‹ Réformateurs et publicistes de l' Europe (volume 3)Chapitre 8 sur 24 · SI · texte numérisé non relu

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absolue et une autorité constante, tant sur les choses temporelles que sur les spirituelles, par conséquent, si les princes temporels lui sont subordonnés même temporellement. On soutiendra que les deux puissances sont distinctes et que le pape n’a pas d'autorité en matière temporelle. On démontrera cette proposition : l°par des raisons tirées de la nature (per rationes physicas), c’est-à-dire par des arguments philosophiques; 2° par des raisons théologiques ; 3° par le droit canon ; 4° par le droit civil. » 11 est impossible de rien imaginer de plus net, de plus ferme, de plus clair.

Les raisons philosophiques invoquées par notre auteur présentent cette singularité, qu'elles sont tirées d’Aristote. Aristote pris pour arbitre dans la question des attributions du saint-siège! Mais il ne faut pas oublier que, pendant toute la durée du moyen âge, Aristote était la personnification de la nature et de la raison, ses livres, la raison écrite ou la voix même de la nature ; en sorte que tout ce qui paraissait raisonnable ou naturel devait nécessairement s’appuyer sur un passage de ses écrits : on n’avait pas encore appris à marcher sans bâton ou à raisonner sans le secours d’un texte. Mais, pour qui ne s’arrête pas à la forme, cette manière d’argumenter cache souvent des idées très-sérieuses. C’est précisément ce qui arrive ici. Notre légiste, pour démontrer la distinction des deux pouvoirs, in-

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vaquant un passage du Traité du l ame * qui «lit (|ue deux facultés sont distinctes quand elles diffèrent par leurs actes, par leurs objets et par leurs lins, exprime une pensée très-juste et qui est ici parfaitement ù sa place. 11 soutient que le pouvoir spirituel ou le pouvoir temporel, ne se manifestant pas par les mêmes actes, puisque l’un parle et enseigne, tandis que l'autre agit et commande; ne s’appliquant pas aux mêmes objets, puisque l’un s’adfesse aux choses éternelles, l’autre aux choses de ce monde ; no poursuivant pas la même fin, puisque l’un veut le bonheur éternel et l’autre le bonheur et la tranquillité dans ce monde ; que ces deux pouvoirs ne peuvent pas plus se confondre en un seul par la subordination absolue du second au premier, (pie l’ouïe ne peut se confondre avec la vue ou avec le toucher, et les sens avec l’intelligence. Celui qui sera propre à l’une de ces tins, n’aura aucune aptitude pour atteindre l’autre. Ainsi comprise, et elle ne peut pas l’être autrement, l’argumentation de notre auteur est irréfutable.

La voix de la nature et de la raison est confirmée par celle de la révélation ou de la théologie, c’est-à-dire qu’aux textes d’Aristote viennent se joindre ceux de l’Ecriture sainte, et ces passages, soit qu’ils appartiennent ù l’Ancien ou au

« Liv. II.

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Nouveau Testament, forment comme le fond commun des discussions politiques du moyen âge, d’où elles ont passé au protestantisme, à l’Église gallicane et jusqu’il quelques-uns des philosophes du XVIIIe siècle. 11 n’est donc pas indifférent pour nous de les connaître.

« Au commencement, dit la Genèse, Dieu créa le ciel et la terre. » Le ciel, selon saint Augustin, c’est la créature spirituelle ; la terre, c’est la créature matérielle. Or, deux ordres de créatures, deux mondes si différents demandent aussi deux gouvernements différents et doivent être dirigés par deux pouvoirs complètement distincts l’un de l’autre; donc le pouvoir spirituel n’a aucune suprématie en matière temporelle.

Quand on lit un peu plus loin, dans le même livre, que Dieu sépara la lumière des ténèbres, cela signifie encore, selon saint Augustin, la séparation du monde spirituel et du monde matériel. Des mêmes prémisses on a donc le droit de tirer la même conclusion. Les deux luminaires ne sont qu’une autre image do la même idée, et nulle part nous ne voyons que le soleil ait prétendu éclairer la nuit. Cette supériorité apparente, reconnue au saint-siège et à laquelle on n’accorde rien de plus qu’une métaphore, rappelle un peu cotte recommandation de Voltaire; « Baisons les pieds au saintpère et lions-lui les mains. » Mais continuons

m RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES d’exposer l’argumentation de Gilles de Rome.

Dans l’Ancien Testament, dit-il, les deux pouvoirs étaient séparés, puisque le roi ne pouvait remplir les fonctions du prêtre, ni le prêtre celles du roi. A plus forte raison en doit-il être ainsi dans la nouvelle alliance où le souverain pontife représente un plus haut degré de perfection morale, une spiritualité plus haute et plus sainte que le grand prêtre des Hébreux.

Nous voyons encore dans l’Ancien Testament que la tribu sacerdotale, la tribu de Lévi n’avait aucun héritage en Israël, c’est-à-dire aucune propriété ; à plus forte raison en doit-il être ainsi des prêtres du Christ, du sacerdoce spirituel et surtout du chef de l’Église.

C’est en etfct ce qu’enseigne l’Évangile, où le Christ recommande aux apôtres de n’avoir ni or ni argent, et leur enseigne cette maxime : « Que celui d’entre vous qui veut être le plus grand soit le serviteur de tous les autres. » Nous lisons encore, dans saint Jean, que le Christ se déroba au j»euple, qui le cherchait pour en faire un roi. Or, ce que le Christ a refusé pour lui-même, peut-il le demander pour son vicaire? Nous lisons encore, dans l’Evangile, ces paroles : « Il n’y a pas de disciple audessus du Maître, ni d’esclave plus grand que celui qui lui commande, ni le lieutenant n’a plus de pouvoir que celui qu’il remplace. » Nous lisons dans

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saint Luc qu’invité à partager un héritage entre un homme et son frère, le Christ a répondu :

« Homme, qui m’a constitué juge et arbitre au-dessus de vous?» Le Christ a dit enfin : « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui ap- v partient à Dieu ; » donc, le royaume de Dieu et celui de César sont deux royaumes à part. Le Christ a donné à saint Pierre les clefs du ciel ; il ne lui a pas donné celles de la terre.

Je ne suivrai pas l’auteur anonyme dans la discussion qu’il établit sur différents articles des Décrétales, et moins encore sur les textes que sur les gloses du droit civil adoptées par l’école de Bologne. Je me contente de faire remarquer que les arguments puisés à ces deux sources ne forment encore, avec tout ce qui précède, que la préface de l’ouvrage, ou une première partie, où la question est examinée d’un point de vue général. Dans une * seconde partie, qu’on pourrait regarder au besoin comme un nouveau traité sur le même sujet, elle est reprise en détail et décomposée dans tous ses éléments. L’auteur se propose de prouver : 1° que les deux pouvoirs sont également d’institution et d’origine divine ; 2° qu’ils sont parfaitement distincts et indépendants l’un de l’autre; 3° que le pouvoir spirituel est de telle nature qu’il n’a aucun droit sur

* Ch. xu.

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