MONTESQUIEU
En traçant le portrait d'un de nos plus célèbres romanciers, un écrivain soutenait dernièrement que l'esprit d'un homme était, en grande partie, sa vie, réfléchie dans sa pensée et de sa pensée dans ses œuvres. Cette doctrine ne tend à rien moins qu'à nier la liberté humaine et à faire de notre intelligence, de notre âme tout entière, l'écho passif des événements extérieurs. Aussi n'est-il pas moins contraire à l'histoire qu'au témoignage direct de la conscience. Mais, pour juger par un seul trait combien elle est fausse, il suffit de l'appliquer aux deux hommes illustres que la nature de leurs idées et le siècle
OÙ ils ont vécu nous forcent de rapprocher l'un de l'autre : je veux parler de Vico et de Montesquieu. L'existence de Vico a été une des plus malheureuses que nous présente l'histoire de la philosophie et des lettres, pourtant si riche en nobles infortunes et en douloureux martyrs. Poursuivi, comme il le disait lui-même, par la misère, c'est-à-dire le malheur sous sa forme la plus humiliante, depuis la naissance jusqu'à la mort, il s'est nourri des mêmes études et des mêmes pensées ; il a reconnu, dans la succession des événements historiques et dans la marche des législations humaines, la même harmonie, la même régularité, le môme empire de la raison que nous signale la main de Montesquieu, un des heureux de ce monde, sur qui la fortune, la nature, la gloire et le génie semblent avoir versé leurs plus précieuses favcurs. Outre cette différence profonde entre leurs destinées, ces deux grands écrivains nous en offrent une autre entre leurs caractères, qui peut être regardée comme une preuve encore plus sensible de l'indépendance de notre esprit, relativement aux circonstances purement matérielles de notre vie. L'auteur de la Science nouvelle, quoiqu'il n'eût pas moins à
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se plaindre de l'injustice et de l'aveuglement des hommes que de la cruauté du sort, n'a jamais prononcé une parole de blâme contre la société. Il est mort en bénissant la Providence et en rendant grâce à la tardive aumône d'un roi étranger qui épargnait à sa vieillesse les horreurs de la faim. L'auteur de VEsprit des lois, comblé, comme je viens de le dire, de tous les dons qui font le bonheur et le lustre de notre existence, a commencé, dans les Lettres pei'sanes, par être un juge plus que sévère et des hommes et des institutions de son temps, de ces mêmes institutions dont il tenait la plus grande partie de ses avantages. C'est lui, en effet, qui, mort seulement quatre ans après d'Aguesseau, cette personnification vivante de la tradition du xvn^ siècle, et témoin des dernières années de ce qu'on appelle le grand règne, a ouvert pour ainsi dire la marche, en portant des coups plus rudes et plus sûrs qu'aucun d'eux, à ces spirituels démolisseurs du siècle dernier, qui ne semblaient trouver la vie et l'inspiration qu'au milieu des ruines. Heureusement, cette œuvre de destruction n'était pas propre à satisfaire les facultés multiples et les besoins ardents de sa riche nature. En même temps
qu'il faisait tomber l'édifice poudreux et chancelant qui se dressait devant lui, il jetait les fondations de la maison nouvelle destinée à le remplacer.