‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 4)Chapitre 18 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le principe du droit.

La vie de Vico, à rexceplion de ses dernières épreuves, nous est racontée par lui-même. C'est donc sur la foi de son propre témoignage que nous venons d'assister en quelque sorte aux développements de sa pensée et que nous avons suivi l'essor qui l'a porté par degrés au-dessus de tous les horizons embrassés par ses devanciers. Nous allons maintenant nous occuper, je ne dirai pas de ses œuvres, mais de la seule d'entre elles qui appartienne directement au sujet de ces études, de son Traité de l'unité du droit considéré dans son priiicipe et dans sa fm.

L'ouvrage tout entier repose sur cette proposi-

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tion : la science du droit, ramenée à ses éléments les plus certains et les plus nécessaires, la vraie jurisprudence, en un mot, est fondée à la fois sur la raison et sur les faits, ou, ce qui est la même chose, sur la philosophie et sur l'histoire : sur la philosophie qui remonte aux lois et aux besoins de notre nature, aux causes et aux nécessités d'où émanent tous les faits ; sur l'histoire, qui nous rend témoignage des faits eux-mêmes, qui nous enseigne dans quel ordre ils se succèdent, dans quelles circonstances ou à quelles occasions ils se produisent. Mais cette proposition, Vico ne se contente pas de l'énoncer comme un axiome. En attendant qu'il la développe avec suite et qu'il lui donne pour démonstration ce développement même, il l'éclairé par une esquisse rapide et à la fois originale de l'histoire de la jurisprudence dans l'antiquité, c'est-à-dire chez les Grecs et chez les Romains.

Chez le premier de ces deux peuples, les principes du droit occupaient une très grande place dans les recherches et les discussions philosophiques, qui, elles-mêmes, dominaient toutes les œuvres de l'intelligence. Ils étaient l'objet d'une partie distincte de la philosophie, à laquelle nous

donnons le nom de politique, mais qu'on appellerait plus justement la science de la société ou de la cité {doclrina civilis) ; cette science se rattachait étroitement à la morale, et la morale, à son tour, dépendait de la théologie naturelle, c'est-à-dire de la métaphysique, qui s'appliquait aux objets les plus sublimes de notre connaissance : à Dieu d'abord, puis à l'âme, à Toeil de l'âme, que nous appelons l'intelligence ; à l'œil de l'intelligence, que nous appelons la raison, et à la lumière par laquelle cet œil est éclairé, c'està-dire aux idées et à l'essence unique et invariable de ces idées, qui est la vérité même, l'éternelle et la divine sagesse. On reconnaîtra facilement ici les réminiscences que Vico a conservées de son commerce avec Platon, et la trempe toute platonicienne de son esprit.

Mais les Grecs ne se renfermaient pas dans cette jurisprudence toute spéculative et qui, indifférente à la vie réelle, ne paraissait pas plus se soucier du passé que du présent et de l'avenir. A côté des métaphysiciens et des philosophes qui ne s'occupaient que des lois de la raison pure, on rencontrait parmi eux des praticiens {r.pxy'^.xz'.'AZ'.), qui ne connaissaient que les lois écrites de leur

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pays et les arrêts rendus par la justice, dont la science aveugle, se confondant avec la mémoire, ne s'étendait pas au delà du droit de l'Attique.

Quelle a été la conséquence de cette situation ou de cette rupture complète entre la raison et les faits, entre la spéculation et la réalité? C'est que les Grecs n'ont jamais eu, à proprement parler, de jurisconsultes. C'est que la jurisprudence proprement dite était chez eux une science inconnue. Ils la remplaçaient comme ils pouvaient par la rhétorique; et, en effet, ce ne sont pas des avocats ou des jurisconsultes qui plaidaient devant leurs tribunaux, ce sont des rhéteurs ou quelque chose de pis encore, des sophistes, pour qui toutes questions se ramènent à une seule : le succès, le triomphe de la cause dont ils s'étaient chargés, et qui, pour arriver à ce résultat, s'appu3^aient indifféremment sur les lois écrites ou sur les spéculations abstraites des philosophes, s'adressant, selon leur intérêt, tantôt à une secte, tantôt à une autre, sans se soucier ni de la vérité ni de la justice.

Les Romains, au moins ceux de la République, nous présentent un tout autre spectacle. Là, la puissance de la parole, la subtilité du raisonne-

ment, les profondeurs de la spéculation ne sont rien. Tout se passe en action. L'austérité des mœurs et l'énergie spontanée des caractères liennent lieu de morale; la métaphysique est remplacée par la religion active, par la piété envers les dieux, et la science de la société ou de la cité par les inspirations du patriotisme et l'expérience des affaires, acquise dans l'exercice des charges de l'État. Les patriciens qui seuls étaient admis à remplir les magistratures et à siéger au Sénat, étaient tout à la fois les législateurs et les jurisconsultes de la République. Il était naturel que, dans cet état de choses, ils connussent non seulement le texte, mais aussi la raison des lois, la cause historique qui leur avait donné naissance et l'esprit dans lequel elles devaient être appliquées. La jurisprudence, à ce moment de l'histoire romaine, n'offrait donc point le divorce, qu'on remarque chez les Grecs, entre la science du praticien, les spéculations des philosophes et l'art du rhéteur ; elle formait véritablement une seule et même connaissance, mais qui se confondait avec la politique, je veux dire avec le gouvernement même des praticiens, et qui restait leur secret.

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Quelque temps avant la première guerre Punique, un certain Tiberius Coruncanius fit de ce secret, de cet art occulte réservé à l'usage des seuls praticiens, une science susceptible d'être enseignée et perfectionnée. Ainsi naquit la jurisprudence proprement dite, quoique renfermée encore dans un cercle très étroit : car, naturellement, il n'y eut que les jeunes gens des premières familles, ceux que leur naissance appelait aux plus hautes dignités de l'État, qui trouvèrent quelque motif de s'y appliquer.

Cette jurisprudence, d'abord restreinte dans son objet, comme la sphère dans laquelle elle devait se renfermer, s'est bornée, sous la République, à faire connaître le sens exact des lois et à les interpréter de la manière la plus sévère, sans s'élever au-dessus de la raison d'État (ex ra- (ione civili) ou de l'intérêt politique qui les avait dictées. Mais sous l'Empire, quand la législation romaine était devenue à peu près celle du monde civilisé, elle devint plus bienveillante et plus humaine. Elle fit concourir, dans l'interprétation des lois, la raison naturelle avec la raison civile, c'est-à-dire les principes de la justice universelle.

les principes de l'humanité et de l'équité avec l'intérêt particulier d'une nation.

En même temps qu'elle s'appuyait sur cette double base, l'une philosophique, l'autre politique et historique, elle comprenait qu'il y en avait une troisième, dont elle ne pouvait pas plus se passer que des deux premières, à savoir : la connaissance exacte, la définition précise des termes du droit, l'étymologie en attendant la philologie. Cette science des mots, qui chez les Grecs rentrait en partie dans la grammaire et en partie dans la logique, devenait donc chez les Romains non seulement un instrument, mais une branche de la jurisprudence. Aussi le jurisconsulte est-il parmi eux le sage par excellence, et même le seul sage, et la jurisprudence, confondue avec la sagesse, est-elle appelée par Ulpien la science des choses divines et humaines.

Mais quoi ! le genre humain, malgré l'avènement du christianisme, malgré les révolutions accomplies dans le monde depuis dix-sept cents ans (je parle au nom de Vico), est-il obligé de s'en tenir à la jurisprudence romaine? Quand elle fait intervenir la justice universelle, c'està-dire le droit naturel, c'est toujours en le subor-

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donnant à la raison civile K Les principes de la justice ne nous sont connus que par la raison ; la raison va les prendre, non dans les écrits ou dans les paroles des sages du paganisme, mais dans une connaissance véritable de la nature humaine, qui elle-même a son origine dans la connaissance du vrai Dieu^. Gela veut dire, en d'autre termes, que la science du droit, comme celle de la morale, repose en dernier ressort sur la métaphysique, car c'est la métaphysique qui, dans l'ordre de la raison et de la science, nous apprend quelle est la nature~et quels sont les attributs de Dieu. C'est l'idée de Dieu qui nous éclaire sur nous-mêmes ou sur notre propre nature. C'est enfin l'idée que nous avons de notre personnalité, l'idée de nos facultés, de nos besoins et de notre condition, ou, pour me servir des expressions mêmes de Vico, l'idée de notre pouvoir, de notre savoir et de notre vouloir, qui nous donne la règle de ce qui est juste ou injuste, qui nous éclaire sur les principes du droit.

1. Idipsum ex rationes civili facerunt. (Opère scientifiche latine, p. 236. Milan. 1837.)

2. Non ex Ethnicorum scriptis dictisve, sed ex vera humanœ naturœ cognitione, quœ ex vcro Deo orta sit, jurisprudentiœ principia deducenda, Ubi supra.

Cette môme pensée, Vico la reproduit encore sous une autre forme. Il s'efforce de la rendre sensible par une image qui lui est chère et qui revient fréquemment sous sa plume. Le principe de toutes nos facultés, c'est Fâme. L'oeil de l'âme, c'est la raison, et la lumière par laquelle cet œil est éclairé lui vient de Dieu ; c'est la vérité éternelle. L'idée que nous avons de Dieu se réfléchit donc dans celle que nous avons de nous-mêmes, c'est-à-dire dans notre propre conscience. La conscience de l'homme, sa conscience tout entière se réfléchit à son tour dans les lois qui sont appelées à gouverner la société, dans les règles d'une jurisprudence universelle et immuable.

Mais si, dans l'interprétation du droit romain, les bons jurisconsultes ne séparaient pas la raison naturelle de la raison civile, et la raison civile de la connaissance exacte des termes du droit, il en doit être de même dans l'interprétation du droit universel. Les jurisconsultes vraiment dignes du nom de philosophes, et les philosophes vraiment dignes du nom de jurisconsultes, ne sépareront pas davantage l'étude des principes métaphysiques du droit de l'étude des institutions et des lois positives, des faits et des mo-

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numents qui nous montrent à quelle occasion les principes se sont fait jour parmi les hommes et comment ils ont été compris, selon la diversité des temps et des lieux. En un mot, ils ne sépareront pas la philosophie de la philologie; mais, au contraire, ils les contrôleront et les expliqueront l'une par l'autre. Ils seront convaincus que si l'homme est véritablement un être raisonnable, et si la raison se développe sous l'influence des circonstances extérieures, l'usage de l'autorité est rarement arbitraire; par conséquent que chacun de ses actes, que chacune des lois dont elle est l'origine doit trouver son explication dans les lois de notre espèce. C'est précisément l'ensemble de ces actes et de ces lois, conservés par les monuments et par les langues, que ^ A'ico désigne sous le nom de philologie. L'œuvre de la philologie et de la philosophie pourra seule mettre un terme aux systèmes contradictoires dont le droit a été l'objet; seule elle fermera la bouche à Hobbes et à Machiavel, à Bayle et à Spinosa; seule elle fondera la jurisprudence universelle également, supérieure à la jurisprudence purement rationnelle de Grotius et à la jurisprudence positive de Gujas; seule enfin elle donnera une place aux

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idées chétiennes à côté des idées de l'antiquité grecque et romaine.

Tel est le but que Vico se propose. Maintenant voyons de quelle manière il croit avoir réussi à Falteindre.

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