CHAPITRE III
La politique des Romains. — Sylla et Eucrate. — Lysimaque.
Avant d'arriver à l'œuvre capitale de Montesquieu, je m'arrêterai quelques instants sur deux petits écrits qui se rattachent très étroitement aux Considérations sur la grandeur et la décadence des Bomains : la Politique des Romains dans la Religion et le Dialogue de Sylla et d' Eucrate.
Le premier de ces deux morceaux, présenté sous forme de mémoire à l'académie de Bordeaux en 1716, c'est-à-dire cinq ans avant la publication des Lettres persanes^ est déjà digne, non seulement des Considérations sur les Romains, mais de VEsprit des lois, et nous montre que la pensée de Montesquieu s'est formée, pour ainsi dire,
d'un seul jet, comme ces statues de bronze destinées à braver les injures du temps.
11 commence par une proposition tranchante qui en résume toute la substance : « Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres peuples, que les premiers font la religion pour l'État et les autres l'État pour la religion. »
En effet, la religion chez les Romains n'avait pas pour but d'épurer les mœurs, ou d'élever les intelligences et les cœurs en les détachant de la terre pour leur montrer dans le ciel la source véritable de la sagesse et de l'amour; elle ne songeait qu'à mettre entre les mains du pouvoir un moyen plus infaillible que les lois de contenir le peuple et de le diriger à son gré, à savoir : la crainte superstitieuse de la colère des dieux.
De là vient que toutes les cérémonies dont se composait, chez ce peuple, le culte public, n'étaient que des moyens de gouvernement à la discrétion de ceux qui dirigeaient les affaires de l'État, d'abord des rois et des magistrats patriciens, ensuite des magistrats patriciens du Sénat. Ainsi, il était défendu, sans un ordre du Sénat, de consulter les livres sibyllins, et, sans aucun doute, les prêtres qui étaient chargés de leur demander
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les secrets de l'avenir, et qu'on ne pouvait pas choisir ailleurs que dans la caste privilégiée, connaissaient d'avance l'oracle qu'ils allaient trouver.
Il en était de même de la science des augures €t de tous les autres moyens divinatoires. « On mettait, dit Montesquieu, les arrêts du ciel dans la bouche des principaux sénateurs, gens éclairés, et qui connaissaient également le ridicule et l'utilité des divinations. » Par e?cemple, on se servait des auspices, soit pour dissoudre une assemblée du peuple qui menaçait de devenir séditieuse ou qui contrariait les intérêts du Sénat, soit pour détourner le peuple d'une guerre dont on ne pouvait attendre que des résultats malheureux, soit enfin pour changer les apparences les plus fâcheuses en signes de protection divine et en promesses de victoire.
Ces mêmes principes nous expliquent la tolérance des Romains pour les dogmes privés et pour les cultes étrangers qui n'aspiraient pas ostensiblement à détrôner le leur. Que les cérémonies publiques fussent toujours appliquées au même usage, qu'elles restassent entre les mains des patriciens pour venir en aide à leur autorité et à le ur politique auprès d'une multitude su-
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perstitieuse et ignorante, peu leur importait le reste. Ils permettaient aux philosophes de ne croire qu'à un seul Dieu ou de diviniser la nature ; ils permettaient aux poètes de ne voir dans la mythologie que des récits allégoriques; ils permettaient à tous les peuples de l'univers de professer chacun, non seulement dans leur pays, mais dans l'enceinte même de Rome, une religion différente, pourvu qu'ils n'eussent point la prétention de substituer leurs cérémonies étrangères aux cérémonies publiques du culte national. Les Égyptiens d'abord, ensuite les juifs, que l'on confondait avec les Égyptiens, et enfin les chrétiens, que, pendant longtemps, on confondait avec les juifs, furent exceptés de cette tolérance universelle, parce qu'ils n'en remplissaient point les conditions. Eux seuls, en effet, surtout les chrétiens et les juifs, se disaient en possession de la vérité absolue et n'acceptaient point l'hospitalité qu'on leur offrait au prix d'un partage. Eux seuls, en parlant du Dieu qu'ils adoraient, osaient dire comme Joas dans Aihalie :
Lui seul est Dieu, iiiadaïue, et le vôtre nest rien.
Les juifs et les chrétiens avaient raison, car il
n'y a de foi véritable qu'à ce prix. Les dogmes ne transigent pas, et c'est pour cela même que la liberté de conscience doit être, aux yeux des croyants convaincus, le plus sacré de tous les droits. Mais les Romains aussi avaient raison, à leur point de vue ; je veux dire qu'ils étaient d'accord avec leur politique constante, quand ils n'acceptaient aucun blâme, aucune accusation d'erreur, aucune prédiction de ruine pour ces superstitions antiques, sur lesquelles se fondait une partie de leur puissance et de leur gloire. S'attaquer à leur religion officielle, ce n'était pas les blesser dans leurs consciences, c'était les blesser dans leur autorité et ébranler l'État.
Il ne manquait donc aux Romains, pour être plus tolérants, que d'être plus croyants, ou d'avoir une religion inférieure, fondée sur la persuasion, au lieu de n'avoir qu'un culte public, instrument de pouvoir, insirumejitum regni, une religion d'Etat, fondée sur les lois. Mais, malgré la restriction qu'ils lui imposaient et dont le paganisme s'accommodait sans peine, la tolérance des Romains envers les cultes étrangers n'a pas médiocrement servi leurs intérêts. Au lieu de porter ses dieux chez les nations vaincues, et de leur
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imposer par cette violence une servitude morale, mille fois plus dure que la servitude politique, Rome ouvrit ses portes aux divinités étrangères, en s'efiorçant de les assimiler aux siennes. « Par ce lien, ajoute Montesquieu, le plus fort qui soit parmi les hommes, elle s'attacha des peuples, qui la regardèrent plutôt comme le sanctuaire de la religion que comme la maîtresse du monde. » Plus tard, sous le règne de Justinien, elle trouva sa ruine dans la politique contraire. Les religions et les sectes que persécuta ce prince fanatique, samaritains, juifs, montanistes, ariens, sabiens, manichéens, se laissèrent exterminer plutôt que d'embrasser la foi orthodoxe ; et comme quelquesunes de ces croyances étaient suivies par des nations entières, on comprend quelles furent les conséquences de son aveuglement. « Il crut, dit Montesquieu, avoir augmenté le nombre des fidèles ; il n'avait fait que diminuer celui des hommes. » Les résultats opposés desdeux politiques sont parfaitement résumés dans cette phrase des Considérations sur la grandeur et la décadence^ des JRoniaiiJS : «Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant toute sorte de cultes, dans la suite on le réduisit à rien en coupant
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l'une après l'autre les sectes qui ne dominaient pas. »
Le fond de ces idées se trouve déjà chez Cicéron dans les deux traités de la Divination et de la République ; mais il appartenait à Montesquieu de les compléter par l'histoire entière du peuple romain et de leur donner ce degré de précision et de rigueur irrésistible qu'on ne trouve que dans ses ouvrages.
De même que la composition que je viens d'analyser, le Dialogue de SijUa et d'Eucrate peut être CDusidéré comme un corollaire des principes mis en évidence dans les Considérations sur la grandeur et la décadence des liomains. Écrit en 1748, peu de temps avant la publication de V Esprit des lois, i'. ne mérite en aucune manière le jugement sévère dont il a été l'objet de la part d'un illustre critique de notre temps. Quand même, ce que d'ailleurs je conteste, il présenterait dans la forme un peu de déclamation et de mise en scène, le fond n'en serait pas moins d'une très grande valeur, tant pour l'histoire proprement dite que pour la philosophie de l'histoire et la morale politique.
Sylla, après avoir versé à flots le sang romain,
après avoir mis sous ses pieds tous ses ennemis, après avoir conquis, au prix de tant de crimes et de glorieux exploits, ce pouvoir sans bornes qui semblait être le but de toute sa vie, abdique de lui-même la dictature que ses concitoyens, depuis quatre ans, subissaient en silence, et se confond avec la foule, tout prêt, disait-il, à rendre compte de sa conduite. Quelle a été la cause et quelles furent les conséquences de ce fait extraordinaire? Tel est le programme que Montesquieu se propose dans le morceau qui nous occupe en ce moment; et ce problème, en esprit conséquent, il le résout par les mêmes principes, par les mêmes lois générales qui lui ont servi à expliquer toute l'histoire romaine.
Sjlla est un de ces patriciens tels que Vico les fait revivre à nos yeux, et que Montesquieu n'a fait qu'entrevoir après lui; avant tout, lîers de leur caste, portant jusqu'à la férocité la haine de la multitude et de Tégalité démocratique, et cependant plus avides encore d'indépendance que d'autorité. Il ne se vante pas d'avoir aimé la patrie mais la liberté, telle qu'un patricien romain pouvait l'entendre, et cette liberté même, il l'a aimée plus pour lui que pour les autres. Dans la
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situation où il a trouvé son pays, sur le point d'être conquis en quelque sorte par la faction plébéienne, sur le point d'être asservi par Marins au profit de la vile multitude, il était obligé de commander, uniquement pour ne pas obéir. Son ambition une fois satisfaite, le peuple condamné à servir et à se taire, l'autorité du Sénat restaurée, les patriciens rentrés dans la possession de tous leurs droits, et lui-même n'ayant plus à craindre d'être opprimé par personne, quelle raison avait-il de rester au pouvoir? « Si j'avais vécu, dit-il, par la bouche de Montesquieu, dans ces jours heureux delà République où les cit03'ens tranquilles dans leurs maisons, y rendaient aux dieux une âme libre, vous m'auriez vu passer ma vie dans cette retraite que je n'ai obtenue que par tant de sang et de sueur. » Quant aux dangers qu'il pouvait avoir à courir en déposant sou titre redoutable, Montesquieu les écarte par quelques paroles énergiques, qui nous peignent au vif l'état des esprits après tant de proscriptions et l'exercice d'une si longue et si sanglante dictature. « J'ai un nom, fait-il dire à Sylla, et il me suffît pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entre-
prises, et il n'y a pas d'ambition qui n'en soit épouvantée. »
Que l'on trouve à la retraite de Sylla une autre raison plus plausible, plus conforme au génie de cet homme extraordinaire et de la nation, ainsi que de la caste à laquelle il appartient, je serai tout prêt à l'accepter; mais jusque-là qu'on me permette de regarder le Dialogue de Sylla et d'Eucrats comme un des chapitres les plus profonds, et, quoi qu'on dise, les plus éloquents des Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains.
Ce n'est rien pour l'esprit à la fois généralisateur et pratique de Montesquieu d'avoir trouvé les raisons des faits les plus éclatants de l'histoire; il faut aussi qu'il en découvre la conséquence et qu'il les ramène l'un et l'autre à une loi générale. Sylla a voulu restaurer la liberté, telle que ses préjugés patriciens, parfaitement d'accord avec les sentiments intimes de Montesquieu, lui permettaient de la comprendre. De quels moyens s'est-il servi pour cela? De la dictature et de la proscription, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus opposé à cette liberté même, sans laquelle il ne pouvait vivre. Mais l'exemple
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de la tyrannie une fois donné et le peuple une fois accoutumé à la souffrir, il est bien à craindre que la liberté ne puisse plus renaître, et qu'au dictateur qui avait pour but de lui rendre la vie, n'en succèdent une infinité d'autres, qui poursuivent ostensiblement le dessein de la détruire. C'est précisément ce que dit Eucrate : « Quand les dieux ont souffert que Sylla se soit impunément fait dictateur dans Rome, ils ont proscrit la liberté pour jamais. Il faudrait qu'ils fissent trop de miracles pour arracher à présent du cœur de tous les capitaines romains l'ambition de régner. Vous avez divulgué ce fatal secret, et ôté ce qui fait seul les bons citoyens d'une république trop riche et trop grande, le désespoir de ne pouvoir l'opprimer. » Et, pour donner à ces paroles un sens plus précis, le personnage qui en est l'organe nous montre en quelque sorte sur le fond de la scène la silhouette de Jules- César. C'est ainsi que finit cet admirable dialogue.
Je ne dirai qu'un seul mot du Lysimaque envoyé en 1751 à Stanislas, roi de Pologne, et destiné à être communiqué à l'académie de Nancy, qui venait d'inscrire le nom de Montesquieu sur
la liste de ses membres. Il serait diificile d'admettre avec le savant M. Walckenaër, « que Montesquieu, dans cet écrit, a peint d'une manière sublime cette philosophie des stoïciens qui élevait l'homme au-dessus des faiblesses de la nature. » La philosophie stoïcienne n'était pas encore née à l'époque où Montesquieu transporte ses lecteurs, c'est-à-dire sous le règne d'Alexandre le Grand. En nous montrant le philosophe Gallisthène souffrant la plus horrible mutilation, pour avoir refusé d'adorer le jeune conquérant à la manière de ses esclaves d'Asie, et un de ses plus vaillants généraux, Lysimaque, condamné aux bêtes féroces pour avoir témoigné quelque pitié à la victime de cette barbarie, Montesquieu, à ce que je soupçonne, a plutôt voulu nous donner une idée de l'antipathie qui existait alors entre les mœurs asiatiques adoptées par Alexandre et le libre esprit de la Grèce demeuré vivant même dans son armée et à sa cour. Peut-être aussi le portrait de Lysimaque est-il un compliment à l'adresse de Stanislas. Mais cette question est pour nous d'un médiocre intérêt, et ne doit pas nous tenir éloignés plus longtemps du véritable objet de nos études sur Montesquieu, du monument qui a coûté
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à son génie vingt ans de recherches et de méditations non interrompues, un de ces livres qui marquent l'apogée non seulement d'un homme, mais de tout un siècle.