CHAPITRE II
Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. »
Si les Lettres pers,anes peuvent être considérées comme une simple introduction à la carrière intellectuelle de Montesquieu, les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains n'en fomient qu'un épisode. Dans le premier de ces deux écrits si diversement remarquables, nous n'avons pour ainsi dire qu'un avant-goùt du génie auquel on doit l'Esprit des lois. Toutes les forces dont il se compose, toutes les pensées dont il se nourrit s'y montrent déjà, mais d'une manière confuse et par courts intervalles, comme dans l'ouverture de certaines compositions musicales on voit poindre les mélodies
qui se dérouleront plus tard pour le charme de l'oreille. Dans les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence de^ Romains, nous voyons ces mêmes forces, ce même génie, cette même puissance d'observation et de raisonnement appliqués en manière d'essai ù un sujet unique, à une portion limitée de la vaste étendue qu'ils embrasseront un jour : à la politique et à l'histoire du peuple-roi.
Le sujet de cet ouvrage n'était pas nouveau à l'époque où Montesquieu s'en occupa. Il avait déjà été traité par plusieurs écrivains célèbres dont deux au moins sont des hommes de génie : je parle de Polybe, de Cicéron, de Machiavel, de Bossuet et de Saint-Evremond. Pourquoi Montesquieu s'est-il cru obligé de recommencer ce que tant d'autres avaient déjà fait avant lui, et quelques-uns d'entre eux avec un éclatant succès? Quels sont les aperçus nouveaux, les vues générales ou particulières, les jugements et les principes qu'il a substitués à ceux de ses devanciers? Telle est la question qu'on rencontre devant soi et qu'il est absolument nécessaire de résoudre, si l'on voit dans les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains autre chose qu'un
exercice de style, si l'on veut les apprécier autrement qu'en homme de lettres, si l'on y cherche enfin une pensée digne d'un homme de génie déjà parvenu à sa maturité.
Polybe n'a pas d'autre philosophie que le matérialisme et le fatalisme; et ce déplorable système il l'applique à l'histoire romaine. Les Romains, selon lui, ont subjugué les autres peuples, parce que le hasard, les circonstances dans lesquelles leur nation a pris naissance, leur ont imposé une forme de gouvernement plus durable que les autres. Mais comme il n'y a rien en ce monde qui puisse durer toujours, et que les institutions politiques, ainsi que les phénomènes de la nature, tournent dans un cercle perpétuel, le gouvernement mixte des Romains finira par disparaître pour faire place à un système tout opposé. Une autre raison pour laquelle les Romains ont triomphé de toute la terre, c'est la supériorité de leurs armes et la rigueur de leur discipline; c'est la savante organisation de leurs légions, bien préférable à l'organisation de la phalange macédonienne. Si l'on joint à ces idées générales une foule de détails géographiques, diplomatiques et militaires, on pourra se repré-
senter assez exactement ce qui nous reste des ouvrages du célèbre exilé du Mégalopolis.
Cicéron, dans sa République, s'est proposé un autre but, que Montesquieu, quand même il aurait connu ce traité, aussi bien que nous le connaissons aujourd'hui depuis les découvertes du cardinal Mai, ne pouvait pas accepter pour lui. Cicéron, voulant concilier ensemble son admiration pour la philosophie platonicienne avec les préjugés de son patriotisme et de sa caste> a pris la tâche de montrer que la perfection rêvée par Platon dans sa république idéale, a existé réellement dans la république romaine, tant que celle-ci est restée debout, et que, fidèle à ses traditions et à ses vieilles lois, elle a laissé la prépondérance aux patriciens.
L'auteur des discours sur Tite-Live, Machiavel, demande à l'histoire romaine des conseils pour réussir, soit qu'on veuille établir la liberté ou l'autorité absolue. Toutes mesures couronnées de succès dans la voie qu'on a résolu de suivre, lui paraissent légitimes et bonnes à imiter. Toutes celles qui ont produit un effet contraire à celui qu'on désirait, lui semblent mauvaises et dignes de la réprobation des véritables hommes d'Etat.
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Au-dessus de cette politique à outrance, composée de recettes plutôt que de règles et de lois générales, on n'aperçoit d'autre principe que celui-ci : l'intérêt est le seul mobile des actions humaines, soit celles des peuples ou des individus, des gouvernements ou des particuliers, et il n'y a que deux moyens de les diriger à son gré : l'espérance et la peur.
Pour Bossuet, l'histoire romaine, ainsi que l'histoire générale du monde, est tout à la fois une thèse de théologie et une thèse de morale. Elle est pour lui un mo3'en de montrer que Dieu intervient dans tous les événements pour faire marcher au but qu'il se propose; qu'il s'est servi de la puissance romaine, comme plus tard il se servira de l'aveugle force des barbares, pour ouvrir les voies à l'œuvre de la rédemption et préparer le monde, comme un laboureur prépare son champ, à recevoir la semence de l'Évangile. C'est la proposition théologique à côté de laquelle, et sans s'y mêler en aucune manière, vient s'offrir à nous un principe tout différent : c'est que dans l'ordre politique comme dans les relations particulières des hommes entre eux, au sommet du pouvoir comme dans la vie privée,
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nos succès et nos revers sont notre propre ouvrage, que les uns ont pour cause le bon emploi, et les autres l'abus que nous avons fait de notre position et de nos moyens; que les premiers suivent presque toujours la justice, la persévérance, la sagesse, et les seconds l'iniquité, l'aveuglement et l'abandon de soi-même. C'est la leçon de morale. Gomment cette dernière proposition, qui est un hommage rendu à la liberté humaine, peut-elle se concilier avec la première, qui ne semble laisser de place dans l'histoire que pour Taclion de la providence? C'est ce que Bossuet ne dit nulle part, laissant, pour ainsi dire, la conscience de l'individu et le gouvernement du genre humain partagés entre deux principes opposés, opposés au moins en apparence.
L'unité et l'impartialité philosophique, qui ont échappé à Bossuet, manquent à plus forte raison à Saint-Evremond. Celui-ci n'est rien qu'un bel esprit, que la recherche de ce qui est rare et délicat conduit souvent au vrai. C'est ainsi qu'il a des aperçus très ingénieux sur certains détails de l'histoire des Romains, des jugements neufs et même profonds sur quelques personnages à faces diverses, par exemple sur Auguste. Mais à cette
intelligence superficielle, qui ne connaît pas même très exactement les faits, il ne faut demander aucune vue générale, aucune loi, aucun principe, soit de politique, soit de morale, soit d'histoire, capable d'éclairer à la fois un grand nombre de détails et de nous expliquer les effets par leurs causes.
Tous les défauts qu'on peut reprocher à ces différents écrivains, Montesquieu les a évités; toutes les qualités qu'ils se partagent entre eux, il les a réunies en y joignant encore des qualités d'esprit et de style qui ne sont qu'à lui, des idées qui ne pouvaient sortir que de son libre génie et du siècle où il a vécu. En laissant de côté Cicéron et Polybe qui, en raison de la différence et de la distance des temps, ne peuvent avoir avec lui que des rapports très superficiels; en négligeant Saint-Evremond, avec lequel il serait injuste de le comparer, je n'aurais pas de peine à démontrer, si je voulais insister sur ce point, qu'il tient à la fois de Bossuet et de Machiavel : de l'un, par la hardiesse et la profondeur des vues d'ensemble, par la glorieuse part faite à la liberté humaine, par le sentiment moral dont on est pénétré en voyant la bassesse et
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l'iniquité punies par leurs propres œuvres, en voyant les nations incapables de s'élever et de se conserver autrement qu'à l'aide de la justice, de la modération et de la pureté des mœurs, enfin quelquefois par la majesté solennelle du langage ; de l'autre, par ces lueurs vives et soudaines, par ces réflexions tranchantes et froides comme l'acier, qui pénètrent dans les derniers replis de l'égoïsme humain, ou qui sondent toute la profondeur d'une situation.
Comment, par exemple, ne pas penser involontairement à l'auteur du Discours sur V Histoire universelle, quand on rencontre des images et des idées comme celles-ci? « Rome n'était pas proprement une monarchie ou une république, mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde. » — « Il semblait qu'ils (les Romains) ne conquissent que pour donner; mais ils restaient si bien les maîtres, que, lorsqu'ils faisaient la guerre à cjnelque prince, ils l'accablaient, pour ainsi dire, du poids de tout l'univers. » Mais rien ne me rappelle mieux la manière de Bossuet, que cette sombre récapitulation de toutes les conquêtes romaines tournant, comme par un châti ment du ciel, à l'oppression de ceux qui en
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étaient les auteurs et qui ne les avaient faites que pour opprimer les autres.
« C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie, dans l'histoire de Piome, tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage, ce projet d'envahir tout, si bien formé,, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres ? Quoi ! ce Sénat n'avait fait évanouir tant de rois,, que pour tomber lui-même dans le plus ba* esclavage de quelques-uns de ses plus indignes citoyens, et s'exterminer par ses propres arrêts ! On n'élève donc la puissance que pour la voir mieux renversée I Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour le voir tomber contre eux-mêmes dans de plus heureuses mains ! »
Voici maintenant quelques pensées qui, si on les détachait de ce qui les complète et les rend moins désolantes, paraîtraient empruntées, non seulement aux Discours sur TUe-Live, mais au Traité du Prince. « Quand on accorde les honneurs.
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on sait précisément ce que Ton donne; mais quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point il pourra être porté. » — « Comblez un homme de bienfaits, la première idée que vous lui inspirez, c'est de chercher les moj^ens de les conserver ; ce sont de nouveaux intérêts que vous lui donnez à défendre. »
Mais, si curieux qu'ils puissent être, ces rappro^'hements et ces traits particuliers n'ont, pour nous, qu'un intérêt secondaire. Ce qui nous importe surtout, c'est de pénétrer la pensée de Montesquieu, la pensée entière de son livre, la doctrine qui lui appartient en propre, et qui, en même temps qu'elle résulte pour lui de l'étude des faits, lui sert à les expliquer. La pensée que Montesquieu a développée dans les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, peut se traduire ainsi :
Les faits dont se compose la vie d'un peuple, soit les faits intérieurs, c'est-à-dire les institutions et les mœurs, soit les faits extérieurs ou les succès et les revers qui naissent de ses rapports avec les peuples étrangers ; ces fails ont leur logique, ils obéissent à un ordre régulier, ils ne se suivent pas seulement, ils se déduisent les uns des autres,
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ils s'engendrent réciproquement comme les idées de notre intelligence, quand notre intelligence est saine et s'exerce régulièrement.
Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que les faits, même quand ils naissent malgré nous, tombent sous la puissance de la volonté, qui subit, à son tour, la loi de la raison ou de la passion. Quand ils sont conduits par la raison, et quand la raison elle-même est secondée par le courage, la persévérance, en un mot, la vertu, dans le sens antique du mot, tout va bien, tout conspire au même but, tout, jusqu'aux obstacles qu'on rencontre sur son chemin, jusqu'aux passions contraires qu'il faut combattre et dompter, pousse à l'accomplissement de la destinée qu'on poursuit. Lorsque au contraire ils sont conduits par la passion, ou par une ambition légitime à son origine, mais que la raison ne gouverne plus, alors, tout va mal, tout contribue à éloigner la fm qu'on veut atteindre, parce qu'une première chute en amène nécessairement une seconde et la seconde une troisième, les chutes et les fautes étant le fruit naturel de l'aveuglement, comme les succès et les belles actions sont le fruit de la vertu et de la sagesse.
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Il y a donc la logique du bonheur, je veux dire qui conduit au bonheur, comme il y a la logique de l'adversité. II y a un ordre établi par la nature des choses, par conséquent un ordre universel dans les causes qui produisent la grandeur d'un peuple et dans celles qui amènent sa décadence. Cet ordre qui domine l'histoire, est-il d'une telle puissance qu'il écrase le libre arbitre de l'individu? Montesquieu ne le croit pas; il s'efforce précisément de démontrer le contraire. C'est ainsi qu'il nous peint Mithridate arrêtant un inslant par l'énergie de son âme et le déploiement de toutes les ressources de son intelligence la marche triomphale des légions romaines. C'est ainsi qu'il nous montre, à une autre époque» comment il a sufli de la volonté d'un Trajan, d'un Titus, d'un Marc-Aurèle, pour retarder, pendant la durée de leur règne, la dissolution de l'Empire, ou plutôt pour lui faire rebrousser chemin. Mais le pouvoir de l'individu, quels que soient la force et le génie qu'on lui suppose, ne s'étend que sur un espace et sur une durée limités. Hors de ces bornes, l'ordre général, ou ce que j'ai appelé tout à l'heure la logique des faits, reprend tous ses droits.
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Telles sont les idées, ou pour leur donner leur véritable nom, telle est la philosophie de l'histoire qui se mêle à tout l'ouvrage que nous cherchons à comprendre, et dont nous verrons prochainement sortir une philosophie du droit, fondée exactement sur les mêmes principes. Pour prouver qu'elle n'est point le résultat d'une interprétation forcée, mais qu'elle est la pensée même de Montesquieu, je n'ai qu'à rappeler la suite et l'enchaînement de son beau livre.
Je commence par écarter ce qui concerne les rois de Rome, parce que cette partie n'est pas digne du génie de Montesquieu et ne répond pas à ce qui la suit. On ne pardonnerait pas à une intelligence éminente, qui accepterait aujourd'hui et qui aurait accepté môme il y a un siècle, tout ce qu'on nous raconte des 'premiers rois de France, Pharamond, Clodion, Mérovée, Childéric, et les merveilles dont on a libéralement doté leur cour imaginaire. C'est pourtant dans cette faute que Montesquieu est tombé au sujet des premiers rois de Rome. Sans aller aussi loin que Niebuhr, qui n'aperçoit partout que des mythes, des allégories, des traditions poétiques, des fragments de chants nationaux, il lui appartenait au moins d'exprimer
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■quelques doutes sur les récits étonnants, visiblement chimériques, que nous lisons dans Tite- Live sur cette époque reculée. Négligeant entièrement la critique des faits, Montesquieu ne rachète pas cette faute par une appréciation exacte des institutions de ce même temps. Il semble, à l'entendre, que les classes dont se compose la nation romaine étaient alors déjà toutes formées et semblables à celles que nous rencontrons plus tard; que les rois auxquels on attribue de si magnifiques travaux et de si brillants exploits étaient réellement des monarques investis de l'autorité souveraine, tandis qu'ils n'étaient, en réalité, comme le démontre si bien Vico, que les mandataires des patriciens et leurs chefs militaires. Des traits d'esprit comme celui-ci : « on commençait à bâtir la ville éternelle », ou des observations superficielles comme celle qui nous montre la monarchie élective remplacée par la monarchie héréditaire, et la monarchie héréditaire par le pouvoir absolu, renversé à son tour à cause de ses excès par la république ; de tels artifices de langage et des idées aussi vagues n'éclairent absolument rien et laissent les questions tout entières. On peut môme reprocher ici à Montesquieu
quelques rapprochements entièrement faux : par exemple, quand i veut expliquer la chute de la dj^nastie romaine par les mômes causes qui ont amené celle de la dynastie des Sluarts. Si la dynastie des Stuarts est tombée, c'est, selon lui, à la suite des privilèges que Henri VII, pour humilier la noblesse, conféra à la Chambre des communes. Si la dynastie des Tarquins est tombée, c'est à cause de la place que Servius Tullius a faite au peuple pour abaisser le Sénat. Comment Montesquieu a-t-il pu oublier que les Tarquins ont été chas?és par l'aristocratie, non par les plébéiens, et que la révolution anglaise de 1640 est due beaucoup plus aux passions religieuses qu'aux passions politiques?
Mais quand on a franchi avec lui cette obscure période de Thistoire romaine, alors on ne trouve plus qu'à applaudir et à admirer. On voit les événements succéder aux événements, les révolutions aux révolutions, comme les syllogismes succèdent aux syllogismes dans l'œuvre d'un géomètre, sans que les faits soient jamais altérés, ni la liberté humaine compromise.
La guerre était pour les Romains une nécessité continuelle, une nécessité politique engendrée par
leur constitution, une nécessité matérielle, imposée par la composition même de ce peuple extraordinaire. Le Sénat, les patriciens avaient besoin de faire la guerre pour tenir ce peuple en haleine, pour le contenir au dedans, en appliquant ses forces au dehors, et pour se grandir au moins à ses yeux, puisque le droit de la déclarer et le pouvoir de la diriger leur appartenaient exclusivement. La guerre était aussi un besoin pour le peuple, car elle servait à le nourrir; elle remplaçait pour lui l'industrie et le commerce, qui lui manquaient entièrement, et qu'il n'a jamais cessé de mépriser.
Contraints de faire la guerre sans trêve et sans relâche, par orgueil et par nécessité, les Romains avaient à choisir entre ces deux alternatives: il fallait qu'ils fussent détruits par les autres peuples dont ils étaient naturellement les ennemis implacables, ou qu'ils en devinssent les maîtres par une suite de victoires et de conquêtes, atteignant de proche en proche les nations les plus reculées.
C'est là qu'est le secret de leur vigoureuse discipline, de la savante organisation de leurs légions, de la supériorité de leurs armes, de la perfection où ils portèrent l'art militaire, en em-
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pruntant des améliorations à tous les peuples, aux ennemis mêmes qu'ils avaient vaincus; de l'éducation virile qu'ils donnaient à leur jeunesse, de leur conslante application à entretenir leurs forces, et enfin de leurs vertus mômes, de leur courage, de leur patriotisme, de leur mépris pour la mort, de cette fierté sublime qui ne lejr permettait de traiter qu'avec un ennemi vaincu : Parcere subjectiii, debellare superbos. Car de ces vertus dépendaient leur conservation, celle de leur famille et de leur patrie. Les perdre, c'était accepter d'avance le plus dur esclavage ou la destruction.
La guerre étant une nécessité pour la république, devint naturellement par la suite des temps un état pour les particuliers. La paye fut substituée aux distributions de terres. Les peuples vaincus furent obligés de nourrir, d'habiller et de solder les vainqueurs. Le Sénat put continuer sa politique conquérante sans avoir à craindre de voir le peuple, par l'accroissement de ses propriétés, s'élever au niveau des patriciens. Mais, comme l'armée n'en restait pas moins composée de citoj^ens, les causes de valeur et de patriotisme que nous venons de signaler subsistaient à côté de l'honneur militaire ; et Ton
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comprend combien la puissance romaine, ainsi composée du peuple tout entier, ou de la grande et de la meilleure partie du peuple, devait être supérieure à celle dont pourrait disposer aujourd'hui un État de la même grandeur.
De toutes les nations qui furent successivement aux prises avec les Romains, aucune ne se trouvant dans une situation semblable, ni les Gaulois, ni les Carthaginois, ni les Grecs que commandait P^-rrhus, il était inévitable qu'ils restassent à la fin maîtres du champ de bataille. N'oublions pas d'ailleurs qu'à la supériorité de leurs armes se joignaient, chez les Romains, la supériorité morale d'un peuple libre et la supériorité politique d'un Sénat qui, seul depuis des siècles et à la lumière des plus grands exemples, conduisait les affaires de la république. Nulle part cette supériorité n'éclate plus visiblement que dans l'admirable parallèle établi par Montesquieu entre les Romains et les Carthaginois, entre les Romains et les Grecs.
Les Romains s'agrandissent non seulement par leurs propres qualités, mais aussi par les fautes et par les vices des autres peuples. C'est ainsi qu'appelés en Grèce par l'imprudence des Éto-
liens, irrités par l'ambition non moins imprudente de Philippe, ils deviennent les dominateurs de ce paj^s pour étendre successivement leurs conquêtes en Syrie, en Egypte et dans toute l'Asie. Pourquoi se sont-ils rendus les maîtres de la Syrie ? Parce que les descendants de Séleucus s'étaient corrompus et amollis au milieu des nations auxquelles ils commandaient, et parce que ces nations, armées les unes contre les autres par des intérêts et des passions opposés, par des haines de race et de religion, ont laissé passer entre elles le torrent dévastateur des légions romaines. Pourquoi ont-ils triomphé de l'Egypte ? Parce que l'Egypte était gouvernée par des princes lâches, efféminés, incapables, parce que les sœurs de ces princes, succédant au trône, comme leurs frères, et obligées, pour cette raison, de les épouser, changeaient des querelles domestiques en guerre civiles.
Toutes ces circonstances qui affaiblissaient leurs ennemis et leurs rivaux s'étaient produites sans doute indépendamment de la volonté des Romains; mais il fallait toute l'énergie de leur volonté, toute la constance de leur patriotisme et la profondeur de leur politique pour en tirer
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parti. Un des plus beaux chapitres de l'ouvrage est celui où cette politique est exposée à grands traits et mise sous nos yeux avec une clarté, avec une force qui nous fait croire que nous assistons aux délibérations intimes du Sénat.
Un des traits dominants de ce système de conquête, c'est la modération qui empêchait les Romains de prendre ostensiblement possession des pays conquis tant qu'ils n'étaient pas en état de les garder; c'est la sagesse qui leur inspirait de laisser à chaque peuple vaincu ses croyances, ses institutions et ses lois ; sagesse qui a manqué à Charlemagne, à Charles-Quint et à Louis XIV. « C'est la folie des conquérants, dit Montesquieu, de vouloir donner aux peuples leurs lois et leurs coutumes : cela n'est bon à rien, car, dans toute sorte de gouvernement, on est capable d'obéir. »
Mais la grandeur d'un peuple a ses désavantages : quand elle dépasse les bornes d'une ambition raisonnable, elle peut même devenir une cause de ruine. C'est l'enseignement que nous offre l'histoire romaine.
Trois causes, toutes sorties de la colossale puissance de Rome, suffisent à Montesquieu pour expliquer sa décadence : 1° l'ascendant toujours
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croissant des généraux et des forces militaires; S** raflaiblissement du patriotisme romain par l'extension des droits de citoyens à tous les peuples de l'Italie et ensuite à tous les peuples conquis; 3° la corruption produite au sein des mœurs, l'affaiblissement des croyances et des traditions romaines par le mélange de toutes les races et de toutes les nations de l'univers.
Tant que la puissance romaine s'était renfermée en Italie, les soldats étaient demeurés des citoyens; mais les guerres lointaines leur avaient ôlé ce caractère ; ils ne connaissaient plus que le général ; ils se partagèrent entre les généraux au lieu de se partager, comme autrefois, entre les patriciens et le peuple ; et les généraux, en flattant leur cupidité, devenaient les maîtres du pays, pouvaient entrer en vainqueurs dans l'asile inviolable des lois.
Le droit de citoyen étant devenu une propriété commune aux peuples les plus opposés d'intérêts et d'idées, l'unité romaine était détruite, le patriotisme était tari dans sa source; il ne restait plus que le courage militaire.
Enfin, aux vieilles mœurs romaines vinrent se substituer les mœurs efféminées et le relâchement
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de l'Asie. Les vieilles croyances furent ébranlées par Fépicuréisme, la seule philosophie qui soit accessible à une masse dégradée et abrutie. Le stoïcisme est la religion des âmes d'élite.
Ces causes une fois triomphantes, la république ne pouvait plus être restaurée. Les assassins de César oubliaient que leurs poignards, en faisant couler le sang du dictateur, ne régénéraient pas celui de leurs concitoyens. Leur tentative avortée ne fit que rendre plus inévitable la chute d'un ordre de choses depuis longtemps condamné par l'opinion et par l'autorité irrésistible des faits.
Rome descendit donc, par tous les échelons du despotisme, à l'anarchie, et de l'anarchie à la dissolution de l'empire.
Tel est le tableau, non, je me trompe, telle est l'argumentation vivante, irrésistible que Montesquieu met sous nos yeux dans les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. Il n'y a rien qui puisse pénétrer l'àme d'une plus profonde émotion, rien qui puisse éclairer Tintelligence d'une plus vive lumière. Il semble qu'on assiste aux conseils, non seulement du Sénat romain, mais de la providence elle-même, de la sagesse éternelle qui a fait le monde et le genre
humain. On éprouve par intervalles un frémissement comme si quelqu'un, initié aux secrets de Dieu, allait nous dévoiler nos propres destinées; et, cependant, ce livre n'est encore qu'un ouvrage avancé de l'édifice devant lequel nous nous arrêterons plus tard.