L ŒDIPE DE CORNEILLE
JOCASTE
Oracles décevants, qu'osiez-vous me prédire ? Si sur notre avenir vos dieux ont quelque empire Quelle indigne pitié divise leur courroux ? Ce qu'elle épargne au fils retombe sur l'époux, Et comme si leur haine, impuissante ou timide, N'osait le faire ensemble inceste et parricide, Elle partage à deux un sort si peu commun. Afin de me donner deux coupables pour un.
ŒDIPE
0 partage inégal de ce courroux céleste ! Je suis le parricide *, et ce fil- est l'inceste, jNIais mon crime est entier et le sien imparfait^ Le sien n'est qu'en désir, et le mien en effet. Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre, La veuve de Laïus ne saurait les entendre. Et les plus beaux exploits passent pour trahisons, Alors qu'il faut du sang, et non pas des raisons.
JOCASTE
Ah ! je n'en vois que trop qui me déchirent l'àme ; La veuve de Laïus est toujours votre femme. Et n'oppose que trop pour vous justifier A la moitié du mort celle du meurtrier.
1. Nous savons qu'CEdipe ne se sait point encore meurtrier de son père, mais n'oublions pas que le parricide se dit également de celui qui attente à la personn^î du Roi, et enfin de tous ceux qui se rendent coupables d un crime énorme et dénaturé.
t238 RÉFLEXIONS SUR QUELQUES POÈTES
Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime,
Toute autre admirerait votre bras magnanime,
Et toute autre réduite à punir votre erreur
La punirait du moins sans trouble et sans horreur.
Mais, hélas, mon devoir aux deux partis m'attache,
Nul espoir d'aucun d'eux, nul effort ne m'arrache
Et je trouve toujours dans mon esprit confus,
Et tout ce que je suis et tout ce que je fus.
Je vous dois de l'amour, je vous dois de la haine.
L'un et l'autre me plaît, l'un et l'autre me gêne,
Et mon cœur qui doit tout, et ne voit rien permis.
Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis.
La haine aurait l'appui d'un serment qui me lie,
Mais je le romps exprès pour en être punie,
Et pour finir des maux qu'on ne peut soulager
J'aime à donner aux dieux un parjure à venger.
C'est votre foudre, ô ciel, qu^à mon secours j'appelle,
Œdipe est innocent, je me fais criminelle.
Par un juste supplice osez me désunir
De la nécessité d'aimer et de punir.
CEDIPE
Quoi, vous ne voyez pas que sa fausse justice Ne sait plus ce que c'est que d'un juste supplice, Et que par un désordre à confondre nos sens Son injuste rigueur n'en veut qu'aux innocents. Après avoir choisi ma main pour ce grand crime, C'est le sang de Laïus qu'il choisit pour victime, Et le bizarre éclat de son discernement Sépare le forfait d'avec le châtiment.
C'est un sujet nouveau d'une haine implacable. De voir sur votre sang la peine du coupable,
l'œdipe de corneille '239
Et les dieux vous en font une éternelle loi,
S'ils punissent en 'lui ce qu'ils ont fait pour moi.
Voyez comme les fils de Jocaste et d'ŒCdipe
D'une si juste haine ont tous deux le principe.
A voir leurs actions, à voir leur entretien,
L'un n'est que votre sang, et l'autre c'est le mien.
Et leur antipathie inspire à leur colère
Les préludes secrets de ce qu'il nous faut faire.
Certes, tout cela est souvent obscur, chargé de vaine dissertation, déplacé par rapport au véritable sujet de la pièce. Mais, il y a le ton, mais c'est solide, enûn c'est du bon Corneille. Vous savez que ce qui est du bon, du meilleur Corneille, n'est jamais sans mélange.
A propos de cette dernière scène du quatrième acte, Voltaire a été, dans ses Commentaires^ dupe de Tillusion. Oui, ma foi ! Il dit qu'OEdipe prodigue des antithèses au lieu de se livrer à sa douleur, et à Thorreur de son état. Sa douleur, je le veux bien, mais Vhorreur de son état ! Comment cela ? Quelle est donc la situation ? Œdipe vient d'apprendre qu'il a tué jadis, dans une querelle où il n'avait pas tous les torts, un homme dont il a, plus tard, épousé la veuve fortuitement. Hé ! mais, c'est un état fort désagréable ; et puis, Œdipe avait juré de venger cruellement la mort de Laïus, et voilà qu'il lui faut tenir ses serments à son dam.
'2i0 RÉFLEXIONS SUR QUELQUES POETES
Allons, je ravoue,ily a lieu de dire en quelque manière : l'horreur de son état. Irons-nous à présent jusqu'à interdire à Œdipe Tusage de l'antithèse ? Non, et si Voltaire l'a fait, c'est que, ne songeant qu'à Sophocle, il avait oublié que dans le quatrième acte de la pièce de Corneille, Œdipe est encore ignorant de son état de parricide et d'incestueux.
J'abrège sur le cinquième acte. Après diverses bavarderies, Œdipe apprend cette fois qu'il est non seulement meurtrier, mais en même temps parricide et incestueux. Cela se découvre à peu près comme dans Sophocle; mais Tartet la grande poésie y font défaut.
A la fin, Phorbas et Jocaste se poignardent, et Œdipe s'arrache les yeux. Pour Thésée et Dircé, ils continuent leurs galanteries, qui pourraient bien finir par un mariage.
... Je prends un extrême intérêt, sinon beaucoup déplaisir, à la lecture des derniers ouvrages de Corneille. Au milieu de tout ce fatras, de toutes ces fautes contre la langue, il y a parfois des initiatives fort inattendues, des entreprises pleines de risques, et toujours si engageantes.
Les gens ne manquent pas qui, à force de subtilité ou, pour mieux dire, de gravité outrecuidante ont chargé les vers inspirés de La Fontaine d'un amas de considérations hors de propos.
Dans un de nos vieux auteurs, — Guez de Balzac, — se trouve le portrait d'un petit Bonhomme lequel, attaquant perpétuel^ n'alléguait jamais un livre que pour le reprendre. Il paraît même qu'il se sentait fort malheureux de ce que les Druides par exemple ou les Gymnosophistes n'avaient rien laissé par écrit. Quel plaisir il eût goûté à exercer sa tyrannie sur leurs ouvrages !
Les critiques dont je parle plus haut n'ont^ certes, rien d'une pareille humeur, mais seulement l'habitude, insupportable, de faire bon marché de la Poésie en soi. Ces docteurs n'y cherchent ordinairement qu'un prétexte honnête à
leurs folles pensées ; et c'est à eux que Sainte- Beuve, qui avait l'héroïsme d'aimer les Muses sans espérance, disait: « Si vous estimez la Poésie un trop petit sujet pour vous, laissez-la tranquille. »
Mon dessein aujourd'hui n'est pas de rétorquer, au risque d'y ajouter, les diverses sottises de la critique au sujet de La Fontaine. Je veux simplement relire avec vous quelques-unes des poésies peu connues de celui qu'on appelle le 'fabuliste, et qui, plus exactement, représente le mieux en France la veine homérique de l' Odyssée.
En dehors de ses Fables sublimes, de ses Contes où il y a plus d'un chef-d'œuvre, en dehors de son Théâtre où tout n'est pas à négliger, La Fontaine a laissé des poèmes, comme V Adonis, le Quinquina et La Captivité de saint MalCy il a laissé des Ballades et des Rondeaux, des Sonnets, des Madrigaux, des Dizains, des Sixains, des Chansons, des Epitaphes, des Vers pour des portraits, des Epigrammes, des traductions en vers, des Odes, des Elégies, des Epitres, ainsi que divers morceaux, fort curieux,
dans la manière gothique de Marlial d'Auvergne, de frère Guillaume-Alexis et du célèbre poète Crétin qui fournit, dit-on, à Rabelais, le personnage de Raminagrobis. D'autre part, la prose des Amours de Psyché et de Cupidon, du Songe de Vaux, et de la Relation d'un voyage de Paris en Limousin, est parsemée de strophes : il y en a qui sont comme ces fleurs épanies que Ronsard triait pour le bouquet de sa maîtresse.
Parmi ces œuvres diverses de notre poète, se trouvent : V Elégie aux Nymphes de Vaux^ le Discours à Madame de La Sablière et VEpitre à Monseigneur Véçêque de Soissons. Ce sont trois merveilles bien connues et admirées de tout le monde. Du moins, je le pense.
Il y a dans le poème d'Adonis des beautés de premier ordre, quoique lourdement parées. La Fontaine n'avait pas encore conquis cette aisance dans la perfection, qui constitue l'art suprême : celui de ses Fables.
Venons au poème du Quinquina et de la Captivité de saint Malc. Il est entendu que nous ne
nous y arrêterons pas longtemps : il n'y a que de rares fleurs à cueillir.
En 1679, Louis XIV acheta d'un Anglais, le chevalier Talbot, un secret pharmaceutique contre les fièvres, qui n'était qu'une préparation de quinquina. Pour obéir à M""' la duchesse de Bouillon, La Fontaine entreprit de chanter cette seconde panacée. Voici comment il débute :
Je ne voulais chanter que les héros d'Esope : Poar eux seuls en mes vers j'invoquais Callîope ; Même j'allais cesser, et regardais le port. La raison me disait que mes mains étaient lasses, Mais un ordre est venu plus puissant et plus fort Que la raison ; cet ordre accompagné de grâces, Ne laissant rien de libre au cœur ni dans l'esprit, ]M'a fait passer le but que je m'étais prescrit. Vous vous reconnaissez à ces traits, Uranie : C'est pour vous obéir et non point par mon choix, Qu'à des sujets profonds j'occupe mon génie, Disciple de Lucrèce une seconde fois \ Favorisez cette œuvre ; empêchez qu'on ne die Que mes vers sous le poids languiront abattus ; Protégez les enfants d'une muse hardie ; Inspirez-moi ; je veux qu'ici l'on étudie D'un présent d'Apollon la force et les vertus.
Dans la suite, La Fontaine, moitié plaisant, moitié grave, mêle toutes choses, et le fameux