‹ Réflexions sur lInquisition au moyen âgeChapitre 4 sur 7 · Comme le pape Urbain IL · texte numérisé non relu

Comme le pape Urbain IL

les bergers et les brebis; elles brebis en arrivaient souvent à penser, non sans quelque raison, qu'on ne veillait sur elles que pour les mieux tondre. -~>'~T:h^y^ Le système démoralisant des quaestuarii on marchands d'indulg§nces ne justifiait que trop, entre autres abus, la méfiance des populations. Munis~de reliques par une église ou un hôpital en quête de fonds, n'ayant souvent, pour tout bagage, que des lettres pontificales ou épiscopales, les autorisant à remettre les péchés moyennant des conlributions à l'œuvre, ils parcouraient le pays, promettant non seulement le salut des vivants, mais la libération des damnés détenus en enfer, le tout pour quelques pièces de monnaie. Le métier de marchand d'indulgences devint une profession régulière, où, naturellement, les plus impudents réussissaient le mieux. La remise» indiscrète », mais lucrative, d'indulgences à toute sorte de gens, affaiblissait la foi de bien des catholiques en l'Église elle-même. En 1261, le concile de xMayence ne peut pas trouver de mots assez énergiques pour dénoncer la peste des marchands d'indulgences, dont les escroqueries excitent la haine des hommes, qui dépensent ce qu'ils gagnent dans la plus vile débauche, qui trompent les fidèles au point que ceux-ci négligent de se confesserj sous prétexte qu'ils ont déjà acheté la remise de leurs péchés. Mais ces plaintes furent inutiles et l'abus continua sans empêchement, jusqu'au jour où ^uther se fit l'éloquent interprète de l'indignation populaire contre ces chemïneaux du s à fut. ""^

La vente des indulgences caractérise avec exactitude ce qu'on peut appeler le y sucerdotalisme, trait distinctif de la religion du moyen-âge. Le prêtre, prétendant être revêtu d'un pouvoir surnaturel, s'interposait comme le médiateur nécessaire entre Dieu et l'homme; en accordant ou en refusant les sacrements, il pouvait décider du sort des âmes; en célébrant la messe, il pouvait diminuer ou abréger les peines du Purgatoire ; ses décisions dans le confessionnal déterminaient la vraie portée du péché même. Aux yeux du vulgaire, les rites de la religion n'étaient guère autre chose que des formules magiques qui, par quelque efficacité mystérieuse, servaient les intérêts temporels ou spirituels de ceux pour qui on les mettait en œuvre.

Mille anecdotes ou incidents de cette époque montrent à quel point le fétichisme dont nous parlons était enraciné dans l'esprit du peuple par ceux qui trouvaient leur profit dans le maniement des fétiches.

Un chroniqueur du xu° siècle raconte pieusement que lorsque en 887 les reliques de saint Martin de Tours furent ramenées d'Auxerre, uù on les avait portées pour les soustraire aux Normands, deux e^lropîé'S de Touraine, qui gagnaient largement leur vie en men'dlant, tinrent conseil et décidèrent de quitter le pays le plus tôt possible, de peur que les ossements du saint ne les guérissent d'infirmités lucratives. Malheureusement, les moyens de locomotion dont ils disposaient étaient insuffisants, de sorte que les reliques arrivèrent en Touraine avant qu'ils euss-'Ut pu sortir de la province; ils furerit donc guéris malgré eux. L'auteur cite plusieurs exemples analogues.

Bien plus s-rave encore que les superstitions était, poussant à la désaiïection du peuple, la manière dont se Iransuietlaieut

alors les liaules dignités ecclésiastique^' et les bénélices assurés à la vie le plus souvent scandaleuse des titulaires, f^f r^^nW./-

Le tableau que j>i tracé des relations de l'Kglise avec le peuple paraîtra peutêtre pbussé au"" tfoir : ' Tous les papes n'étaient pas des Innocent IV et des Jean XXII; tous lesévèques n'étaient pas cruels et débauchés, tous les prêtres n'avaient pas pour unique des^sein de spolier les hommes et de déshonorer les femmes. Dans beaucoup de sièges épiscopaux et d'abbayes, sans doute aussi dans des milliers de paroisses, il v avait des prélats et des pasteurs qui cherchaient sincèrement à accomplir l'œuvre de Dieu, à éclairer les âmes entenébrées de leurs ouailles avec la parcelle de lumière évangélique que la superstition de l'époque permettait de répandre. Cependant le mal était plus apparent que le bien; les humbles ouvriers passaient inaperçus, tandis que l'orgueil, la crbiufé, la luxure et la ciipmilé des autres exerçaient une influence étendue et profonde. Aux hommes de ce temps-là qui avaient le plus de jugement et les aspirations les plus hautes, l'Église apparaissait telle que je l'ai dépeinte; et sa laideur morale doit être présente à notre esprit si nous voulons comprendre les mouvements qui agitèrent alors le monde chrétien.

Le témoin le plus autorisé sur l'Église du xii« siècle, saint Bernard, ne cessa jamais de dénoncer les vices qui régnaient partout. « En vain — c'est saint Bernard qui parle — les villes de la plaine ont été détruites par le feu vengeur du ciel; l'ennemi du genre humain a répandu partout leurs débris et leurs cendres maudites ont infecté l'Église.» « Qui pouvez-vous me montrer, s'écriet^ril, .parmi les évéques, qui ne cherche pas plutôt à vider les poches de ses ouailles qu'à les gdérir de leurs vices? » Un contemporain de saint Bernard, Potho de Pruhm, exhale les mêmes plaintes en 1152. « L'Église, dit-il, court à sa ruine et pas une main ne s'élève pour la soutenir; il n'y a pas un seul prêtre digne de s'imposer comme médiateur entre Dieu et les hommes et d'approcher du irbne divin en sollicitant la grâce d'en haut ».

L'Eglise, que nous avons vue si infidèle à son idéal et si négligente de ses devoirs, se trouva, presque à Timproviste, menacée de dangers nouveaux dans la citadelle même de sa puissance.

Juste au moment oij elle venait de triompher de ses rivaux temporels, rois et empereurs, un nouvel ennemi se leva contre elle : c'était la conscience de l'humanisé qui se réveillait. L'épaisse ignorance du x^ siècli^ qui tlt suite à l'éclat fudilf ae la civilisation carolingienne, avait commencé à s'effacer, au xic siècle, devant les premières lueurs de la renaissance intellectuelle. Dès le début du xit* siècle, ce mouvement se prononce et laisse déjà entrevmr la promesse de ce riche développement qui devait faire de l'iiurope la patrie de l'art et de la science, de l'éruailion etde la haute culture. Or, la stagnation de l'esprit humain ne pouvait prendre fin sans que le doute et la critique s'éveillassent en même temps. Lorsque les hommes se remirent à raisonner et à poser des questions, même sur des sujets^ uiterdits à leur curiosité, il n'était pas possible qu'ils ne reconnussent pas rafnigeant contraste qui existait entre l'enseignement de l'Kglise et ses actes, les divergences profondes entre la religion

et le rituel, entre la conduite des prêtres et des moines et les vœux qu'ils avaient consentis. L'aveugle respect que des générations successives avaient témoigné aux affirmations de l'Église, commençait à être éêràiîte^à son tour.

Plus menaçante encore pour l'Église était la renaissance du droit civil romain. Les hommes s'aperçurent, à leur grand étonnement, qu'il existait un système de jurisprudence d'une simplicité et d'une rectitude merveilleuses incommensurablemenL supérieur à la lourde confusion des lois canoniques et surtout à la barbarie des coutumes féodales. Ce système fondait son autorité sur l'idée de la justice immuable, et non pas sur un canon ou une décrétale sur les paroles d'un pape ou d'un concile ou même sur l'Écriture sainte. La clairvovance de saint Bernard n'était pas en défaut lorsque, dès 1149, il s'inquiétait de la situation de rÉglise et se plaignait que les tribunaux retentissent de l'écho des lois de Justinien plutôt que de celui des lois de Dieu.

Pour comprendre pleinement l'effet de ce mouvement intellectuel sur les pensées et sur les sentiments du peuple, nous devons nous représenter un état social qui, à bien des égards, difTérait entièrement du nôtre. Même à des époques modernes, comme au cours de la Révolution française, nous avons vu qu'un peuple peut encore être saisi de frénésie, que la raison peut être détrônée par la passion. Cette folie du règne de la Terreur donne une idée assez exacte des émotions violentes auxquelles étaient sujettes, tant pour le bien que pour le mal, les populations du moyen-âge. De là ces contrastes frappants qui rendent cette période de l'histoire si pittoresque et rachètent la triste médiocrité de la vie quotidienne par de splendides explosions du plus noble enthousiasme ou par des actes hideux de sauvage brutalité.

Les hérésies auxquelles elle devait prêter l'oreille se divisent naturellement en deux classes : d'une part, des sectaires qui maintiennent fermement tous les points essentiels du christianisme, mais y ajoutent l'aversion pour le sacerdoce, qui est leur thèse principale; de l'autre, les Manichéens.

Nous nous occuperons surtout des premiers.

A l'exception de quelques petits traités vaudois et d'un seul rituel des Cathares, la littérature des hérétiques a péri tout entière. Nous sommes réduits à connaître leurs opinions paroles réfutations dont elles ont été l'objet, alors que ces réfutations avaient pour but d'exciter la haine populaire contre les hérétiques. Nous devons donc être sur nos gardes. En général, il est permis de concevoir a priori quelque estime pour des hommes qui se montrèrent prêts à subir les persécutions et à regarder la mort en face pour ce qu'ils crovaient être la vérité. J'ajoute que dans l'état de corruption où se trouvait alors l'Église, il est inadmissible, quoi qu'en aient dit les controversistes orthodoxes, que des hommes soient sortis de l'Église, sous la menace de terribles représailles, simplement pour pouvoir satisfaire librement à leurs appétits désordonnés.

En fait, comme nous l'avons déjà vu, les plus hautes autorités de l'Église admettaient elles-mêmes que ses scandales étaient la cause, sinon la justification Ae l'hérésie. Un inquisiteur qui contribua énergiquement à la supprimer énuraère, parmi les raisons de son succès, la vie dépravée des clercs, leur ignorance, les erreurs et la frivolité de leur prédication, leur mépris des sacrements et la haine qu'ils inspiraient généralement aux fidèles. Un autre nous assure que les argu-

ments favoris des hérétiques étaient tirés de l'orgueil, de la cupidité, de la licence des clercs et des prélats. ^^ ■

Peu de controversistes, en vérité, étaient capables de la frajncmse'du savant auteur dont le traité passe sous le nom de Pierre de Pilichdorf. En répondant aux arguments des hérétiques, qui accusaient les prêtres catholiques d'être des débauchés, des usuriers, des ivrognes, des joueurs et des faussaires, il s'écrie hardiment : « Eh bien ! après"? Us n'en sont pas moins des prêtres et le pire des prêtres vaut encore mieux que le meilleur des laïques. Est-ce que Judas Iscariote, parce qu'il fut apr»tre, ne valait pas mieux que Nathanaél, bien qu'il fût moins honnête? »

C'était presque avdîîer que les accusations des hérétiques étaient fondées.

Cet état de choses ne pouvait durer.

" Les hérésies anlisacerdotales étaient dirigées contre les abus tant de doctrine que de pratique, par lesquels le clergé avait fait elTort pour établir sa domination sur les âmes. Un point qui leur était commun à toutes était le principe, renouvelé du Donatisme, que les sacrements sont souillés par des mains impures, de sorte qu'un prêtre, vivant en état de péché mortel, est incapable d'administrer les sacrements. Étant donnée la moralité générale du clergé d'alors, ce principe équivalait à l'exclusion de la grande majorité des prêtres et il constituait entre les mains des hérétiques une arme d'autant plus redoutable que le Saint- Siège paraissait s'en être servi dans sa lutte contre le mariage des clercs. En 1059, le synode de Rome, à l'impulsion du pape Nicolas II, avait adopté un. canon interdisant aux fidèles d'assister aux messes célébrées par des prêtres qui seraient connus pour entretenir une femme ou une concubine. Cela équivalait à inviter les ouailles à porter un jugement sur leurs pasteurs. Ce canorv resta presque lettre morte pendant quinze ans, mais en 1074, le pape Grégoire VII le renouvela et le mit en vigueur. I! en résulta une confusion elTroyable, car les pnHres chastes étaient de rares exceptions. La lutte engagée à ce propos fut si violente qu'en 1077, à Cambrai, les prêtres mariés ou vivant en concubinage brûlèrent vif un malheureux qui soutenait fermement l'orthodoxie des rescrits pontificaux. Les ordres de Grégoire furent encore réitérés par Innocent II au concile de Reims en 1031 et au concile de Latran en 1039; Gratien les iniro-; duisit dans la loi canonique, où elles subsistent encore aujourd'hui. Bien qu'Urbain II se fût elTorcé d'établir que c'était là une simple question de discipline et que la vertu des sacrements restait entière aux mains des plus coupables des prêtres, il était difficile que l'esprit populaire s'inclmùt devant une distinction aussi subtile. ^^>

Il appert de nombreux témoignages contemporains que pour les âmes pieuses et rélléchies s'alfirmait de jour en jour plus douloureusement l'affligeante incompatibilité entre les pouvoirs terribles confiés par l'Eglise à ses ministres et les crimes de tout genre qui déshonoraient la plupart d'entre eux.

L'Eglise, à la fin du xii" siècle, admettait qu'elle était responsable des périls de sa situation, que les progrès alarmants de l'hérésie étaient tout au moins encouragés par la négligence et la corruption de son clergé.

Dans son discours d'ouverture au grand concile de Latran, Innocent III

n'hésita pas à faire aux Pères assemblés la déclaration suivante : « La corruption du peuple a sa source principale dans le clergé. C'est de là que viennent les maux du christianisme : la foi s'éteint, la religion s'efface la liberté est enchaînée, la justice est foulée aux pieds, les hérétiques se multiplient, les schismatiques s'enhardissent, les incrédules se fortifient, les Sarrasins sont vainqueurs. » Après la vaine tentative faite par ce concile pour frapper le mal à sa racine, Honorius III, avouant son insuccès, répétait les assertions d'Innocent. C'était là une vérité que personne n'osait contester.

Cependant, en 1204, lorsque les légats qu'Innocent avait envoyés chez les Albigeois appelèrent son intervention contre des prélats qu'ils n'avaient pu faire rentrer dans l'ordre, dont les mœurs infâmes étaient un scandale pour les fidèles et un argument irrésistible dans la bouche des hérétiques, Innocent leur enjoignit sèchement de s'occuper de leur mission et de ne pas s'en laisser détourner par des affaires moins importantes.

Xous n'irons pas plus loin. L'auteur semble avoir complètement prouvé sa thèse. Xous verrons plus tard que le haut clersé. dans sa lutte contre Tliérésie, continua à se montrer aussi étranger que par le passé aux vertus chrétiennes les plus essentielles.

Lies Hérésies.

Les vertus des hérétiques forment un contraste frappant avec les vices du clergé orthodoxe.

Les hérésies prirent racine dans le Midi de la France, où les conditions sociales étaient particulièrement favorables à leur propagation. La population de cette contrée était entièrement différente de celle du Nord. Sur un fonds ethnique ligure et ibère, Grecs, Phéniciens, Romains et Goths avaient déposé des couches successives et les envahisseurs francs du v^ siècle ne s'v étaient jamais solidement établis. Les éléments arabes eux-mêmes ne manquaient pas dans ce singulier mélange.

Le contraste des civilisations était aussi marqué que celui des races. Nulle part en Europe la haute culture et le luxe n'avaient fait autant de progrès que dans le .Midi de la France. La chevalerie et la poésie étaient assidûment cultivées par les nobles et, même dans les villes, qui avaient acquis une part de liberté déjà large et qui s'étaient enrichies par le commerce, les citoyens pouvaient se vaoter d'un niveau d'éducation et d'instruction dont l'équivalent n'existait pas ailleurs, du moins à l'est des Pyrénées. Cette culture sup-rieure était particulièrement laïque. Dans aucun pays de l'Europe, le clergé n'était plus négligent de ses devoirs ni plus méprisé du peuple. Prélats et nobles avaient des convictions religieuses assez tlottantes, de sorte qu'il régnait partout une liberté relative sur les questions de foi. Dans aucun autre pays de la chrétienté, le Juif ne possédait autant de privilèges. 11 avait ie môme droit que le chrétien de

posséder la terre en franc-alleu; il était admis aux fonctions publiques, et ses capacités administratives le faisaient rechercher en cette qualité tant par les prélats que par les nobles ; ses synagogues étaient florissantes et l'école hébraïque de Narbonne était renommée en tout Israël.

C'est au milieu d'une population ainsi disposée à la recevoir que la première hérésie antisacerdotale fut préchée à Vallonise vers 1106 par Pierre de Bruys, originaire du diocèse d'Embrun. Les prélats d'Embrun, de Gap et de Die s'efforcèrent en vain d'arrêter les progrès du mal ; ils finirent par s'adresser au roi et Pierre, chassé du pays, se réfugia en Gascogne. Pendant vingt ans il continua à y prêcher ouvertement et avec un succès considérable.

Son enseignement était simplement antisacerdotal : le baptême des enfants, disait-il, était inutile, car la foi d'un autre ne peut être utile à un individu qui ne peut pas tirer avantage de sa propre foi; par la même raison, les offrandes, les aumônes, les messes, les prières et autres bonnes œuvres accomplies pour les morts, sont entièrement superllues, car chacun sera jugé suivant ses mérites. Les églises sont inutiles et devraient être détruites, car la prière chrétienne n'a que faire de lieux consacrés ; Dieu écoute ceux qui en sont dignes, qu'on l'invoque dans une église ou dans une taverne, dans un temple ou sur un marché, devant l'autel ou devant l'étable. L'Église de Dieu ne consiste pas en une multitude de pierres accumulées, mais dans la réunion et le bon accord des fidèles.

L'erreur la plus grave de Pierre était la condamnation de l'Eucharistie : « 0 peuples! s'écriait-il, ne croyez pas les évêques, les prêtres et les clercs qui, en cela comme en autre chose, essayent de vous tromper sur l'office de l'autel, où ils prétendent mensongèrement fabriquer le corps du Christ et vous le donner pour le salut de vos âmes. Il est évident qu'ils mentent, car le corps du Christ n'a été fait qu'une fois par le Christ lui-même dans la Cène qui a précédé la Passion et n'a été donné qu'une fois à ses disciples. Depuis lors, il n'a plus jamais été fait, plus jamais donné, »

Avec un pareil homme, il n'y avait (l'autre argument que le ivi-S^-i^ bûcher. Mais cela même ne suffit point à supprimer l'hérésie.

Pierre fut remplacé par un hérésiarque plus redoutable encore, Henry, moine de Lausanne ; nous le trouvons en 1116 prêchant au Mans, où ses austérités lui concilient la vénération du peuple. Il y attaque violemment le clergé. Les doctrines qu'il professait nous sont mal connues, mais nous savons qu'il repoussait l'invocation des saints et que, d'autre part, l'effet de son éloquence était tel que les femmes, enflammées par sa parole, quittaient leurs bijoux et leurs vêlements de luxe, que les jeunes gens épousaient des courtisanes pour les réhabiliter. Enseignant ainsi l'ascétisme et la charité, Henry flagellait avec tant d'àpreté les vices de l'Église et du clergé que tout le diocèse aurait été détruit sans l'active protection des nobles. A Poitiers, à Bordeaux, à Toulouse, son succès fut immense. Saint Bernard, en 11 i7, décrit en paroles désespérées la condition du catholicisme dans les vastes domaines du comte de Toulouse : « Les églises sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans le respect qui leur est dû et les chrétiens sans Christ. Les églises sont considérées comme des synagogues, le sanctuaire du Seigneur n'est plus vénéré ;

les sacrements ne sont plus regardés comme sacrés; les fêtes sont sans solennité ; les hommes meurent dans leurs péchés et leurs âmes sont poussées vers le tribunal redoutable sans avoir été épurées par la pénitence ni fortifiées par la sainte communion. Les petits enfants du Christ sont exclus de la vie, puisque le baptême leur est refusé. La voix d'un seul hérétique impose silence à toutes ces voix d'apôtres et de prophètes qui s'étaient unies pour convoquer toutes les nations dans l'Église du Christ. »

L'hérésie d'Arnaud de Brescia poursuivait un but plus limité. Élève d'Abélard, il fut accusé de partager les erreurs de son maître, et on lui attribua des théories incorrectes touchant le baptême des enfants et l'Eucharistie, Quelles qu'aient pu être ses aberrations théologiques, son vrai crime, aux yeux de l'Église, fut l'énergie avec laquelle il flagella les vices du clergé et excita les laïques à reprendre possession des biens et des privilèges que l'Église avait usurpés. Profondément convaincu que les maux de la chrétienté avaient pour cause les tendances mondaines du corps ecclésiastique, il enseignait que l'Église ne devait avoir ni biens temporels ni juridiction, mais qu'elle devait se confiner sévèrement dans ses fonctions spirituelles. D'une vertu austère et qui commandait le respect, irréprochable. dans sa vie ascétique, initié à toute la science des écoles et doué, par surcroît, d'une éloquence persuasive, il devint la terreur de la hiérarchie et trouva parmi les laïques des auditeurs d'autant mieux disposés à le suivre que sa doctrine satisfaisait leurs aspirations temporelles non moins que leurs désirs de réforme spirituelle.

Il fut condamné et livré au bras séculier , On lui offrit sa grâce s'il

voulait rétracter ses erreurs, mais il refusa obstinément et passa ses der-

■^'' "/-Il niers moments en prières silencieuses. Les bourreaux eux-mêmes furent touchés jusqu'aux larmes par sa résignation; on eut la charité de le pendre avant de le brûler et l'on jeta ses cendres dans le Tibre pour empêcher le peuple de Rome de les conserver comme des reliques et de l'honorer comme un martyr.

Ne trouvons-nous pas là le tempérament et les vertus des saints de la primitive Eglise ?

Quand Pierre Waldo de Lyon essaya, d'une manière plus pacifique, de faire prévaloir les mêmes idées et que ses partisans devinrent les « Pauvres de Lyon » , leurs frères italiens se montrèrent prêts à coopérer avec les nouveaux réformateurs. Bien qu'il y eût quelques différences peu importantes entre les deuxécoles, leur analogie était telle qu'elles se confondirent et que l'Église les enveloppa du même anathème. Une secte très semblable à celles-là était désignée sous le nom d'Uiniliati; c'étaient des laïques ambulants qui prêchaient et recevaient des confessions, au grand scandale du clergé, mais sans être des hérétiques proprement dits.

i^ierre Waldo était un riche marchand de Lyon, sans instruction, mais désireux de connaître les vérités de l'Écriture. A cet effet, il lit traduire le Nouveau Testament et une collection d'extraits des Pères de l'Lglise connue sous le nom de Sentences, Il les étudia avec ardeur, les apprit par cœur et arriva à la conviction que nulle part la vie apostolique n'était observée comme l'avait enseignée Jésus, Abandonnant ses immeubles à sa femme, il distribua le reste

de son avoir aux pauvres et se consacra entièrement à la prédication. Il passa ainsi sa vie à préciser l'Évangile dans les rues et sur 'es routes, suscitant de nombreux imiLateur? des deux sexes qu'il envoyait comme missionnaires dans les villes voisines. Is se désignaient eux-mètnes sous le nom de Li Pour de Lyod, c'est-à-dire les Pauvres de Lyon .

Des hommes zélés, mais ignorants, qui entreprenaient ainsi de donner l'instruction religieuse au peuple, devaient commettre des erreurs qu'un tlir-ologien pouvait facilement dénoncer. D autre part, ces prédicaleurs improvisés, en appelant les fidèles à la pénitence et en les exhortant à faire leur salut, n'épargnaient naturellement pas les vices et les crimes du clergé. Bientôt des plaintes s'élevèrent contre les nouveaux évangelistes; Jean aux Be lesmains, archevêque de Lyon, les convoqua devant lui et leur défendit de continuer à prêclier. Ils désobéirent et furent excommuniés. Pierre Waldo en appela alors au pape (probablement Alexandre IIT, qui approuva son vœu de pauvreté et l'autorisa à prêcher avec la permission des prêtres — restriction qui fut observée pendant quelque temps, puis négligée. Les Pauvres ne cessèrent de mettre en avant des doctrines de plus en plus dangereuses et d'attaquer le clergé avec une vivacité croissante. Cependant, ils se présentèrent encore en 1179 devant le concile de Lalran, lui soumirent leur version des Écritures et sollicitèrent l'autorisation de prêcher. Gautier-Mapes, qui avait été chargé de réfuter leurs doctrines et qui se moque de leur ignorante naïveté, n'en rend pas moins homma^^e à leur sainte pauvreté, au zèle avec lequel ils imitent les apôtres et suivent le Christ.

Leur hérésie n'était pas bien terrible. Les six points sur lesquels porta la discussion étaient les suivants : 1' qu'ils refusaient ob-issance à i'aulorilé du pape et des prélats ; 2» que tout le monde, même les laïques, a le droit de prêcner;3oque, suivant les apôtres, Dieu doit être obéi plutôt que l'homme; 4« que les femmes peuvent prêcher ; 5° que les messes, les prières et les aumônes pour les morts ne servent de rien; on ajoutait que quelques-uns d'entre eux niaient l'existence du purgatoire ; 6® que la prière dite au lit, dans une chambre ou dans une écurie, est aussi efficace que la prière dite à Téglise. Tout cela était, au premier chef, de la rébellion contre le clergé plutôt que de l'hérésie proprement dite.

Nous sommes toujours dans le même milieu de myslicismt* chrélien, de pratique de toutes les vertus évan^éliqiies, denthousiasme pour la réforme des mœurs en m»*^me temps que de révolte contre PKg-lise établie. Les six points sur lesquels les Vaudois furent condamnés au concile de Lalran sont au premier chef de la rébellion contre le clergé, mais ne sont pas à proprement parler des hérésies :

Les Vaudois pensaient qu'il fallait obéir aux bons prélats, à ceux qui menaient une vie vraiment apostolique, mais que seuls ces prélats irréprochables avaient le droit de lier et de délier. Une pareille doctrine portail un coup mortel à toute l'organisation de l'Kiilise. Si, en elTet, c'était ie mérite et non i'onlination qui conférait le pouvoir de consacrer et de bénir, tout bomme menant une

vie exemplaire pouvait en faire autant; et comme les Vaudois prétendaient tous vivre sans reproche, il en résultait que tous, bien que laïques, pouvaient exercer toutes les fonctions du sacerdoce. Il en résultait également que les actes rituels accomplis par de mauvais prêtres étaient nuls, conclusion que les Vaudois de France hésitèrent d'abord à admettre, tandis que les Vaudois d'Italie l'acceptèrent sans hésitation. L'idée que la confession faite à un laïque était aussi efficace que si elle s'adressait à un prêtre, constituait une atteinte sérieuse au sacrement de la pénitence, quoique le quatrième concile de Latran n'eût pas «ncore, à cette époque, rendu obligatoire la confession sacerdotale ; Alain luimême concède qu'en l'absence d'un prêtre la confession faite à un laïque peut suffire. Le système des indulgences était une autre invention sacerdotale que les Vaudois rejetaient. Us professaient trois règles essentielles de moralité, qui devinrent caractéristiques de leur secte. Tout mensonge est un péché mortel; l'effusion du sang humain n'est jamais permise, pas plus à la guerre qu'en exécution de sentences juridiques. Ce dernier principe impliquait la non-résistance et réduisait le danger présenté par l'hérésie vaudoise aux inconvénients de l'influence morale qu'elle pouvait parvenir à exercer. Les pauvres de Lyon se multiplièrent avec une rapidité incroyable à travers toute l'Europe ; l'Église commença à s'alarmer sérieusement, et non sans raison, car un ancien document delà secte prétend que du temps de Waido, ou immédiatement après, les conciles des Vaudois réunissaient, en moyenne, 700 membres présents.

Peu de temps après le colloque de Narbonne, en 1194, le signal de la persécution fut donné par Alphonse II d'Aragon ; l'édit qu'il publia à ce propos est mémorable, comme le premier exemple, dans le monde moderne, d'une législation séculière contre l'hérésie (si l'on excepte les Assises de Clarendon). Les Vaudois et tous les autres hérétiques condamnés par l'Église sont considérés comme ennemis publics et sommés d'évacuer les domaines du prince au plus tard le lendemain de la Toussaint. Toute personne qui en recevra chez elle, qui écoutera leurs prédications, qui leur donnera à manger, sera passible des peines portées contre la trahison, impliquant la confiscation de tous les biens. Ce décret doit être publié tous les dimanches par tous les prêtres; tous les officiers de l'État doivent en assurer l'exécution. Tout hérétique qui ne serait pas parti trois jours après le terme fixé par la loi, pouvait être dépouillé parle premier venu ; toute injure qu'on lui infligerait, sauf la mutilation et la mort, serait considérée non comme un délit, mais comme un titre à la faveur royal?. L'atrocité de ces stipulations, qui mettaient l'hérétique hors la loi, le condamnaient sans l'entendre et l'exposaient sans procès à la cupidité et à la malignité du premier venu, fut encore dépassée, trois ans après, par Pierre II, fils d'Alphonse. Dans un concile national tenu à Gérone, en 1197, il renouvela la législation de son père, en ajoutant, pour les hérétiques endurcis, la peine du bûcher. Si un noble refusait d'expulser de ses terres ces ennemis de l'Kglise, ordre était donné aux fonctionnaires et au peuple du diocèse d'aller le saisir d.ins le château féodal, sans qu'ils pussent encourir aucune responsabilité pour les dommages commis. Tout individu qui refuserait de se joindre à l'expédition serait passible d'une amende de vingt pièces d'or. Enfin, tous les fonctionnaires devaient, dans les huit jours, se présenter devant réveque ou son représentant et jurer de faire observer la nouvelle loi.

Une Église persécutée est presque nécessairement une Église pure et les hommes qui, pendant ces longs et tristes siècles, étaient réduits à se cacher, avec le bûcher sans cesse en perspective, pour répandre ce qu'ils croyaient être les vérités de l'enseignement de Jésus, n'étaient pas capables de souiller leur haute et sainte mission par les vices ignobles que certains fanatiques leur attribuèrent. A la vérité, les persécuteurs attitrés des Vaudois ont toujours reconnu que leur conduite apparente était digne d'éloges et plus d'un parmi eux a déploré le contraste qu'offrait la vie pure des hérétiques comparée à l'existence scandaleuse du clergé orthodoxe. Un inquisiteur qui les a bien connus les décrit comme il suit : « Ces hérétiques se distinguent par leurs mœurs et par leur langage, car ils sont modestes et tempérés. Ils ne tirent aucune vanité de leurs vêtements, qui ne sont ni luxueux ni sales. Ils ne s'engagent pas dans le commerce, de peur d'être obligés de mentir et de se parjurer, mais vivent de leur travail comme des ouvriers. Ceu:s qui les enseignent sont des savetiers. Ils n'accumulent pas les richesses, mais se contentent du nécessaire. Ils n'abusent ni de la nourriture ni de la boisson. Ils ne fréquentent ni les tavernes, ni les bals, ni les autres lieux de vanité. Ils saventcontenir leur colère. On les trouve toujours au travail; comme ils apprennent et enseignent tour à tour, ils ont peu de temps pour prier. On les reconnaît encore à la précision et à la modération de leur langage; ils évitent les plaisanteries, les calomnies, les propos licencieux, les mensonges et les jurons. Ils ne disent même pas vere ou cerlt\ considérant que ces affirmations équivalent à des serments. » Tel est le témoignage officiel, en présence duquel nous pouvons vraiment repousser sans examen les histoires qu'on mit en circulation parmi le bas peuple pour l'exciter à la haine des Vaudois.

Ces vertus ne touchaient pas ceux qui avaient intérêt à les perdre. Dès qu'on les vit s'appliquer à une organisation ecclésiastique très simple, en contradiction avec l'organisation de l'Eglise orthodoxe, il fallut qu'ils disparussent, étant une condamnation vivante des abus existants, au nom même de l'Evangile.

Le système vaudois créait ainsi une organisation ecclésiastique très simple et tendant à se simplifier encore. La distinction entre les clercs et les laïques était réduite au minimum. Le laïque pouvait recevoir des confessions, baptiserei prêcher. Dans quelques communautés on voyait, le jeudi saint, chaque chef de famille administrer la communion, consacrant les éléments et les distribuant luimême. Il y avait cependant un clergé autorise, dont les membres, connus sous le nom de Parfaits ou de Majorâtes, enseignaient les fidèles et convertissaient les incroyants. Ils renonçaient à toute propriété et se séparaient de leurs femmes; d'autres avaient observé, depuis leur jeunesse, la plus stricte chasteté. Ces prêtres parcouraient le pays en recevant des confessions, en recrutant des adeptes; ils étaient entretenus par les contributions volontaires des travailleurs.

C'était un retour à la primitive Église. L'Église officielle ne pouvait tolérer ce dangereux exemple.

Les Cathares.

Les mouvements dont il a été question étaient le résultat naturel de l'antisacerdotalisme, s'efforçant de ramener TÉg-lise chrétienne à la simplicité dej'âge apostolique. Il y avait, au fond, une pensée naïvement chrétienne. L'engouement pour les Cathares s'explique moins facilement. C'est un singulier caractère du sentiment religieux à celte époque que la plus formidable hostilité à l'encontre de Rome ait été fondée sur une croyance qui peut à peine être qualifiée de chrétienne, et que cette doctrine hybride se soit répandue si vite, ait résisté si obstinément à tous les efforts tentés contre elle, qu'elle parut, un moment, menacer l'existence même du catholicisme. L'explication de ce fait se trouve peut-être dans la séduction qu'exerce la doctrine dualiste, — l'antagonisme des principes éternels du bien et du mal, — sur l'esprit de ceux qui considèrent l'existence du mal comme incompatible avec la suprématie d'un Dieu infiniment bon et infiniment puissant. Quand on ajoute au dualisme la doctrine de la transmigration, impliquant des récompenses et des peines, les souffrances des hommes paraissent suffisamment justifiées; et à une époque où ces souffrances étaient aussi universelles qu'au xi« et au xii" siècles, on conçoit que bien des hommes fussent disposés à résoudre de la sorte le problème du mal.

Le succès des Cathares n'en est pas moins étonnant. Il ny avait rien dans leur doctrine qui pût attirer les âmes. Elle était plutôt répug-nante. Il fallait tout le mécontentement excité par la. corruption et la tyrannie de l'Église pour lui assurer une si prompte diffusion. 11 n'est pas surprenant, au contraire, que le Catharisme ait soulevé autant de crainte que d'aversion dans les rangs élevés de l'Église. L'Eglise, instinctivement, reconnut qu'elle était en présence de la plus dangereuse des rivales.

Le Catharisme était en efTet une forme de croyance essentiellement antisacerdotale. Il repoussait comme inutile tout le mécanisme de l'Église. Pour lui, rÉglise romaine était la Synagogue de Satan, où le salut était impossible. En conséquence, il rejetait les sacrements, les sacrifices de l'autel, l'intercession de la Vierge et des saints, le Purgatoire, les reliques, les images, les croix, l'eau bénite, les indulgences, et, en général, toutes les pratiques par lesquelles les prêtres prétendaient assurer le salut des fidèles. Il ne condamnait pas moins les dîmes et les olTran'les pieuses, qui rendaient si profitable pour le clergé l'œuvre de salut dont il assumait la charge. Toutefois, l'I-^glise calh;ire, en tant qu'Kglise du Christ, revendiquait le pouvoir de lier et de délier accordé par le Qhrist à ses disciples; le Consolamcntum ou Bapléme de rKspril ellaçait tout péché, mais les prières n'avaient aucune efficacité quand le pécheur persistait à faire le mal.

La masse des Cathares prenait simplement le nom de Chrétiens. C'était une concurrence dangereuse.

Le rituel cathare était sévère dans sa simplicité. L'Eucharistie catholique était remplacée par la bénédiction du pain, qui avait lieu tous les jours à table. Le plus ancien prenait alors le pain et le vin, tandis que tous les autres récitaient l'Oraison dominicale. Puis l'Ancien disait : « La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec nous ». Il rompait le pain et le distribuait aux assistants. Ce pain bénit était l'objet d'une révérence particulière de la part du grand nombre des Cathares, qui étaient simplement, pour la plupart, des croyants ou crcdentes, sans avoir été entièrement agrégés à l'Église comme les Parfaits. Il leur arrivait de garder, pendant des années, un morceau de pain consacré et d'en manger de temps en temps une miette. Avant de manger ou de boire, le Cathare disait toujours une prière; quand un Parfait assistait aux repas, les convives disaient Bcnedicite au moment où l'on touchait pour la première fois à un aliment ou à une boisson, à quoi le Parfait répondait : Diaus vos beriesiga. Il y avait une cérémonie mensuelle de confession, à laquelle prenait part toute l'assemblée des fidèles. La grande cérémonie était le consolamenttim ou cossolament, qui réunissait l'âme des fidèles au Saint-Esprit et qui, comme le baptême chrétien, purifiait de tout péché.

0 Si vous les interrogez, dit saint Bernard, rien ne peut être plus chrétien que ces hérétiques; quant à leur conversation, rien ne peut être moins rej)réhensible et leurs actes sont en accord avec leurs paroles. Pour ce qui est de leur morale, ils ne trompent personne, ils n'oppriment personne, ils ne frappent personne; leurs joues sont pâlies par les jeûnes, ils ne mangent pas le pain de l'oisiveté, ils se nourrissent du travail de leurs mains. » Cette dernière assertion surtout est parfaitement vraie, car les Cathares étaient, pour la plupart, de braves paysans, de laborieux ouvriers, qui sentaient le mal autour d'eux et accueillaient avec joie l'espoir d'un changement. Les théologiens qui les combattaient les traitaient d'ignorants et de rustres, et, en France, on les connaissait sous le nom de Texerant (tisserands), parce que l'iiérésie était surtout développée parmi ces humbles ouvriers auxquels leurs occupations monotones laissaient, plus qu'à d'autres, le temps de la réflexion. Du reste, si la foule des Cathares était ignorante, ils avaient pour les instruire des théologiens expérimentés et une riche littérature populaire qui a malheureusemont péri tout entière, à l'exception d'une traduction cathare du Nouveau Testament et d'un court rituel. Leur connaissance approfondie de l'Écriture est attestée par Lucas, évêque de Tuy, qui met les chrétiens eu garde contre la conversation des Cathares, à moins qu'ils ne soient très versés dans l'étude de la loi divine et capables de répondre aux arguments de leurs adversaires. La sévère moralité des Cathares n'a jamais, que nous sachions, subi d'alteinte : un siècle après saint Bernard, on rend le même témoignage sur la vertu de ceux qui furent persécutés à Florence au milieu du xiii« siècle. La formule de confession dont il était f;iit usage dans les assemblées montre avec quelle sévérité l'on savait y prévenir ou y réprimer jusqu'à la frivolité des pensées et des paroles.

Si les Cathares n'avaient pas été excommuniés par l'Église, ils

auraient vécu tranquilles au milieu de tous les chrétiens, mais pour condamner leurs doctrines avec efficacité; il fallait pouvoir atteindre leurs personnes. Or, leur popularité était un redoutable obstacle.

L'Église était évidemment impuissante. Condamner les doctrines des hérétiques sans pouvoir toucher à leurs personnes, c'était avouer qu'elle ne possédait aucune organisation capable de lutter contre une opposition aussi formidable. Les nobles comme le peuple n'étaient pas disposés à se faire ses instruments, et, sans leur concours, les anathèmes qu'elle lançait devaient rester naturellement inefficaces. Les Cathares s'en aperçurent et, deux ans après le colloqO^'^^^'^'^'*'^ de Lombers, en 1167, ils osèrent tenir un concile à Saint-Félix-de-Caraman, près de Toulouse. Les affaires y furent traitées comme s'il s'était agi d'une Église établie et indépendante, qui se considérait comme destinée à remplacer celle de Rome. Fondée, comme elle l'était, sur l'affection et le respect du peuple, que Rome avait perdus, l'Église cathare était en droit d'aspirer alors à la suprématie.

Les progrès qu'elle accomplit pendant les dix années qni suivirent étaient de nature à justifier les plus hautes espérances. L'Église, affaiblie par le schisme, ne pouvait off'rir que de faibles obstacles au développement de l'hérésie. Mais en 1177 le pape légitime, Alexandre III, l'emporta et reçut la soumission de Frédéric. Raymond suivit nécessairement son suzerain (une grande partie de ses domaines dépendait de rEmpire),et s'aperçut tout à coup qu'il devait arrêter les progrès de l'hérésie. Malgré sa puissance, il sentit que la lâche était au-dessus de ses moyens. Les bourgeois de ses villes indépendantes et indisciplinées étaient en majorité Cathares, Nombre de ses chevaUers et de ses seigneurs étaient secrètement ou ouvertement protecteurs de l'hérésie. Le bas peuple méprisait le clergé et honorait les hérétiques. Quand un hérétique prêchait, on se pressait en foule pour l'applaudir ; quand c'était un catholique, chose d'ailleurs plus rare, on lui demandait avec forces railleries de quel droit il enseignait la morale de Dieu. Raymond, qui guerroyait continuellement contre de puissants vassaux et des voisins plus puissants encore, comme les rois d'Aragon et d'Angleterre, ne pouvait évidemment pas entreprendre d'exterminer plus de la moitié de ses sujets.

Un trait à relever à l'éloge des hérétiques, c'est que l'esprit de persécution leur était tout à fait étranger. Assurément, la rapacité des seigneurs dépouillait rapidement les ecclésiastiques de leurs biens et de leurs revenus; ceux qui mettaient ainsi la main sur les propriétés de l'Kglise n'éprouvaient guère de scrupule à spolier des moines paresseux et des prêtres mondains dont le nombre, du reste, allait sans cesse en diminuant; mais les Cathares, bien que se considérant comme l'Église de l'avenir, ne paraissent jamais avoir songé à étendre par la force leur domaine spirituel. Satisfaits d'opérer des conversions et de prêcher au peuple, ils vivaient en parfaite amitié avec leurs voisins orthodoxes. Aux yeux de ri'^glise, cet état de choses était intolérable. Elle a toujours considéré qu'un pouvoir civil, en tolérant les autres croyances, persécute la sienne. Par la loi même de son existence, elle ne peut admettre de partage avec personne dans le gouvern(Miient des à'nes. Cette fois, le cas était plus grave encore, car la tolérance fiont elle se plnii^nait risquait d'entraîner sa ruine, de sorte qu'elle se

voyait contrainte à prendre les mesures les plus rigoureuses, non seulement en vertu des devoirs qu'elle s'attribuait, mais d'un instinct naturel de conservation.

Toutefois, pour se bien rendre compte des sentiments auxquels obéissaient, dans ces malheureuses guerres religieuses, les deux partis en présence, il faut se persuader que cette guerre suscitée par rÉglise et qui paraissait, à l'origine, une guerre religieuse ne larda pas à prendre le caractère d'une guerre nationale.

La soumission de Raymond et l'offre de soumission du vicomte de Béziers avaient privé l'Église de tout prétexte plausible pour les hostilités ultérieures; mais les hommes du Nord étaient impatients de compléter la conquête commencée sept siècles auparavant par Clovis, et les hommes du Midi, catholiques aussi bien qu'hérétiques, étaient unanimement décidés à résister, malgré les nombreux gages que les seigneurs et les villes avaient consenti à donner dès le début. Il n'est pas question de dissensions religieuses parmi ceux qui défendaient leur pays et l'on ne parle que rarement de secours apportés aux Croisés par les orthodoxes, alors que ceux-ci auraient pu saluer les envahisseurs comme des libérateurs qui venaient les affranchir de la dénomination des Cathares. C'est que, d'une part, le Catharisme n'avait jamais été tyrannique, et que, de l'autre, le Midi de la France offrait à cette époque l'exemple presque unique au moyenâge d'un pays où régnait la tolérance et où Tinstinct de solidarité ethnique était plus développé que le fanatisme religieux. Ainsi s'explique le dégoût qu'inspirait aux sujets de Raymond la pusillanimité de leur comte; ils l'exhortaient sans cesse à la résistance et lui témoignèrent, ainsi qu'à son fils, une fidélité à toute épreuve qui dura jusqu'à l'extinction de la maison de Toulouse.

Raymond Roger de Béziers avait fortifié sa capitale; mais, au grand découragement du peuple, il se mit bientôt à l'abri dans la forteresse plus sûre de Carcassonne. Réginald, évêque de Béziers, était avec les Croisés, et quand ils arrivèrent devant la ville, il se fit autoriser par le légat à lui offrir toute immunité si elle voulait livrer ou expulser les hérétiques dont il possédait la liste. Mais quand l'évêque entra dans la ville et fit cette proposition aux principaux habitants, elle fut repoussée à l'unanimité. Catholiques et Cathares étaient trop bons concitoyens pour se trahir les uns les autres. Ils préféraient, répondirent-ils, se défendro jusqu'à la dernière extrémité, fussent-ils contraints de manger leurs enfants. Cette déclaration inattendue remplit le légat d'une telle fureur qu'il jura de détruire la ville par le fer et le feu, de n'épargner ni l'âge ni le sexe et de ne laisser pierre sur pierre. Tandis que les chefs de l'armée délibéraient en vue d'une attaque prochaine, une foule d'individus qui suivaient le camp — dépourvus d'armes, à ce qu'assurent les légats, mais inspirés de Dieu — s'élancèrent vers les murs et les emportèrent, à l'insu de leurs chefs et sans avoir reçu d'ordres. L'armée suivit et le serment du légat fut accompli par un massacre presque sans pareil dans l'histoire de l'Europe. Depuis les enfants au berceau jusqu'aux vieillards, pas un être vivant ne fut épargné. Sept mille hommes, dit-on, furent massacrés dans l'église de Marie-Madeleine où ils s'étaient réfugiés pour chercher asile. Les légats eux-mêmes estimèrent à près de

vingt mille le nombre des morts, alors que des chroniqueurs moins dignes de foi donnent un chiffre quatre ou cinq fois supérieur. Un contemporain, fervent Cistercien, nous apprend qu'on demanda au légat Arnaud si les catholiques devaient être épargnés. Le représentant du pape craignit que des hérétiques pussent échapper en se disant orthodoxes et fit cette réponse sauvage : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens M»

Tels étaient les hérétiques contre lesquels l'Église, dans un but de domination universelle, provoqua ces abominables massacres, sans pouvoir éteindre l'hérésie toujours renaissante. Nous n'insisterons pas davantage sur ces hétacombes inutiles; nous en arrêterons le tableau sur une réflexion de l'auteur dont, nous l'avouons, la froide impartialité nous étonne :

Malgré la sympathie que nous pouvons éprouver pour l'horrible martyre des Vaudois et des Cathares, nous devons nous dire que le traitement qu'ils subirent était inévitable; nous devons, en bonne justice, plaindre l'aveuglement des persécuteurs autant que les souffrances des persécutés.

Les Ordres Mendiants.

Dans la lutte où l'Église était engagée pour regagner le terrain perdu par ses prêtres, son instrument le plus efficace n'était pas la violence. Il est vrai que les dignitaires qui la gouvernaient se fiaient presque uniquement à la rigueur et qu'ils réussirent à écraser la révolte ouverte en faisant agir habilement les forces combinées de la superstition populaire et de l'ambition des princes. Mais il fallait quelque chose de plus pour rendre ce succès durable, pour éveiller à nouveau la confiance et regagner le respect des peuples, et cette renaissance ne pouvait être l'œuvre d'un épiscopat mondain et cupide. Tout en bas de la hiérarchie de l'Église, il y avait des hommes qui voyaient plus clair et aspiraient plus haut, qui reconnaissaient les lézardes de l'édifice et cherchaient, dans leur humble sphère, à les réparer. C'est à ces hommes, plutôt qu'aux Innocent et aux Montfort, que la hiérarchie catholique dut son salut. L'enthousiasme qui répondit à leurs appels montra combien était intense, dans les foules, le besoin d'une Église qui reflétât avec plus de fidélité les tendances de son divin P^ondateur.

Il ne faut pas croire, en effet, que la corruption du corps ecclésiastique soit restée inaperçue des orthodoxes vraiment pieux, et que des efforts en vue d'une réforme n'aient pas été, de loin en loin, tentés par ceux-mèmes qu'aurait effrayés l'idée d'une révolte ouverte ou même d'une secrète dissidence. Les libres propos de saint Bernard, de Gérocli de Heichersperg et de Pierre Cantor

1. [On sait que cette parole célèbre a été conteslée, comme tous les mots historiques; mais elle répondait certainement à l'état d'esprit des a^M'esseurs.)

prouvent qu'on ressentait profondément et qu'on critiquait sévèrement, en certains milieux strictement orthodoxes, les dérèglements des prêtres et des prélats. Lorsque Pierre Waldo assuma spontanément la mission d'évangéliser l'Église, il ne songeait pas à détruire ni même à combattre l'ordre de choses existant; il fut comme contraint au schisme par l'obstination de ses disciples à recourir directement aux Ecritures et par l'horreur naturelle qu'inspire au conservatisme tout enthousiasme qui peut devenir dangereux.

Vers la fin du xii® siècle apparut un autre apôtre, Foulques de Neuilly, dont la courte carrière put faire espérer, pendant quelque temps, que le clergé et le peuple seraient amenés sans violences à des réformes et que ces réformes réaliseraient les belles promesses que l'Église avait faites à l'humanité.

Bien différent de F^oulques était Durân de lluesca, le Catalan. En dépit des édits de persécution d'Alphonse et de Pierre, l'hérésie vaudoise avait jeté de profondes racines en Aragon. Durân était un de ses chefs et il prit part au colloque tenu à Pamiers vers 1207 entre les Vaudois d'une part, les évêques d'Osma, de Toulouse et de Conserans de l'autre, en présence du comte de Foix. 11 est probable que saint Dominique y assistait aussi et comme ces deux hommes avaient beaucoup de traits communs, on est tenté de croire que la la conversion de Duràn, seul résultat pratique du colloque, fut due à l'éloquence de saint Dominique. Durân était un croyant trop zélé pour se contenter d'assurer son propre salut; il s'appliqua dès lors à regagner à la foi des âmes égarées. Non seulement il écrivit différents traités contre l'hérésie, mais il conçut le projet de fonder un Ordre qui serait un modèle de pauvreté et d'abnégation, uniquement voué à la prédication el à la propagande, pour combattre les hérétiques avec les armes mêmes qui leur avaient si bien servi à détacher les âmes d'une Eglise trop riche et trop mondaine. Enflammé par cette idée, il se mit à l'œuvre parmi ses anciens coreligionnaires et en ramena un grand nombre, tant d'Espagne que d Italie. A Milan, cent Cathares acceptèrent de revenir à l'orthodoxie, à la condition qu'on leur rendît un édifice élevé par eux pour servir d'école et que l'archevêque avait fait démolir. Durân, avec trois compagnons, se présenta devant Innocent 111, qui fut satisfait de sa profession de foi et approuva son plan. La plupartdes nouveaux associés étaient des clercs qui avaient déjà dépensé en charités tout leur avoir. Renonçant au monde, ils décidèrent de vivre dans la plus stricte chasteté, de coucher sur des planches, excepté en cas de maladie, de prier sept fois par jour et d'observer des jeûnes spéciaux en dehors de ceux que prescrivait l'Église. La pauvreté absolue devait être de règle ; personne ne devait songer au lendemain; tous les dons d'or ou d'argent devaient être refusés et l'on ne pourrait accepter que le strict nécessaire en fait de nourriture et de vêtements. On adopta un habit blanc ou gris avec des sandales pour se distinguer des Vaudois. Les plus savants devaient consacrer leur temps à prêcher aux fidèles et à convertir les hérétiques, en s'engageant à ne point dénoncer les vices du clergé. Ceux qui n'avaient pas reçu une éducation suffisante devaient travailler de leurs mains, s'acquittant envers l'Église de toutes les dîmes, prémices et offrandes qu'elle réclamait. En outre, le souci des pauvres devait être un des devoirs essentiels du nouvel Ordre; un riche laïque du diocèse d'Elne proposa de construire à leur intention un hôpital de cinquante lils, d'élever une église et de distribuer des vêlements aux mal-

heureux. Ils devaient avoir le droit d'élire eux-mêmes leur supérieur, mais ne pouvaient se soustraire en aucune façon à la juridiction régulière des prélats.

Cette institution des Pauvres catholiques, comme ils s'appelèrent eux-mêmes, par contraste avec les Pauvres de Lyon ou vaudois, contenait le germe de tout ce qui fut conçu et exécuté plus tard par saint Dominique et saint François. Ce fut l'origine ou au moins la première ébauche des grands Ordres Mendiants, conception féconde qui opéra des effets prodigieux.

Malgré l'appui du pape, les Pauvres catholiques, qui ressemblaient trop aux Pauvres de Lyon, furent mal reçus en Languedoc où ils prêchaient pendant la Croisade. Ils disparurent dans la tourmente. Après 1212, il n'en est presque plus question.

Tout autres furent les triomphes de Domingo S que l'Eglise romaine vénère comme le plus grand et le plus heureux de ses champions.

Foulques, le fanatique évêque de Toulouse, se rendant à Rome, emmena Dominique afin d'obtenir, pour la nouvelle communauté qu'ils avaient fondée à Toulouse dans une belle maison près du Châleau-Narbonnais et qui resta pendant plus d'un siècle le siège de l'Inquisition, l'approbation pontificale. Suivant la tradition, Innocent hésita; l'expérience récente de Durân de Huesca l'avait rendu quelque peu sceptique à l'endroit des initiatives enthousiastes; le concile avait interdit la création de nouveaux Ordres monastiques et avait décidé que le zèle devait trouver satisfaction, à l'avenir, dans les communautés existantes. Mais les scrupules d'Innocent furent dissipés par un songe où il vit la Basilique de Latran chancelante et prête à tomber, tandis qu'un homme, en qui il reconnut l'humble Dominique, la soutenait de ses robustes épaules. Ainsi averti que l'édifice de l'Église devait être étayé par l'homme dont il avait méconnu le zèle, Innocent approuva le projet, à la condition que Dominique et ses frère adoptassent la règle de quelque ordre antérieur.

Dominique revint et convoqua ses frères à Prouille. Ils étaient alors au nombre de seize, venus des points les plus divers de l'horizon — Castille, Navarre, Normandie, France du Nord, Languedoc, Angleterre et Allemagne — preuve frappante du pouvoir de l'Église à oublier et à effacer les distinctions nationales en vue d'un idéal religieux. Cette petite troupe dévouée et dévote adopta la règle des Chanoines Réguliers de Saint-Augustin, dont Dominique faisait partie, et choisit pour abbé Matthieu le Gaulois. 11 fut le premier et le dernier à porter ce titre, car, à mesure que l'Ordre se développa, son organisation fut modifiée en vue d'assurer à la fois plus d'unité et plus de liberté d'action. Il fut divisé en provinces, chacune sous la direction d'un prieur provincial. Tous les prieurs relevaient du Générai. Les fonctions étaient électives et il y avait des règlements pour la tenue de réunions ou de chapitres, tant provinciaux que généraux. Chaque frère devait ol)éissance absolue à son supérieur. Comme un soldat en service actif, il pouvait être envoyé en mission à tout instant, dès que l'intérêt de la religion ou de l'Ordre le demandait. En vérité, les Frères se considéraient comme les soldats du Christ, non point, comme les autres moines,

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