‹ Réflexions sur lInquisition au moyen âgeChapitre 5 sur 7 · Saint Dominique · texte numérisé non relu

Saint Dominique

voués à une existence contemplative, mais destinés et dressés à se mêler au monde, exercés aux arts de la persuasion, experts en théologie et rhétorique, prêts, enfin, à tout oser et à tout souffrir dans l'intérêt de l'Église militante.

Le nom de Frères-Prêcheurs , sous lequel ils devinrent si célèbres, fut le résultat d'un incident fortuit. Pendant le concile de Latran, alors que Dominique était à Rome, le pape Innocent eut l'occasion de lui adresser une note et il ordonna à son secrétaire de commencer ainsi : *< Au frère Dominique et à ses compagnons». Puis, se ravisant, il prescrivit d'écrire : « Au frère Dominique et aux prêcheurs qui sont avec lui » ; puis, enfin, après nouvelle réflexion : « A maître Dominique et aux Frères Prêcheurs ». Cette désignation les combla de joie et ils l'adoptèrent aussitôt.

Il ne manquait plus maintenant à l'Ordre que la confirmation pontificale. Avant que Dominique n'arrivât à Rome,oiJil se rendait pour l'obtenir, Innocent mourut; mais son successeur, Honorius III, entra pleinement dans ses vues et la sanction du Saint-Siège fut accordée le 21 décembre 1216. Revenu à Toulouse en 1217, Dominique se hâta d'envoyer ses disciples en mission. Quelques-uns allèrent en Espagne, d'autres à Paris, d'autres à Bologne; Dominique lui-même revint à Rome où, grâce à la faveur de la cour pontificale, son enthousiasme fut récompensé par une abondante moisson de disciples. Ceux qui allèrent à Paris y furent chaleureusement reçus ; on leur accorda la maison de Saint-Jacques où ils fondèrent le fameux couvent des Jacobins qui dura jusqu'à la suppression de l'Ordre par la Révolution.

Il n'est pas nécessaire de suivre ici avec détail la merveilleuse expansion de l'Ordre dans tous les pays de l'Europe. Dès 1221, lorsque Dominique, en qualité de Géuéral, tint le second chapitre général à Bologne, quatre ans après que les seize disciples se fussent séparés à Toulouse, l'Ordre comptait déjà soixante couvents et était organisé en huit provinces : Espagne, Provence, France, Angleterre, Allemagne, Hongrie, Lombardie et Romagne. La même année vit la mort de Dominique ; mais son œuvre était solide et sa disparition ne produisit aucun trouble dans l'action do la puissante machine qu'il avait construite et mise en mouvement.

A côté des Frères-Prêcheurs de saint Dominique, sous une inspiration analogue provoquée par les mêmes causes, se fondait, à la même époque, la Congrégation Franciscaine des Minorités ou Frères Mineurs, comme ils s'appelaiont eux-mêmes par humilité. Les il/t/iorj/cs différaient tellement, à leurs débuts, de toute organisation existante dans l'Église, que les premiers disciples envoyés par saint François en Allemagne et en Hongrie furent considérés comme des hérétiques, maltraités et expulsés. l']n France on les prit pour des Cathares, parce que leur austérité rappelait celle des Parfaits. On leur demanda s'ils n'étaient pas des Albigeois et ils ne surent que répondre, ignorant ce que signifiait ce mot: on ne cessa de les tenir en suspicion que lorsque les autorités ecclésiastiques eussent consulté le pape Honorius III. En Espagne ciu(/ cctils Minorités subirent le martyre. Innocent n'avait donné à leur règle qu'une

approbation verbale; il était raort; il fallait quelque chose de plus positif pour préserver les Frères delà persécution. François rédigea une seconde Règle plus concise et moins rigide que la première et la soumit à Honorius. Le pape l'approuva, non sans formuler quelques objections sur certains articles. Mais François refusa de les modifier, disant qu'ils n'étaient pas de lui, mais de Jésus et que les paroles de Jésus ne pouvaient être altérées. Les disciples conclurent de là que leur Règle avait été l'objet d'une révélation divine. Cette croyance passa dans la tradition de l'Ordre et la Règle s'est maintenue, depuis, sans changement dans la lettre, bien que l'esprit en ait été plus d'une fois modifié par l'ingéniosité des casuistes pontificaux.

Cette règle est très simple: ce n'est à la vérité qu'un court commentaire du serment que prêtait chaque Frère de vivre conformément à l'Évangile dans l'obéissance, la chasteté et \ù. pauvreté. Celui qui désirait se faire admettre dans l'Ordre devait commencer par vendre tous ses biens et les distribuer aux pauvres; si cela était impossible, la volonté de le faire suffisait. Chacun pouvait posséder deux frocs, mais ils devaient être d'une étoffe grossière et il fallait les recoudre et les repriser aussi longtemps que possible.

Les chaussures étaient permises à ceux qui ne pouvaient absolument pas s'en passer. Tous devaient voyager à pied, sauf en cas de maladie ou de nécessité. Nul ne devait recevoir de monnaie, indirectement ni par un tiers. Seuls les Ministres (nom que l'on donnait aux supérieurs provinciaux) pouvaient accepter de l'argent en vue de soigner les malades et d'acheter des vêtements, en particulier dans les climats rigoureux, Le travail était sévèrement recommandé à ceux qui en étaient capables ; la rémunération ne devait pas consister en argent, mais en objets nécessaires aux travailleurs et à leurs frères. v< Les Frères ne posséderont rien en propre, ni maisons ni terrains ni aucune autre chose, mais ils vivront dans le monde en étrangers et en pèlerins, demandant avec confiance Vaumùne. En cela, ils n'éprouveront pas de honte, car le Seigneur s'est fait pauvre dans le monde pour nous. Cest cette perfection de pauvreté qui a fait de vous, très chers FrèreSj les héritiers et les rois du royaume céleste. Possédant celât vous ne devez rien désirer d'autre sous le ciel. ))Les autorisations de prêcher devaient être accordées par le Général, mais aucun Frère ne devait prêcher dans un diocèse sans l'autorisation de l'évêque.

C'est tout, et assurément, dans ces quelques règles, il n'y avait rien qui pût faire prévoir l'immensité des résultats qui ont été obtenus en s'y conformant. Ce qui donna aux Franciscains une prise durable sur les affections du monde, fut l'esprit que le fondateur leur infusa. Aucune créature humaine, depuis Jésus, n'a plus complètement incarné l'idéal du christianisme que saint François. Au milieu de l'extravagance de son ascétisme, qui confine parfois à la folie, on voit briller l'amour et l'humilité chrétienne avec lesquels il se dévoua aux misérables et aux délaissés, parias auxquels, à cette rude époque, peu de gens songeaient. L'LgIise, absorbée par ses intérêts mondains, avait négligé les devoirs sur lesquels était fondé son empire des âmes et il fallait toute l'exagération du iacrifice volontaire enseigné par François pour rappeler l'humanité au sentiment de ses obligations.

A l'orgueil et à la cruauté de son époque, François opposa l'humilité et la patience. i<La perfection du contentement, disait-t-il, consistef non à opérer des

miracles, à guérir des malades, à expulser les démons, à ressusciter les morts: elle nest pas davantage dans la science ni dans la connaissance de toutes choses, ni dans Véloquence qui convertit les hommes; elle est dans la patience à supporter les malheurs, les injures, les injustices et les humiliations. »

François n'avait nullement l'idée que les Frères dussent vivre dans la mendicité et l'oisiveté et nous avons vu que la Règ-le formule nettement l'obligation du travail. Cette prescription fut suivie par ses adhérents les plus stricts.

Le troisième disciple du Maître, le bienheureux Giles, gagnait sa vie par les travaux les plus pénibles, tels que le transport du bois, et il se conforma toujours au précepte de ne pas accepter de rémunération en argent, mais seulement en objets indispensables. Quand il avait gagné plus qu'il ne fallait pour sa maigre pitance quotidienne, il distribuait le surplus en aumônes et se fiait à Dieu pour le lendemain. "

Il était nécessaire qu'à une époque où les distinctions entre classes étaient si rigides, il se trouvât quelqu'un pour enseigner, par l'exemple, la dignité du travail manuel comme une doctrine chrétienne. Quand saint Bonaventure fut élevé au cardinalat en 1273, il avait été déjà pendant dix-sept ans à la télé de ce qui était alors la plus puissante organisation du monde chrétien; et cependant le messager chargé de lui annoncer sa nomination le trouva occupé à laver la vaisselle qui servait au dîner frugal de son couvent, il refusa de le recevoir avant d'avoir terminé son travail et, en attendant, le chapeau de cardinal qu'on lui apportait fut suspendu à une branche d'arbre.

Les Ordres Mendiants constituent une innovation saisissante dans la vieille conception monastique. Le monachisme était essentiellement l'effort égoïste de l'individu pour assurer son propre salut, en répudiant tous les devoirs et toutes les responsabilités de la vie. Il est vrai qu'à une certaine époque les moines ont bien mérité du monde en sortant de leurs retraites et en portant, dans des régions encore barbares, la civilisation et le christianisme. Tels furent saint Colomban, saint Gall, saint Willibrod et ses compagnons. xMais celte époque était déjà lointaine et le monachisme était tombé depuis des siècles dans un état bien pire encore que son égoïsme primitif.

Les xMendiants })arurent dans le christianisme comme une révélation. Il y avait donc des hommes prêts à abandonner tout ce qui faisait la douceur de la vie pour imiter les apôtres, pour convertir les pécheurs et les incrédules, pour réveiller le sens moral endormi de l'humanité, pour instruire les ignorants, pour apporter le salut à tous ; en un mot, pour faire gratuitement ce que l'Kghse ne Taisait pas au prix de mille privilèges et d'immenses richesses.

C'est au milieu de populations sujettes à de terribles tempêtes morales*, à la recherche d'une amélioration quelconque de leur sort que les Ordres Mendiants viment concentrer à leur profit la puissante exaltation religieuse de l'époque. Il était inévitable qu'ils s'y développassent avec une rapidité sans exemple. Tout les favorisait. La cour pontificale eut bientôt reconnu en eux un instrument plus efficace que ceux du passé pour soumettre l'Église et le peuple, dans toutes les provinces de la chrétienté, à l'autorité directe du Saint-Siège,

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