‹ Réflexions sur lInquisition au moyen âgeChapitre 6 sur 7 · Comme celle des Pastoureaux et des Flagellants · texte numérisé non relu

Comme celle des Pastoureaux et des Flagellants

pour briser l'indépendance des prélats locaux, pour combattre les ennemis temporels de la papauté et pour établir des liens intimes entre le peuple et le successeur de saint Pierre. Des privilèges et des exemptions de tout genre leur furent accordés et enfin, par une série de bulles datant de 1240 à 1244, Grégoire IX et Innocent IV les rendirent complètement indépendants de l'organisation ecclésiastique régulière.

Les Franciscains purent désormais miner le pouvoir et l'influence des hiérarchies locales afin d'y substituer la toute-puissance de Rome dont ils étaient les représentants immédiats.

Quand Grégoire IX, aux solennit^^s de Pâques, en 1239, fulmina une excommunication contre l'empereur Frédéric II, ce fut aux prieurs Franciscains qu'il la communiqua, avec un long tableau des méfaits de Frédéric ; ce fut à eux qu'il donna ordre de la publier au son des cloches, tous les dimanches et jours fériés. Quand l'Empereur fut déposé en 1244 par le Concile de Lyon, ce furent encore les Dominicains qu'on chargea d'annoncer la sentence sur toutes les places publiques, avec promesse d'une indulgence de quarante jours pour tous ceux qui viendraient les écouter et rémission plénière de leurs péchés aux Frères qui seraient persécutés en conséquence. Bientôt après, nous les voyons jouer le rôle qui fut celui des Jésuites dans l'Angleterre Jacobite et ailleurs, c'est-à-dire fomenter des complots et exciter des troubles. Frédéric déclara toujours que la conspiration contre sa vie, en 1244, avait été l'œuvre des Franciscains. On conçoit facilement que le rôle confié aux Mendiants par les papes ait provoqué des froissements entre les nouveaux Ordres et la vieille organisation qu'ils travaillaient à supplanter. Ce n'était d'ailleurs que le moindre motif de l'antagonisme qui se déclara bientôt. Une cause bien plus grave de discorde fut la part attribuée aux Mendiants dans l'œuvre de la prédication et de la confession. Nous avons vu que le droit de prêcher avait été soigneusement réservé par les Évêques et combien aussi la prédication avait été négligée jusqu'à l'entrée en scène de saint Dominique. L'Église était à peine mieux préparée à s'acquitter des devoirs du confessionnal que le concile de Latran avait rendu obligatoire, et dont il avait conféré le privilège au clergé. Paresseux et sensuels, uniquemeni occupés d'accroître leurs revenus, les prêtres négligeaient les âmes de leurs paroissiens et en même temps s'opposaient à toute intrusion qui put diminuer leurs bénéfices. Dans la populeuse cité de Montpellier, il n'y avait, en 1213, qu'une église où le sacrement de la pénitence put être administré. Les consuls plaidèrent auprès d'Innocent III la cause des âmes abandonnées et demandèrent pour quatre ou cinq autres églises de la ville le droit de recevoir des confessions.

Si l'Eglise militante voulait s'acquitter de ses devoirs, si elle voulait reconquérir le respect des peuples, il fallait absolument porter remède à de tels maux.

En 1227, quand Grégoire IX marqua son avèncra»^nt en autorisant les deux Ordres Mendiants à prêcher, à confesseret à donner l'absolution en tous lieux, les Frères errants, malgré les prohibitions édictées par leurs règles, envahirent peu

à peu toutes les paroisses et s'acquittèrent de tous les devoirs de la cure des âmes, au grand déplaisir du clergé local. Des plaintes s'élevèrent bruyantes et réitérées. Parfois les papes consentirent à les écouter, mais, le plus souvent, ils y répondirent par la confirmation catégorique des innovations. Ce qui aggravait encore les causes de conflit, c'est que partout les laïques faisaient le meilleur accueil aux intrus et les préféraient à leurs curés. La ferveur de leur prédication et leur réputation de sainteté attiraient la foule au sermon et au confessionnal. L'expérience faisait d'eux des directeurs de conscience infiniment plus habiles que les membres indolents du clergé rival, et le peuple se prit à croire que les pénitences imposées par eux étaient plus saintes, que l'absolution sortie de leur bouche était plus efficace.

Un Frère arrivait dans une communauté et y dressait pour un jour un autel portatif. Sa prédication était attrayante; les pénitents s'empressaient autour du confessionnal ; alors il prolongeait son séjour et parfois n.ême s'établissait à demeure. Si l'endroit était peuplé, d'autres moines venaient rejoindre le premier. Les dons des âmes charitables commençaient à affluer. On construisait une modeste chapelle, puis un cloître, enfin tout un ensemble d'édifices qui éclipsaient l'église paroissiale et se remplissaient de fidèles à ses dépens. Bien plus, les malades prenaient le froc des Mendiants sur leur lit de mort, léguaient leur corps aux Frères et les faisaient bénéficier de leurs legs; d'où des querelles nouvelles et de plus en plus envenimées, qui faisaient songer à des disputes de vampires sur des cadavres.

Toutes les fois qu'il se produisait un conflit ouvert, le pape, bien que désireux d'éviter le scandale, décidait presque toujours en faveur des Moines et le clergé assistait avec un mélange d'effroi et de colère à la dépossession progressive dont il était victime.

LX'niversité de Paris était alors le centre de la théologie scolastique. De caractère cosmopolite, elle s'était peu à peu imposée au respect de toute l'Europe par une longue série de maîtres illustres, qui avaient formé des générations d'étudiants appartenant aux pays les plus divers. On la considérait comme la citadelle de l'orthodoxie. Dans chaque évéché elle était représentée par d'anciens élèves qui se tournaient vers elle avec l'affection filiale due àVAlma Mater. Elle avait fait bon accueil aux premiers missionnaires de Dominique quand ils vinrent à Paris pour fonder une maison de l'Ordre et avait admis des Dominicains dans son corps enseignant.

Tout à coup s'éleva une querelle qui, par l'insignifiance même de ses motifs, attesta la tension qui existait depuis longtemps entre le clergé et les Mendiants. L'Université avait toujours été jalouse de ses privilèges, dont le moindre n'était pas la juridiction qu'elle exerçait sur les étudiants. L'un d'eux fut tué et plusieurs furent blessés par le guet dans une bagarre. La réparation offerte ayant été jugée insuffisante, l'Université ferma ses portes; mais les professeurs dominicains Bonushomo et Elias continuèrent à enseigner. On leur ordonna de suspendre leurs leçons et défense fut faite aux étudiants d'y assister. Ils en appelèrent au pape qui ne tint pas compte de leur réclamation et quand l'Université reprit ses cours, on leur enjoignit de jurer qu'ils en observeraient les statuts. Ils y mirent pour condition que l'on admettrait à l'Université deux professeurs de théologie dominicains. Après quinze jours de pour-

papiers inutiles, on les expulsa. Les Provinciaux des deux Ordres de Paris prirent en main cette querelle et en appelèrent à Rome. Innocent IV demanda à l'Université de renoncer à ses prétentions. La lutte se trouvait ouvertement engagée.

L'Université ne voulut pas prendre de demi-mesure ; elle était décidée à réduire les Mendiants à la condition des autres Ordres. Elle engagea la lutte.

On sait qu'après d'émouvantes péripéties la victoire des Mendiants fut complète. Le 5 octobre 1256, le pape Alexandre condamnait le défenseur de l'Université, Guillaume de Saint-Amour, par la Bulle Romanus Pordifex, déclarant que le livre de Guillaume où il attaquait les deux Ordres était mensonger, scandaleux, trompeur, méchant et exécrable.

Cependant la lutte reprit en 1284. Honorius IV était sur le point de condamner les Mendiants, à la sollicitation de la plus grande partie des dignitaires de l'Église de France. Le vendredi saint 1287, il devait publier une bulle retirant aux Mendiants le droit de prêcher et de confesser. Ils étaient désespérés; ce furent les prières des Franciscains qui prévalurent, comme celles des Dominicains avaient remporté la victoire au temps d'Innocent IV'. La main de Dieu s'appesantit sur Honorius dans la nuit du mercredi; il mourut le jeudi et les Ordres furent de nouveau sauvés.

En 1351, le clergé reprit courage en vue d'une nouvelle attaque. Il est possible que le dévouement dont firent preuve les Mendiants pendant la Peste Noire, alors que les prêtres prenaient la fuite et que les Frères seuls soignaient les malades et consolaient les mourants, ait eu pour effet de grandir encore leur crédit auprès du peuple et de les pousser à de nouveaux empiétements. Quoi qu'il en soit, une grande délégation, comprenant des cardinaux, des évêques et un nombre considérable de prêtres, se rendit auprès de Clément VI pour réclamer l'abolition des Ordres, ou du moins la limitation de leurs privilèges. On demandait qu'ils ne pussent ni prêcher ni confesser et qu'ils ne louchassent plus les taxes de funérailles, qui les enrichissaient énormément aux dépens des prêtres de paroisse. Les Mendiants ne daignèrent pas répondre, mais Clément répondit pour eux, affirmant que, loin d'être inutiles à l'Église, comme le prétendaient les pétitionnaires, ils lui rendaient les plus grands services. « Et si vous les faites taire, continua-t-ii, de quoi donc pourrez-vous entretenir le peuple? Lui parlerez-vous d'humilité? Mais vous êtes les plus orgueilleux des hommes, arrogants et épris de toutes les pompes. De pauvreté? Vous êtes d'une avidité telle que tous les bénéfices du monde ne sauraient vous satisfaire. De chasteté? Mais je ne dirai rien à ce sujet, car Dieu sait ce que fait chaque homme et combien d'entre vous se livrent à la luxure. Vous haïssez les Mendiants et vous leur fermez vos portes, de peur qu'ils ne soient témoins de votre genre de vie, alors que vous gaspillez vos biens temporels avec des parasites et des fripons. Vous ne devriez pas vous plaindre, en vérité, quand les Mendiants reçoivent quelques biens de ces mourants qu'ils administraient alors que vous aviez fui, ni quand ils emploient cet argent à des constructions

1. lûnocent IV était également mort au moment où il allait retirer aux moines leurs privilèges.

où tout est ordonné pour la gloire de Dieu et de l'Église, au lieu de le dépenser en plaisirs et en d -bauclies. Et parce que vous ne faites pas comme eu\, vous accusez les Mendiants, vous, dont la plupart mènent des existences vaines et mondaines! »

La cause des Mendiants était encore une fois gagnée pour plus d'un siècle.

Toutefois, en 1515, au concile de Latran, un effort résolu fut tenté par les évèques pour obtenir la révocation des privilèges spéciaux des Mendiants. En refusant de prendre part aux voles, ils obtinrent promesse de satisfaction ; mais Léon X traîna les choses en longueur et, l'année suivante, un nouveau compromis fut conclu, dont les termes montrent combien les Mendiants avaient témoigné de mépris aux autorités épiscopales. D'ailleurs, les défenses qui leur furent faites à cette occasion les gênèrent peu, car, en 1519. Érasme, écrivant à Albert, le cardinal-archevêque de Mayenc*^, s'exprimait ainsi :

« Le monde est opprimé par la tyrannie des Mendiants, qui, bien qu'étant des satellites du Siège de Rome, sont cependant si nombreux et si puissants qu'ils sont redoutables au pape lui-même et aux princes. A leurs yeux, quand le pape leur vient en aide, il est plus que Dieu ; mais quand il leur déplaît, il n'a pas plus d'autorité qu'un rêve. »

Le fait que les papes employèrent sans cesse des Frères à titre d'émissaires politiques les détourna nécessairement de leurs fonctions spirituelles, attira parmi eux des hommes ambitieux et remuants, imprima enfin à ces institutions un caractère mondain tout à fait opposé à la conception primitive. En outre, les Frères étaient particulièrernent exposés aux tentations. Vagabonds de profession, ils n'étaient l'objet d'aucune surveillance, n'étaient soumis qu a lajuridiction de leurs supérieurs et aux lois de leur Ordre, exagérant encore ainsi et rendant plus dangereuse que jamais l'immunité commune à tous les ecclésiastiques.

La « religion séraphique » des F'ranciscains, par cela même qu'elle visait à un idéal presque surhumain, était sujette aux insidieux retours de la fragilité humaine. Cela se manifesta du vivant même de saint François, qui se démit de ses fonctions de Général à cause des abus qui tendaient à s'établir. Il n'était pas nécessaire à saint François d'être prophète pour prédire, sur son lit de mort, des scandales prochains, des luttes intestines et la persécution de ceux qui ne voudraient pas consentir à l'erreur — pressentiment que nous verrons pleinement vérifié, non moins qu'une autre prédiction du fondateur, suivant laquelle le jour devait venir où l'Ordre serait tellement déshonoré que ses membres auraient honte de paraître en public. Le successeur de François, Elias, donna à l'Ordre une impulsion puissante, mais dans la voie opposée à celle qu'il avait suivie d'abord. Considéré comme le politique le plus habile et le plus astucieux de l'Italie, il accrut notablement l'infiuence et l'activité des Franciscains, jusqu'à ce que les dérogations à la Règle, devenues très fréquentes, eussent tellement scandalisé les Frères plus rigides qu'ils obligèrent Grégoire IX à destituer Elias. Il passa alors au parti de Frédéric II et il fut excommunié.

Au siècle suivant, Dominicains et Franciscains lâchèrent également la bride à leurs appétits mondains. Sainte Brigitla, dans ses Révélations, qui furent approuvées par l'Eglise comme inspirées, déclare que ces moines, « malgré leur

vœu de pauvreté, ont amassé de grandes richesses, que leur but unique est de les accroître, qu'ils s'habillent aussi richement que les évèques et que beaucoup d'entre eux étalent des ornements et des bijoux tels que n'en portent pas les plus opulents parmi les laïques. »

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