‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 4)Chapitre 21 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'histoire.

Les mêmes principes de justice, les mêmes conditions d'ordre social que la philosophie nous enseigne au nom de la raison, qu'elle fait dériver tout à la fois de la nature divine et de la conscience de l'homme, Vico entreprend de nous démontrer qu'ils se développent successivement dans l'histoire, qu'ils se font jour sous l'empire de la nécessité, au milieu des luttes dont se compose la vie des nations. Gomment en serait-il autrement? Si la raison, faculté dominante ou attribut essentiel de notre nature, marque de son empreinte et pénètre de son influence toutes nos autres facultés, et si les règles de la justice.

si les principes du droit sont autant de lois immuables de la raison, il nous sera impossible de trouver le calme et le repos tant que ces règles et ces principes n'auront pas été satisfaits, il nous sera impossible d'accepter un état de choses, un système de législation ou une organisation politique où ils paraîtront manifestement violés. D'ailleurs, les institutions et les lois qui se trouvent dans ce cas travaillent sourdement à leur propre ruine.

Vico, en raison de cette idée, qui est parfaitement d'accord avec le bon sens et avec les faits, ne peut pas admettre avec Hobbes, avec Locke et avec la plupart des philosophes du xvin^ siècle^ que la société soit le résultat d'un contrat, c'està-dire un état de pure convention, tandis que la vie sauvage serait notre état naturel. Il croit seulement que la société s'est formée lentement, par degrés, sous la double influence de la raison et de la nécessité, de l'instinct et de l'intelligence, et qu'elle a été précédée, pour la majorité du genre humain, d'une condition analogue à la vie sauvage, mais plus honteuse encore et plus violente, privée même de ce commencement d'organisation qu'on a rencontré, il y a trois siècles, chez les peu-

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plades du Nouveau Monde. Cette condition était celle où les hommes se laissèrent tomber par leur faute, en cédant à leur orgueil et à leurs passions, après le déluge universel raconté par Moïse. A^oici, en résumé, le sombre tableau que Vico en a tracé, d'abord dans son Traité du droit universel, ensuite, avec des couleurs encore plus noires, dans les deux éditions de la Scienza nuova. Il diffère peu de celui que de Maistre, probablement après avoir lu Yico, et sans le nommer, peint à notre imagination dans les Soirées de Saint-Pétersbourg .

Les malheureux, qui s'étaient ainsi mis en révolte contre Dieu, vivaient isolés les uns des autres, au milieu des forêts, à la manière des bêtes fauves, sans religion, sans famille, sans asile pour eux-mêmes, sans tombeaux pour leurs morts, dont la faim les portait souvent à dévorer les cadavres; entîn, privés même de l'usage de la parole, mutiun et turpe jjecus. Au milieu de cet épouvantable chaos, la force toute seule pouvait fonder quelque chose qui ressemblât à un rudiment de société. La force prit la place du droit. Elle obligea le faible à travailler pour le fort, elle lui fit creuser les premiers sillons et

construire les premières demeures. C'est même de là que vient le mot condition, parce que la première loi que le fort imposa au faible, était la construction ou la fondation ^ de ces grossiers édifices. La force, en substituant le rapt à la promiscuité, et en rendant pour ainsi dire le rapt continu, en conservant les femmes enlevées aux forêts dans ces maisons cjclopéennes dont nous venons de parler, la force introduisit une sorte de mariage, et avec le mariage un commencement de famille; car certain que sa femme n'appartenait qu'à lui, ce premier maître des hommes, ce cyclope était également sûr de ses enfants, et il conçut naturellement le désir de leur transmettre, sinon à tous, au moins à quelques-uns, au moins à l'un d'entre eux, ses esclaves, sa maison et son domaine. Ainsi naquit avec la famille l'hérédité, avec l'hérédité la division des terres, par conséquent la propriété dans le sens le plus énergique du mot, la domination absolue du maître sur tout ce qui lui appartient, hommes et choses, le dominium.

Telle fut, selon Vico, l'œuvre de la force. Mais

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