CHAPITRE IV
La raison.
Après avoir démontré par les principes qui sont le fond même de la pensée, ou par les axiomes réunis de tontes les sciences, l'existence et les attributs de Dieu ; après avoir défini par les attributs de Dieu ceux qui forment essentiellement la nature de l'homme, sa puissance, ombre effacée de la puissance divine; sa volonté, faible image de la volonté suprême; son intelligence ou sa raison, pâle rayon de la raison éternelle, Vico s'arrête particulièrement sur cette dernière faculté. Limité dans son pouvoir, inférieur même aux animaux par les forces de son corps, et ne trouvant dans sa volonté un ins-
trument capable de servir à ses fins qu'autant qu'elle est éclairée et gouvernée par la raison, c'est par la raison seule que l'homme est le roi de la nature, c'est par elle qu'il embrasse l'infini et qu'il nous présente ici-bas l'image de son créateur. Notre perfection consiste donc à vivre toujours selon les lois de la raison, à lui subordonner notre volonté qui n'est libre qu'à ce prix, à lui consacrer l'usage de toutes nos forces, en l'emploj'^ant elle-même, durant toute notre existence, à la contemplation et à la recherche de la vérité.
Philosophe et chrétien avec une égale conviction des deux côtés, platonicien enthousiaste et catholique fervent, Vico cherche à mettre d'accord les croyances naturelles de l'homme avec le dogme de la déchéance. Cette perfection, dit-il, qui est sa destination, l'homme l'a possédée autrefois ; car c'est dans la perfection que réside le bonheur, et le bonheur étant la fin naturelle de tous les êtres, surtout des êtres intelligents, capables de connaître Dieu et de se connaître euxmêmes, n'a pas pu lui être refusé. C'est donc uniquement par sa faute que l'homme est descendu à la triste condition où il languit aujourd'hui. Mais
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quel que soit son abaissement, la céleste empreinte est restée dans son âme. Dans l'erreur même qui fait illusion à son esprit, dans les objets éphémères qui allument ses désirs, il poursuit comme une ombre du vrai et du bien. La vérité, la perfection, n'ont donc pas cessé de l'attirer ; il dépend de lui de les reconnaître et de les saisir, en élevant sa raison au-dessus de lui, en affranchissant sa volonté de la servitude des passions.
Sans aucun doute, il nous faut à présent, pour nous élever à cette hauteur, un supplément de lumière et de force dont l'homme n'avait pas besoin dans sa pureté originelle; il nous faut à présent le secours surnaturel de la révélation et la grâce ; mais la raison et la liberté restent pour nous les conditions indispensables de la vertu, de la science, de la sagesse en un mot, de la perfection, fin dernière de notre existence, ordre suprême, immuable, auquel doivent se conformer toutes nos actions et toutes nos pensées, qui doit régler tous les mouvements et toutes les forces de notre être. C'est ainsi que Vico, après avoir mis en quelque sorte le dogme en sûreté, rentre avec toute son indépendance dans la large voie
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qu'il s'est tracée, et ne se montre pas moins philosophe que Leibnitz ou Descartes. Au reste, il y a entre les idées que je viens d'exposer et celles que défend Leibnitz dans ses écrits sur le droit, plus d'un trait de ressemblance.
Ces idées, avec le caractère abstrait que le publiciste italien leur a laissé jusqu'à présent, appartiennent plus à la métaphysique et à la morale qu'à la jurisprudence; mais appliquées aux rapports de l'homme avec ses semblables, elles deviennent la seule garantie de la société, le principe unique de la science du droit, et des règles auxquelles doivent obéir tous les systèmes de législation et de politique.
La société, selon Vico, résulte d'un double besoin, l'un spirituel et l'autre matériel. L'homme, dans un état d'ignorance et de faiblesse morale où nous le voyons tombé, jouet de l'erreur et de ses propres passions, ne pouvant se suffire à luimême pour élever son âme à l'amour du bien et à la connaissance du vrai, est forcé d'ajouter à sa propre raison la raison de ses semblables, communiquée par la parole. Voilà le premier besoin qui a donné naissance à la société, le besoin spirituel, qui, bien que très obscur pour le grand
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nombre, n'en est pas moins le plus important et le plus essentiel à notre nature; car il répond à la fin même pour laquelle nous avons été créés. Mais le perfectionnement de notre âme et la culture de notre raison ont pour condition notre conservation, et notre conservation à son tour dépend du triomphe de nos forces sur les forces aveugles de la nature. Or, pour atteindre cet autre but, l'homme n'est pas moins incapable de se suffire à lui-même et de se passer du secours de ses semblables que pour atteindre le premier. Voilà la seconde nécessité qui a donné naissance à la société, la seconde en importance quoique la première en date; la nécessité physique, le besoin matériel. La société, à la considérer dans son ensemble, peut donc être définie un échange de services à la fois matériels et spirituels, un échange de biens dont les uns s'adressent à l'âme et les autres au corps. La règle ou la proportion suivant laquelle ces biens doivent être distribués, voilà ce qui constitue la juslice ou le droit.
Si cette proposition est vraie, si la société embrasse à la fois les âmes et les corps, et si le droit est la règle suprême de la société, ou la mesure suivant laquelle elle doit répartir, entre ses
membres, tant les biens spirituels que les biens matériels, il faut rejeter tous les systèmes qui font dériver le droit, ou de l'intérêt, comme celui d'Epicure, ou de la peur comme celui de Hobbes, ou de la nécessité comme ceux de Machiavel et de Spinosa. Quand môme, d'ailleurs, la société ne serait qu'un échange de biens matériels, il resterait toujours l'ordre, la proportion, la mesure suivant lesquels ces biens devraient être répartis, et ces idées sont de leur nature universelles et immuables. L'intérêt et la nécessité peuvent être les occasions qui développent chez les hommes la conscience du droit; car, lorsqu'on souffre de 'iniquité, rien de plus naturel que de se réfugier sous les ailes de la justice, mais les occasions qui éveillent dans notre esprit l'idée du bien et du vrai, ne sont pas cette idée elle-même; par conséquent, l'intérêt et la nécessité ne sont pas le droit. Qu'est-ce donc si la société, indépendamment des intérêts et des besoins matériels, embrasse aussi les intérêts et les besoins spirituels, si elle a pour but le perfectionnement de notre raison et de notre volonté, aussi bien que la conservation de notre vie et l'accroissement de notre bien-être?
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La société ayant réellement cette double destination, l'échange des biens de la pensée et celui des biens du corps, ou simplement l'échange du vrai et celui du bien, est nécessairement soumise à ces deux règles fondamentales d'oij découlent toutes les autres, et qui sont comme les deux colonnes du droit : 1° agis avec bonne foiç c'est-à-dire respecte la vérité en toutes choses, dans tes paroles comme dans tes actions; vis selon la vérité, ou plutôt de la vérité; 2° sois utile à tes semblables, et à plus forte raison, abstienstoi de leur nuire; en un mot, aime ton prochain.
Ces deux maximes sont étroitement liées Tune à l'autre, car si nous commençons par outrager ou par dédaigner la vérité, si nous manquons de sincérité envers les autres et envers nous-mêmes ; uniquement attentifs à ce qui peut flatter nos aésirs, comment pourrons-nous connaître et pratiquer la justice? comment serons-nous capables, non seulement de respecter les droits d'autrui, mais de lui faire le sacrifice de nos intérêts? D'un autre côté, celui qui s'abandonne à l'iniquité et à la violence ne peut respecter la vérité ni dans ses actions, ni dans ses paroles, ni dans sa conscience.
Aussi, la raison seule a-t-elle suffi pour ensei-
gner aux hommes ces deux règles de conduite. Les sages du paganisme, les philosophes de la Grèce les ont tous connues, et les jurisconsultes romains les ont considérées comme la base de leur œuvre, car en recommandant de vivre selon la vertu, honeste vivere, ils n'ont pas entendu autre chose qu'une vie fidèle à la bonne foi ou à la vérité; et les deux autres préceptes qu'il nous ont laissés, l'un qui défend de faire tort à son prochain, neminem lœdere, et l'autre cjui ordonne de rendre à chacun ce qui lui est dû, suum cuique tîibuere, sont évidemment renfermés dans cette maxime unique : aime ton prochain.
Mais ce n'est pas assez pour Vico d'exprimer l'idée de la justice ou du droit en général, sous la forme de ces deux commandements. Il veut, pour leur donner plus de force, qu'on y joigne le principe chrétien de la charité, fondé tout à la fois sur la fraternité des âmes, toutes filles de Dieu, et sur la fraternité du sang qu'attestent les récits de la Genèse et l'histoire de notre premier père.
La charité, selon la pensée de Vico, n'est qu'une expression plus élevée de la justice, ou n'est que la justice même prise à sa source, c'està-dire dans l'amour divin. Car si nous aimons
Dieu d'un amour sincère et intelligent, nous aimerons à cause de lui tous les êtres créés à son image, c'est-à-dire tous les hommes, et si nous aimons réellement les hommes, non seulement nous nous abstiendrons de leur nuire, mais nous emploierons toutes nos facultés à les servir; et nous les servirons tout autant dans leurs intérêts et dans leurs besoins spirituels, que dans leurs intérêts et leurs besoins matériels; nous voudrons leur procurer la vérité et la vertu aussi bien que le bien-être. Voilà au fond ce que signifient, quand on les interprèle dans un esprit chrétien et même purement philosophique, ces paroles du jurisconsulte païen : Suum cuique tribuere, donne à chacun ce qui lui est dû; car ce qui est dû, ce qui appartient à chacun en particulier, c'est ce qui est nécessaire à la perfection de tous, c'est la vérité, c'est le bien, c'est l'usage des choses matérielles sans lesquelles on ne saurait atteindre à ces perfections spirituelles. Mais en réclamant pour nous ces avantages, il faut que nous restions fidèles à nos obligations envers les autres*.
1. p. 256, ch. Lvii. Sinan complectilur omnia quœ sunt mcniis omnia quœ sunt animi quatcnus aliqua colcndœ socictalis humnnœ obligatione afficiantin:
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La restriction que Vico apporte à son propre principe, la précaution qu'il prend, en confondant la justice avec la charité, de renfermer la charité elle-même dans les limites de nos devoirs envers la société, est de la plus grande sagesse; elle le met à l'abri des plus dangereuses conséquences : mais elle n'a pu les lui épargner toutes. De l'obligation où nous sommes d'aimer notre prochain, il fait sortir deux prétendus droits, dont l'un est au moins douteux, et dont l'autre, manifestement chimérique, peut donner lieu aux applications les plus funestes. « Il y a, dit-il, un droit de suprême nécessité qui me permet, malgré vous, de vivre de ce qui vous appartient, si je ne possède aucun autre moyen d'entretenir et de conserver ma vie, et il y a un autre droit de jouissance innofîensive qui me permet, malgré vous, d'user de votre bien et même d'en abuser, si cet usage ou cet abus tourne à mon profit sans vous causer aucun dommage'. »
De ces deux prétendus droits, le dernier même, malgré son air d'innocence, est extrêmement contestable, au moins tant qu'il n'aura pas été