la suprême ressource de la Papauté. Léon XIII a semblé le comprendre.

Si les défenseurs de la liberté de la pensée, les apôtres de la vérité scientifique n'avaient aujourd'hui ce qui manquait au moyen âge, les trésors accumulés des sciences naturelles et de l'histoire qui permettent de dire aux aveugles : « Ouvrez les yeux et voyez ! » — la victoire de l'esprit moderne serait douteuse.

Mais, avec ces armes, il ne faut que vouloir pour vaincre. La victoire, une victoire certaine et définitive, est entre les mains des nouveaux hérétiques.

Tel est l'enseignement qui, à nos yeux, ressort du beau livre de M. Henry-Charles Lea. Il reste à le rendre sensible par une courte série d'analyses et d'extraits.

Alexandre Bertrand,

Président d'honneur des « Bleus de Bretagne ».

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