RE.MV BELLEAU
L'un et l'autre honneur de la Terre, Qu'œilladant ce vineux esprit, Ondoyant vous diriez qu'il rit Dedans le Crystal qui l'enserre...
Remy Belleau mourut dans sa cinquantième année, par un jour de printemps.
Il avait achevé sa vie dans la maison du duc d'Elheuî açec autan t de tranquillité que de gloire, dit Scevole de Sainte-Marthe. Les poètes ses amis portèrent son corps sur leurs épaules jusqu'à l'église des Vieux-Augustins où il fut enterré près du Chœur.
Jacques Tahureau chanta Estienne Jodelle, en jouant avec grâce sur l'anagramme de son nom :
Quand tu nasquis en ces bas lieux, Tous les dieux et les demy-dieux, Avec les déesses benines, Gravèrent en lettres divines Dessus ton berceau fortuné :
lo, le Delien est né 1
Tout le parnassiea troupeau Chantant autour de ton berceau^ Te prévoyant son prestre en France, Disoyt en l'heur de ta naissance Sur ton front déjà couronné :
lo, le Delien est né !
Les Nimphes des bois et des eaux, Faunes, chevrepieds, satyreaux, Les rocs, les antres, les montagnes, Les prés, les bosquets, les campagnes, Ont tous ensemble résonné :
lo, le Delien est né 1
ETIENNE JODEF.LE 119
Dès la fleur de tes jeunes ans, De nos Poètes les mieux disans, Ravis, comme d'un autre Ascrée, De ta docte bouche sacrée, Ont tous sur leur lire entonné :
lo, le Delien est né !
Il me semble déjà que j'oy Rire et chanter avecque moy Toutes nos plus belles fillettes, Ayant, de gayes violettes, Leur chef espars environné :
lo, le Delien est né !
Ne craignez plus, divins esprits, Que l'ignorant gaigne le prix Dessus votre gloire immortelle :
lo 1 votre divin Jodelle, Qui vous était prédestiné, lo, le Delien est né !
Charles de la Mothe, qui édita les œuvres de Jodelle, en vante l'élégance et la majesté dans le style, les figures bien accommodées, les inventions subtiles, les hautes conceptions, la parfaite suite et la liaison du discours, la solide structure et la gravité des vers.
Dans ses Recherches sur la France^ Pasquier loue assez plusieurs poésies de Jodelle, et pour les autres il les compare à ces passevolants, fdiux
soldats que les capitaines faisaient figurer aux revues dans le dessein d'escamoter la paye.
Guillaume Golletet n'aimail guère le talent de Jodelle, et il le mettait même au-dessous de Baïf et de Ponthus de Tliyart. Il lui reproche sa négligence et sa dureté prosaïque. « Je me suis, dit-il, quelquefois contraint à le lire, et j'ai tâché de trouver quelque chose d'agréable en ses écrits pour ne le point tant mépriser, comme je fais, ou du moins n'en avoir pas tant d'aversion, mais comme après l'avoir lu la première fois, je ne l'ai jamais aussi quitté qu'avec plaisir... » Tout en estimant Jodelle, l'éloquent Scevole de Sainte-Marthe lui préfère Jean de la Péruse, auteur d'une Médée, et dit que ce jeune homme, par son style clair et poli, eût été sans doute le véritable Euripide français, sans la mort qui le surprit trop tôt.
Jodelle fut probablement une sorte d'improvisateur. On dit qu'il composait une pièce dramatique en quelques matinées. Par exemple, sa comédie d'Eugène <f fut faite en quatre traites ». On lui donnait un sujet, et, en une nuit, il bâtissait cinq cents vers latins. Il rimait sonnets et chansons comme sans y penser. Jodelle a énormément écrit, et il est certain que la plupart de ses ouvrages ont été perdus.
Enfin, comme on l'a soutenu, nous n'avons peut-être de Jodelle que ce qu'il a fait de plus mal, c'est-à-dire ses commencements.
Jodelle était aussi architecte, très connaisseur en peinture et en sculpture, éloquent orateur et fort adroit aux armes.
Il a vécu un peu en philosophe ou en nonchalant, sans souci des grandeurs du monde et des avantages de la fortune.
J'ai déjà moi-même parlé de Jodelle durement ; et je le tiens toujours pour un de ces poètes qui excellent incontinent sur le premier sujet venu. Ils versifient, ils riment. Qui les pousse? Pourquoi s'arrètent-ils ? On les suit sans déplaisir, et, avec eux, les qualités passent, comme les fautes.
Cependant, il y a peut-être un mystère dans le cas de ce Jodelle, tant il est sombre et nu au milieu de tous les flamboiements de la Renaissance. Ses vers rebutent souvent, et ils pénètrent aussi.
Écoutons ces strophes d'un Chœur de sa Didon :
l'2'2 RÉFLEXIONS SUR QUELQUES POETES
Les Dieux des humains se soucient, Et leurs yeux sur nous arrestés Font que nos fortunes varient, Sans varier leurs volontés.
Le tour du Ciel qui nous rameine Après un repos une peine, Un repos après un tourment, Va toujours d'une même sorte ; Mais tout cela qu'il nous rapporte Ne vient jamais qu'inconstamment.
Les Dieux toujours à soi ressemblent Quant à soi les Dieux sont parfaits ; Mais leurs effets sont imparfaits Et jamais en tout ne se semblent...
Ainsi les hauts Dieux se reservent Ce point, d'estre tous seuls contens ; Pendant que les bas mortels servent Aux inconstances de leur temps.
Des evenemens l'inconstance Engendre en eux une ignorance :
Tant qu'aveuglés par le désir Auquel trop ils s'assujétissent.
Pour l'heur le malheur ils choisissent, L'ombre du plaisir pour plaisir.
Mais quoy? veu telle incertitude, L'homme sage sans s'esmouvoir Reçoit ce qu'il faut recevoir.
Moqueur de la vicissitude.
Car si toutes choses qui viennent, Avoient paravant à venir.
Si les douleurs qui en proviennent, Par un malheureux souvenir,
Oa bien la crainte qui devance
L'événement de telle chance,
Ne nous peuvent apporter mieux :
Grands Dieux, qu'esl-ce qui nous fait faire
Plus malheureux en no^^tre affaire,
Que mesme ne nous font les cieux?
Heureux les esprits qui ne sentent
Les inutiles passions
Filles des appréhension-,
Qui seules quasi nous tourmentent.
Tout n'est qu'un songe, une risée,
Un fantosme, une fable, un rien,
Qui tient nostre vie amusée
En ce qu'on ne peut dire sien.
Mais ceste marâtre Nature,
Qui se montre beaucoup plus dure
A nous qu'aux autres animaux.
Nous donne un discours dommageable,
Qui rend un homme misérable,
Et avant et après ses maux.
Et plus les bourrelles Furies
Voyent que nous sommes en heur.
Et plus après nostre malheur
Montrent sur nous leurs seigneuries.
Jodelle allait mourir lorsque Robert Garnier prit possession de la scène et préluda au théâtre classique en France. Garnier a laissé sept tragédies : Porcie, Cornélle, Marc-Antoine, Hipnoljyte, la Troade, Antîgone, les Juives. Il a
12 i RÉFLEXIONS SUR QUELQUES POETES
laissé également : Bradamante, une tragi-comédie.
N'ai-je point appelé Robert Garnier un miracle de mauvais goût et de verve sublime ?
Son art était encore vacillant ; mais c'est vraiment son style tragique que le xvii« siècle a porté à la perfection.
... Les amis de Jodellenous ont appris qu'une superbe assurance ï\TiQ,ïid\i toujours à suivre ses propres inventions, au lieu de s'assujettir aux anciens.
Voilà! et c'est Ronsard et Racine qui furent des imitateurs.
Dampierre, gracieuse petite ville d'ombrages et d'eaux, charmera toujours mes souvenirs. C'est là que je vis ce rosier, merveille de la nature, étendre sur un mur ses larges branches surchargées de bouquets. Il semblait dire : « Que m'importe si le mur est sordide et plein de crevasses I »
J'aime tout ce coin, fin et tendre, de l'Ile-de- France. Je l'ai parcouru tant de fois et en toute saison. Je le vis blanc de poussière et de canicule, ou diversement peint par Tautomne : je l'admirai sous le printemps au beau sourire et sous les glaces de Thiver.
Gernay n'est pas loin de Dampierre. L'ombre du poète Desportes erre encore en ces lieux. Desportes posséda l'abbaye de Vaux-Cernay. Il y goûtait, sans doute, au bruit des cascades,, le plaisir délicat d'un optimisme mélancolique.
A une petite distance de l'abbaye, un frère du poète, Thibaut Desportes, habitait le château
de Bévilliers, dressé sur une hauteur et entouré de riches jardins. Ce Thibaut était grand audiencier de France. Après la mort de Philippe Desportes, Tabbaye de Vaux-Cernay passa à son neveu, le fameux satirique Mathurin Régnier. Il n^en jouit pas longtemps. Il mourut peu après, pour avoir bu, dit-on, du vin d'Espagne en abondance, au cours d'un festin dont il régalait son médecin, nommé le Sonneur, qui l'avait guéri d'une ancienne maladie.
Cernay confine presque à la Beauce.
Cette province fut le berceau des frères Desportes ainsi que de leur neveu. Ils étaient nés, tous les trois, dans l'antique ville de Chartres.
Ronsard disait à Philippe Desportes :
Desportes, qu'Aristote amuse tout le jour,
Qui honores ta Dure, et les champs qu'à l'entour
Chartres voit de son mont, et penché les regarde...
Les œuvres de Desportes ne sont point pleines de ces jolis tableaux où les aînés de la Pléiade savaient mettre, à côté de la science des livres, toute la fraîcheur de la nature. Le chantre favori de Henri III menait plus volontiers sa Muse sous les lambris dorés des hautes salles oii les belles Dames de la Cour s'assemblaient
pour les mascarades et les ballets allégoriques. Cependant, Desportes écrit parfois des vers qui semblent tout imprégnés de quelque douce campagne ; de ce paysage peut-être qui encadrait son abbaye de Vaux-Gernay :
Cette fontaine est froide, et son eau doux-coulante, A la couleur d'argent, semble parler d'Amour ; Un herbage mollet reverdit tout autour, Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante.
Le feuillage obeyt à Zéphyr qui l'éventé. Soupirant, amoureux, en ce plaisant séjour; Le soleil clair de flame est au milieu du jour, Et la terre se fend de l'ardeur violante.
Passant, par le travail du long chemin lassé,
Brûlé de la chaleur et de la soif pressé,
Arreste en cette place où ton bonheur te maine ;
L'agréable repos ton corps délassera, L'ombrage et le vent frais ton ardeur chassera, Et ta soif se perdra dans l'eau de la fontaine.
Desportes commença par être clerc chez un procureur de Paris. La femme de ce procureur, qui était accorte, montra tout de suite du goût pour le jeune clerc ; le mari s'en aperçut, et, en homme avisé, sans s'attarder aux explications.
résolut de se débarrasser du galant. Un jour que Desportes se trouvait absent, il prend ses bardes, en fait un paquet et raccroche au maillet de l'huis avec cet écriteau :
« Quand Philippe reviendra, il n'aura qu'à prendre ses bardes et s'en aller. »
Voilà donc le futur poète dans la rue, et bientôt, je ne sais comment, sur le pont d'Avignon où les valets à louer avaient coutume de se tenir.
Il méditait, fort ennuyé sans doute, lorsque soudain il entendit quelques jeunes garçons qui disaient :
— M. l'évêque du Puy a besoin d'un secrétaire.
Philippe accourt ; il est agréé par le prélat sur sa physionomie.
Antoine de Saint-Nectaire, abbé d'Aurillac, puis évêque du Puy, était un personnage considérable. Il y avait mille avantages pour Desportes à être à son service. Il se mit à cultiver les lettres et commença sa réputation par la belle pièce suivante :
0 nuict ! Jalouse nuict, contre moi conjurée, Qui renflammes le ciel de nouvelle clarté, T'ai-je donc aujourd'huy tant de fois désirée, Pour être si contraire à ma félicité?
Pauvre moy! je pensoy qu'à ta brune rencontre Les cieux d'un noir bandeau deussent estre voilez ; Mais, comme un jour d'esté, claire tu fais ta monstre, Semant parmy le ciel mille feux estoilez.
Et toy, sœur d'Apollon, vagabonde courrière,
Qui pour me découvrir flambes si clairement,
Allumes-tu la nuict d'aussi grande lumière,
Quand sans bruit tu descends pour baiser ton amant "^
Hélas! s'il t'en souvient, amoureuse déesse, Et si quelque douceur se cueille en le baisant, Maintenant que je sors pour baiser ma maistresse. Que l'argent de ton front ne soit pas si luisant.
Ah ! la fable a menty, les amoureuses flammes N'échauffèrent jamais ta froide humidité ; Mais Pan, qui te connut du naturel des femmes, T'offrant une toison, vainquit ta chasteté.
Si tu avois aimé, comme on nous fait entendre. Les beaux yeux d'un berger, de long sommeil touchés,. Durant tes chauds désirs tu aurois peu apprendre Que les larcins d'amour veulent être cachez...
On mit ces vers en musique et tout le monde les chanta.
Il faut croire que sa mésaventure à propos de la femme du procureur n^avait point amendé le poète, car il s'empressa, dit-on, de tomber amoureux d'une parente de son nouveau pa-
tron. Les uns veulent que ce soit elle que Desportes a célébrée sous le nom de Cléonice, d'autres soutiennent que ce fut plutôt Héliette de Vivonne de la Chasteigneraie. Il est vrai que Ronsard parle d'une Héliette dans une pièce imprimée à la suite des Amours de Cléonice :
Cette Française grecque aux beaux cheveux châtains, Dont les yeux sont pareils à Vesper la brunette, Cette belle, sçavante et céleste Héliette...
Mais je quitte ces contestations, et je préfère vous citer un charmant sonnet que Desporles avait adressé à cette énigmatique Cléonice :
Je pars, non point de vous, mais de moy seulement, Car je laisse mon âme afin qu'elle vous suive; Et ne vous estonnez que sans âme je vive, Amour me fait mouvoir par son feu véhément.
Je ne vous laisse point à ce département, Bien que vous présumiez n'estre jamais captive; Car je vous porte au cœur si belle et si naïve, Que n'avez rien en vous qui n'y soit vivement.
Mais pourtant ma douleur n'est par là divertie, Car j'emporte de vous cette seule partie, Qui rafraîchit ma perte et l'en fait souvenir.
PHILIPPE DESPORTES l3l
Puis je crains d'autre part, sachant votre rudesse, Que vous receviez mal l'âme que je vous laisse, Et que vous ne veuillez avec vous la tenir.
... Il n'y a point de doute pour ce qui est de la réalité des amours du poète avec AP^' de Vitry, une fille d'honneur de la reine Catherine de Médicis.
M"^ de Vitry, plus connue sous le nom de M"' de Simiers, était galante, agréable et spirituelle. Elle eut un enfant de Desportes, et Ton a rapporté des propos fort piquants qu'elle avait tenus à cette occasion, pendant un bal, au Louvre.
M°' de Simiers avait de l'esprit et de l'invention, mais aucune pratique dans l'art d'écrire. C'est Desportes qui mettait ses imaginations sur le papier.
Elle disait plaisamment :
— Je viens d'envoyer mes pensées au rimeur. Elle rejoignit Desportes à Rouen, pendant
qu'il y était assiégé avec le brave Villars. Celui-ci devint amoureux de M""' de Simiers à toute outrance; et, Yous vous y attendiez, elle le brouilla avec Desportes assez facilement. Elle disait à l'amiral :
— Si vous gardez toujours Desportes à vos côtés, on croira que vous ne faites rien que par
son conseil, et que cet homme vous régente en toute chose.
Villars en était si fou que lorsque, après sa réconciliation avec Henri IV, il fut envoyé en Picardie pour s'opposer aux Espagnols, il avait un bracelet de cheveux de cette dame, qu'il baisait à tout instant. Et comme le duc de Bouillon lui en faisait honte ;
— En bonne foi, dit-il, j'y crois comme en Dieu.
Gela ne Tempêcha point d'être tué le jour même.
Desportes eut sa plus grande vogue sous Henri HI. Avant son avènement déjà, ce prince libéral avait prodigué ses bienfaits au poète. H lui donna dix mille écus comptant, pour l'engager à publier ses poésies. L'ouvrage parut en format in-4°, sur beau papier, et exécuté avec un soin extrême.
L'affabilité, la douceur, la constance en amitié formaient le principal du caractère de Desportes. Savant^ éloquent, courtois, il charmait par la parole et les façons ; heureux, il compatissait à la mauvaise chance. Même ses détracteurs s'accordent à lui reconnaître ces rares qualités.
Certes, ni la sublime sauvagerie de Ronsard^ ni l'ardent stoïcisme de du Bellay ne furent son
lot. Desportes était adonné au plaisir. Je préfère les hommes d'une autre trempe; je dirai cependant, qu'à bien regarder, rien de bas ne se découvre dans les actes ou dans le talent de ce poète, malgré les apparences.
Lorsque Henri III, alors duc d'Anjou, quitta la France pour être roi de Pologne, il emmena avec lui Philippe Desportes. Ils étaient à peine parvenus au terme de leur voyage, qu'ils se sentirent pleins d'ennui. Ils avaient trouvé un pays désert et glacé, habité par un peuple rustaud, arrogant, intempérant, mal vêtu et logé dans des huttes enfumées. Malgré l'accointance de son royal protecteur, le poète n'y put tenir. Au bout de quelques mois de séjour, il demandait et obtenait la permission de retourner à Paris.
C'est en ce moment qu'il composa son Adieu à la Pologne, satire véhémente et comme remplie d'une joie de délivrance :
Adieu, Pologne, adieu, plaines désertes, Tousjours de neige et de glaces couvertes,
Adieu, pays, d'un éternel adieu !
Ton air, tes mœurs, m'ont si fort sçeu desplaire, Qu'il faudra bien que tout me soit contraire, Si jamais plus je retourne en ce lieu.
Adieu, maisons d'admirable structure,
Poisles, adieu, qui dans vostre closture
Mille animaux pesle-mesle entassez,
Filles, garçons, veaux et bœufs tout ensemble 1
Un tel mesnage à lâge d'or ressemble,
Tant regretté par les siècles passez.
Quoy qu'on me dist de vos mœurs inciviles, De vos habits, de vos meschantes villes, De vos esprits pleins de légèreté, Sarmates fiers, je n'en voulois rien croire, Ny ne pensoy que vous peussiez tant boire; L'eussé-je creu sans y avoir esté I
Barbare peuple, arrogant et volage, Vanteur, causeur, n'ayant rien que langage, Qui jour et nuit dans un poisle enfermé, Pour tout plaisir se joue avec un verre, Ronfle à la table ou s'endort sur la terre. Puis comme un Mars veut estre renommé.
Ce ne sont pas vos grand's lances creusées, Vos peaux de loup, vos armes desguisées, Où maint plumage et mainte aile s'estend, Vos bras charnus ny vos traits redoutables. Lourds Polonnois, qui vous font indomtables; La pauvreté seulement vous deffend.
Si votre terre étoit mieux cultivée, Que l'air fust doux, qu'elle fust abreuvée De clairs ruisseaux, riche en bonnes citez, En marchandise, en profondes rivières, Qu'elle eust des vins, des ports et des minières, Vous ne seriez si long-tans indomtez.
Les Othomans, dont Tàme est si hardie, Aiment mieux Cypre ou la belle Candie, Que vos déserts presque toujours glacez ; Et rAllemnnd, qui les guerres demande, Vous dédaignant, court la terre Flamande, Où ses labeurs sont mieux récompensez.
Ces vers sont beaux; mais Desportes ne tendait Tare de l'iambe qu'à l'occasion. Il aimait bien mieux un sonnet mignard, une élégie tendrement spirituelle, une chanson comme celle-ci :
Rozette^ pour un peu d'absence, Vostre cœur vous avez changé, Et moi, sçachant cette inconstance, Le mien autre part j'ay rangé; Jamais plus beauté si légère Sur moy tant de pouvoir n'aura :
Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira. '
Tandis qu'en pleurs je me consume, Maudissant cet esloignement.
Vous, qui n'aimez que par coustume, Caressiez un nouvel amant.
Jamais légère girouette Au vent si tost ne se vira ; Nous verrons, bergère Rozette, Qui premier s'en repentira.
Où sont tant de promesses saintes, Tant de pleurs versez en partant?
Est-il vray que ces tristes plaintes Sortissent d'un cœur inconstant ? Dieux, que vous estes mensongère !
Maudit soit qui plus vous croira !
Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira.
Celui qui a gaigné ma place.
Ne vous peut aimer tant que moy ; Et celle que j'aime vous passe De beauté, d'amour et de foy.
Gardez bien vostre amitié neuve, La mienne plus ne varira, Et puis nous verrons à l'espreuve Qui premier s'en repentira.
Par la faveur du duc de Joyeuse qui avait épousé la propre sœur de la reine, Desportes atteignit le plus haut point de sa fortune. Et comme le poète aimait à rendre service, plus d'un parmi ses confrères eut sa part de son crédit.
« Ce fut alors, dit Tallemant, qu'il fit beau-
coup de bien aux gens de lettres et leur fit donner bon nombre de bénéfices. »
Les Italiens servaient de modèle à Desportes, mais sans rien lui faire perdre de son originalité véritable, qui était une façon particulière de sentir et de nuancer.
Un nigaud avait peiné pour découvrir les larcins de Despoi'tes. L'ouvrage tomba entre les mains du poète qui déclara en souriant :
— J'ai pris aux Italiens plus qu'on ne dit, et si Fauteur m'avait consulté, je lui eusse fourni de bons mémoires.
On remarque quelque monotonie dans les sonnets de Desportes. Que de pensées ingénieuses pourtant et que de sentiments délicats !
Son frère Thibaut le fit enterrer dans l'abbaye de Bonport, où il s'était éteint, et mit sur son tombeau une épitaphe fort touchante.
Pierre de TEstoile rapporte que le poète regretta sa fin en ces termes ;
— J'ai trente mille livres de rente, et je meurs !
Si cela est, ce ne fut sans doute qu'une manière de boutade. Desportes se plaisait à amasser ; mais il avait trop d'esprit et, peut-être, de cœur pour faire si grand cas de la vie.
AGRIPPA D'AUBIGNE
Une excellente nouvelle édition de diverses poésies d'Agrippa d'Aubigné, m'incite à vous parler de cet homme tumultueux.
Agrippa d*Aubigné était huguenot, fils de huguenot. Son père, Jean d'Aubigné, Tavait nourri de sa propre fureur.
Hardi, aventureux, le jeune Agrippa commence ses prouesses dès Tàge de onze ans.
Une nuit, il se jette de la fenêtre d'une chambre, pour suivre une bande de calvinistes. Il était en chemise et pieds nus, et il disait en riant :
— Je ne reprocherai jamais à la guerre de m*avoir dépouillé. Pourrais-je en sortir plus mal équipé que je n'y suis entré?
Une autre fois il eut une affaire restée mystérieuse. Il venait de mettre pied à terre à la porte dune hôtellerie, lorsqu'un cavalier inconnu l'assaillit brusquement. Agrippa était sans armes,
AGRIPPA d'auBIGNÉ \3d
et pour se défendre, il saisit l'épée d'un garçon de cuisine. Il en frappe son adversaire et le blesse au défaut de la cuirasse. Mais, en même temps, il glisse sur le sol glacé et tombe. L'autre, se jetant sur lui, le marque de deux profondes plaies ; puis il s'enfuit à toute bride. On fait venir un chirurgien qui trouve le blessé baignant dans son sang, 11 paraît qu'après un pansement, d'Aubigné monta à cheval et ût vingtdeux lieues sans s'arrêter.
C'est lui-même qui racontait ces choses dans sa vieillesse. Faut-il en accuser une humeur de jactance? Mais,sansdoute,d'Aubigné était brave, comme beaucoup de ses contemporains, papistes ou huguenots.
Dans les TVao-^'^îzeSjd'Aubigné couvre Henri III d'opprobre, à cause d'un habillement bizarre que ce prince aimait à porter.
Je préfère aux invectives de d'Aubigné, les strophes louangeuses que Philippe Desportes écrivit sur le même sujet. Elles sont plus belles et probablement plus véridiques :
Lorsque le preux Achille estoit entre les dames, D'un habit féminin déguisé finement, Sa douceur açrréable en cet accoustrement Allumait dans les cœurs mille amoureuses fiâmes.
REFLEXIONS SLR QUELQUES POETl S
En voyant ses attraits, sa façon naturelle, Les beaux lys de son teint, son parler gracieux, Les roses de sa joue et l'esclair de ses yeux, On ne l'estimoit pas autre qu'une pucelle.
Mais, bien qu'il surpassât la plus parfaite image, Qu'il eust la grâce douce et le visage beau, Le teint frais et douillet, délicate la peau, Il cachait au dedans un généreux courage,
Dont il rendit depuis mille preuves certaines, Faisant sur les Troyens les siens victorieux, Et s'acquist tel renom par ses faits glorieux. Qu'il offusqua l'honneur des plus vieux capitaines.
Ainsi cette beauté qu'on voit en vous reluire Vous fait comme céleste à bon droit admirer; Amour dedans vos yeux s'est venu retirer. Et de là droit aux cœurs milles flèches il tire.
Mais, bien que vous ayez une douceur naïsve, Et que rien de si beau n'apparoisse que vous, Que vos yeux soient rians, vostre visage doux. Vous avez au dedans une âme ardente et vive.
Et serez comme Achille au milieu des allarmes. Foudroyant les plus forts, tuant et traversant; Et, tout ainsi qu'un ours se fait voye en passant. Vous passerez par tout par la force des armes.
Heureux en qui le ciel ces deux thresors assemble, Qu'il ait la face belle et le cœur généreux! Vous, l'honneur plus parfait des guerriers amoureux. Nous faites voir encor Mars et Venus ensemble.
AGRipr'A d'al"b:gm': lit
Il faut remarquer que l'auteur des Tragiques lui-même, en composant son Histoire, de sens rassis, parle de Henri III comme d'un prince agréable en conversation, amateur des Lettres courageux et libéral.
La libéralité ne fut point le vice de cet autre Henri, le roi de Navarre, que d'x\ubigné servit fidèlement. Au retour d'une entreprise qu'il conduisit à l'avantage du Navarrais, celui-ci lui ût don de son portrait. Et le poète de rimer ;
Ce Prince est d'étrange nature, Je ne sais qui diable l'a fait, Ceux qui le servent en effet, 11 les récompense en peinture.
Dans son premier recueil, intitulé le Printemps, k^nppdi d'Aubigné, fort jeune alors, mettait en sonnets et en odelettes, tout à fait dans la manière de la Pléiade, la passion qu^une jeune fille, Diane Salviati, lui avait inspirée.
En commençant, il s'excuse de ce que ses vers sentent le soldat : la poudre et la mèche. Ne vivait-il point entouré d'ennemis, n'osant prendre un peu de repos que la tête appuyée sur ses pistolets ?
Le poète explique tout cela dans un style piquant, sinon parfaitement poli.
Diane Salviati se trouvait être la propre nièce de M^^" de Pré, que Ronsard rendit immortelle sous le nom de Cassandre.
C'est une occasion pour Agrippa de s'adresser à son maître :
Ronsard, si tu as sçeu par tout le monde espandre L'amitié, la douceur, les grâces, la fierté. Les faveurs, les ennuys, l'aise et la cruauté. Et les chastes amours de toy et ta Cassandre,
Je ne veux à l'envy, pour sa niepce entreprendre
De rechanter autant comme tu as chanté.
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre...
Les Salviati étaient venus en France avec Catherine de Médicis. Ils comptaient dans leur famille deux cardinaux, et pouvaient s^enorgueillir encore de quelques autres illustrations. C'est pourquoi d'Aubigné dit à la belle Diane :
Ce nom, Salviati, s^eslève jusqu'aux cieux, Vostre perfection n'imite que les Dieux. J'estime la grandeur une céleste grâce ;
AGRIPPA d'aUBIGNÉ 143
Ce don n'est rien, s'il n'est d'autres dons décoré : C'est beaucoup d'estre ainsi de sa race honoré, Mais c'est encore plus d'estre honneur de sa race.
Jean Salviati, le père de Diane, habitait le célèbre château de Talcy,dans le Blésois. Quoique bon catholique, il prenait plaisir en la compagnie d'un jeune huguenot, son voisin. Celuici, qui n'était autre que d'Aubigné, allait souvent au château, et il ne tarda point à tomber amoureux de la fille de Jean Salviati. Il fut galant, et rima mille fadaises que Diane écoutait sans colère.
On parla de marier les jeunes gens, mais, à la fin, tout s'est rompu sur le différent de la religion.
Alors qu'il espérait unir sa vie à celle de Diane, Agrippa d'Aubigné lui avait adressé le sonnet suivant :
Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux : J'en serai laboureur, vous dame et gardienne. Vous donnerez le champ, je fournirai la peine. Afin que son honneur soit commun à nous deux.
Les fleurs dont ce parterre esjouira nos yeux Seront verds florissants, leurs subjects sont la graine. Mes yeux l'arroseront et seront sa fontaine, 11 aura pour zéphirs mes soupirs amoureux ;
Vous y verrez mesler mille beautés escloses, Soucis, œillets et lys, sans espines les roses, Encolie et pensée, et pourrez y choisir
Fruictz sucerez de durée, après des fleurs d'attente, Et puis nous partirons à vostre choix la rente : A moy toute la peine, et à vous le plaisir.
D'Aubigné souffrit cruellement du mauvais succès de son amour et il ne pouvait pas se consoler de la perte de Diane Salviali. Il roula dans la tempête de sa vie, bataillant ou intriguant. On le vit, un instant, du côté des catholiques. Il se lia avec les Guise, et composa, pour les fêtes de la Cour, des ballets et des mascarades.
Il se piquait d'être prompt à la répartie. Un jour qu'il se tenait seul sur un banc, trois filles de la Reine, « qui toutes trois, faisaient cent quarante ans », lui demandèrent, sur un ton de moquerie :
— Que contemplez-vous là, monsieur ?
Il répondit en parlant du nez :
— Les antiquités de Cour, mesdames.
Cependant, il ne tarda point à endosser de
nouveau son harnais de rebelle ; et, un beau matin, mécontent de ceux de son parti, et abreuvé d'amertume, il voulut prendre du service en Allemagne. Il allait partir, lorsque
AGRIPPA d'aLBIGNÉ 1 45
Amour vint, le brûler d'une nouvelle flamme. Il aima Suzanne de Lezay, de la maison de Vivonne, et il l'épousa.
Après sa brouille avec les Salviati,d'Aubigné avais pris part à un tournoi, assez brillamment. La belle Diane, qui était promise à un autre, se trouva parmi les spectateurs, et elle mourut peu de temps après. Agrippa s'imaginait avoir été cause de cette mort. Voici comment :
« Geste demoiselle, dii-il, apprenant et voyant à Testime de la Cour les diflerences de ce qu'elle avait perdu et de ce qu'elle possédoit, amassa une mélancholie dont elle tomba malade, et n'eut santé jusqu'à la mort. »
Il raconte, dans un sonnet, que le souvenir de Diane ne cessait de le tourmenter, et qu'il se réveillait au milieu de la nuit, en poussant des soupirs aussi forts que le bruit
Que fait parmi les pins la rude tramontane.
Alors, sa femme s^étonnait qu'une morte fût capable de lui disputer le cœur de son mari, et d'Aubigné de répondre :
Oui, Suzanne, la nuit de Diane est un jour. Pourquoy ne peut sa mort me donner de l'amour, Puisque, morte, elle peut te donner jalousie?
... Resté veuf, Agrippa d'Aubigné se remaria, à Tâge de soixante et onze ans.
A vrai dire, tous ces sonnets et ces petites odes d' Agrippa d'Aubigné n'ont pour nous arrêter que la signature de l'auteur. Les sonnets ne sont amoureux qu'à la mode du jour, et les odes à peine dégrossies, ne laissent pas pourtant d'être fort alambiquées. Dans la suite de Ronsard, plus d'un poète secondaire a fait mieux. Agrippa se rendait bien compte de l'imperfection de ses premiers essais, mais il se flattait d'y faire sentir une fureur agréable. Il dit que Tamour lui avait mis en tête la poésie, et qu'il avait alors composé son Printemps, « où il y a plusieurs choses moins polies, mais quelque fureur qui sera au gré de plusieurs ». Hélas ! comme on s'abuse! La fureur bouillonnait sans doute dans ses veines, et elle semble bien refroidie sur le papier.
Enfin, ce n'est pas sur le Printemps qu'il faut juger le don poétique d' Agrippa d'Aubigné, c'est sur les Tragiques, qui sont l'œuvre de sa maturité.
Les Tragiques furent composés « à cheval et
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dans les tranchées ».Ges alexandrins se débandent souvent, et il n'y paraît rien de net. Faut-il en accuser la hâte dans le travail? Je ne sais. D'Aubigné pouvait faire et défaire, il rayait peut-être dix fois. Mais qu'importe ! Au-dessus du temps et de la méthode, il y a autre chose. Il me semble que cela manquait un peu à d'Aubigné.
Il ne s'agit pas de rudesse ou d'un naturel déchaîné. L'auteur des Tragiques n'est pas si sauvage! Il était du métier, à sa façon. Mais s'il ne possède pas toujours la petite perfection du détail, il ne faut pas se figurer que la grande perfection du vrai génie poétique vient à son aide à tous coups.
Après cela, je ne veux pas nier la saveur que nous goûtons dans les Tragiques,
Je citerai cette tirade :
Je n'escris plus les feux d'un amour inconnu,
Mais par l'affliction plus sage devenu,
J'entreprens bien plus haut, car j'apprens à ma plume
Un autre feu, auquel la France se consume.
Ces ruisselets d'arg-ent que les Grecs nous feignoyent,
Où leurs poètes vains beuvoient et se baignoyent.
Ne courent plus icy : mais les ondes si claires.
Qui eurent les saphirs et les perles contraires,
Sont rouges de nos morts; le doux bruit de leurs flots.
Leur murmure plaisant, heurte contre des os.
Telle est, en escrivant, ma non-commune image, Autre fureur qu'amour reluit en mon visage. Sous un inique Mars, parmi les durs labeurs Qui gastent le papier, et l'ancre de sueurs, Au lieu de Thessalie aux mignardes vallées. Nous avortons ces chants au milieu des armées, En délassant nos bras de crasse tout rouillez, Qui n'osent s'esloigner des brassards despouillez. Le luth que j'accordois avec mes chansonnettes Est ores estouffé de l'esclat des trompettes : Icy le sang n'est feint, le meurtre n'y défaut, La mort joue elle-mesme en ce triste échaffaut ; Le juge criminel tourne et emplit son urne; D'icy, la botte enjambe, et non pas le cothurne, J'appelle Melpomène en sa vive fureur, Au lieu de l'Hippocrene esveillant cette sœur Des tombeaux rafraischis, dont il faut qu'elle sorte Affreuse, échevelée, et bramant en la sorte Que fait la biche après le faon qu'elle a perdu...
Pierre de Ronsard était alors la source de toute poésie. C'est là que l'auteur des Tragiques a puisé.
Au plus fort des querelles religieuses, d'Aubigné sut garder intacte son admiration pour le grand lyrique. Il ne fit point comme certains petits disciples, passés au calvinisme, qui offen-
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saient par leurs écrits le maître demeuré bon catholique.
C'est à Tun d'eux que Ronsard disait :
Tes escrits sont témoins que tu m'as desrobé, Du fardeau du larcin ton dos est tout courbé ; Tu en rougis de honte, et en ta conscience, Père tu me cosrnois d'une telle science.
Agrippa d'Aubigné, en dépit de sa secte, criait bien haut sa reconnaissance envers Ronsard, et il disait, à propos des poètes de son temps ; « La première bande sera de la fin du roy François et du règne de Henry second, et lui donnerons pour chef M. de Ronsard que j'ai cogneuprivement ayant osé à Tàge de vingt ans lui donner quelques pièces, et luy daigné me respondre. Nostre cognoissance redoubla sur ce que mes premiers amours s'attachèrent à Diane de Talsi, nièce de j\r^' de Pré, qui estoit sa Gassandre. Je vous convie et ceux qui me croiront, à lire et relire ce poète sur tous. C'est luy qui a coupé le filet que la France avoit soubs la langue, peut estre d'un stile moins délicat que celuy d'aujourd'hui, mais avec des avantages ausquels je voy céder tout ce qui escrit de ce temps où se trouve plus de fluidité : mais je n'y voy point la fureur poétique, sans
laquelle nous ne lisons que des proses bien rimées. » Ces paroles naïves sont touchantes et pourraient me réconcilier avec Agrippa d'Aubigné.
Il y a néanmoins une chose qu'il est impossible de celer. Gomme poésie, les discours de Ronsard contre les protestants sont le prototype des Tragiques. Et faites attention que la véhémence de V actualité soutient Agrippa, mais que Ronsard laisse couler les flots d'Hippocrène sur les malheurs des hommes.
Écoutons Ronsard :
Ha ! que diront là-bas sous leurs tombes poudreuses
De tant de vaillants rois les âmes généreuses I
Que dira Pharamond, Glodion et Glovis,
Nos Pépins, nos Martels, nos Gharles, nos Louys,
Qui de leur propre sang à tous périls de guerre
Ont acquis à leurs fils une si belle terre ?
Que diront tant de Ducs, et tant d'hommes guerriers
Qui sont morts d'une playe au combat les premiers,
Et pour France ont souffert tant de labeur extrême,
La voyant aujourd'hui destruire par soy-même !
Ils se repentiront d'avoir tant travaillé,
Assailly^ défendu^ guerroyé, bataillé
Pour un peuple mutin divisé de courage.
Qui perd en se jouant un si bel héritage :
Héritage opulent, que toy peuple qui bois
Dans l'anglaise Tamise, et toy More qui vois
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Tomber le chariot du soleil sur ta teste, Et toy race Gothique aux armes toujours preste, Qui sens la froide bise en tes cheveux venter, Par armes n'aviez sceu ni froisser ni donter...
0 toi historien, qui d'encre non menteuse
Escriras de ce temps l'histoire monstrueuse,
Raconte à nos enfants tout ce malheur fatal,
Afin qu'en te lisant ils pleurent nostre mal,
Et qu'ils prennent exemple aux pochez de leurs pères,
De peur de ne tomber en pareilles misères.
Quelqu^un que Ronsard appelle un prédicant de Genève, avait publié contre lui un abominable pamphlet, et le poète lui répond :
Tu es foible pour moi si je veux escrimer
Du baston qui me fait par l'Europe estimer.
Mais si ce grand guerrier et grand soldat de Beze
Se présente au combat, mon cœur sautera d'aise.
D'un si fort ennemi je seray glorieux,
Et Dieu sçait qui des deux sera victorieux !
Ronsard estimait le savoir de Théodore de BèzC; et il lui avait conservé son amitié, tout en condamnant ses opinions.
Il lui adresse cette apostrophe sublime :
De Beze, je te prie, escoute ma parole Que tu estimeras d'une personne folle :
S'il te plaist toutefois de jug-er sainement,
Après m'avoir ouy tu diras autrement.
La terre qu'aujourd'hui tu remplis toute d'armes...
Ce n'est pas une terre Allemande ou Gothique,
Ny une région tartare ny Scythique :
C'est celle où tu naquis, qui douce te receut,
Alors qu'à Vezelay ta mère te conceut :
Celle qui t'a nourry et qui t'a fait apprendre
La science et les arts dès ta jeunesse tendre,
Pour luy faire service et pour en bien user,
Et non comme tu fais, à fin d'en abuser.
Si tu es envers elle enfant de bon courage,
Ores que tu le peux, rens-luy son nourrissage,
Retire tes soldars, et au lac genevois
(Comme chose exécrable) enfonce leurs harnois.
Ne presche plus en France une doctrine armée,
Un Christ empistolé tout noirci de fumée...
Un jour en te voyant aller faire ton presche, Ayant dessous un reistre une espée au costé, Mon Dieu, ce dy-je lors, quelle sainte bonté ! 0 parole de Dieu d'un faux masque trompée, Puis que les Predicants preschent à coups d'espée...
Ces discours de Ronsard devraient être lus et relus sans cesse, à cause de leur signification et de leur beauté.
Mais, d'ordinairC;, le lecteur se contente d^un sonnet :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle...
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Ou d'une chanson :
Mignonne allons voir si la rose...
Certes, les sonnets amoureux de Ronsard sont remplis de grâce, et ses belles chansons montent à tire-d'aile. Cependant, le véritable génie de ce grand poète ne se découvre entièrement que dans ses Odes sublimes, et dans ses compositions morales, d'une gravité inspirée.