CHAPITRE V
Les formes de gouvernement.
Tous les philosophes et tous les publicistes, soit de l'antiquité, soit des temps modernes, Platon, Aristote, Polybe, Gicéron, Machiavel, Bodin, Vico, sont tombés d'accord sur ce point, qu'il n'y a que trois formes de gouvernement, ou trois sociétés politiques véritablement distinctes l'une de l'autre : celle où le souverain pouvoir est entre les mains d'un seul : la monarchie absolue ; celle où il appartient à une minorité privilégiée : l'aristocratie; celle enfin où il est exercé par le peuple tout entier ou par la plus grande partie du peuple : la démocratie. Montesquieu a cru devoir changer cette division, consacrée par la
raison aussi bien que par le temps. Il a réuni sous un même nom, dans la république, l'aristocratie et la démocratie, landis qu'il a adopté, pour le pouvoir absolu d'un seul, deux noms différents, tantôt celui de monarchie, tantôt celui de despotisme. Cette faute est grave ; elle l'est encore plus chez Montesquieu que chez un autre, parce qu'elle le force à abandonner le terrain de l'histoire, seule base de ses recherches pour s'attacher à des distinctions indignes de lui et de la grandeur de son sujet.
Il est évident que le despotisme, tel qu'il le définit, tel qu'il le peint dans le plus célèbre et le plus court de ses chapitres, ne mérite pas le nom de gouvernement. C'est une domination sans passé et sans lendemain, sans souvenir et sans prévoyance, fondée uniquement par la force brutale, que la force brutale aussi, ou le hasard, renverse; inférieure môme à ce que les anciens ont flétri du nom de tyrannie; car le tyran étant celui qui, dans un État républicain, s'était emparé de l'autorité suprême, rien ne l'empêchait de conduire les affaires de l'État avec justice e avec sagesse. Aussi l'histoire a-t-elle distingué de bons et de mauvais tyrans ; il y en a même un
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qu'elle a placé au nombre des sept sages de la Grèce, et ce n'est pas celui qui a le moins mérité cet honneur.
En supposant que les expressions de Montesquieu aient été quelquefois au delà de sa pensée, et qu'un État despotique soit pour lui un ordre durable, une forme régulière de la société, alors où est la différence entre le despotisme et la monarchie absolue, la seule, on le verra bientôt, dont il soit ici question? La monarchie, nous répond Montesquieu, a des lois; le despotisme n'en a pas. Mais si le despotisme n'a pas de lois, nous voilà retombés dans cette situation violente et accidentelle que nous avons rayée de la liste des gouvernements. Si, au contraire, il en a, et il en a toujours, comme on peut s'en assurer par l'exemple des principautés les plus tyranniques de l'Orient, ces lois émanent de la même source et possèdent le même degré d'autorité que celles de la monarchie. C'est le prince tout seul qui les a faites; lui seul aussi peut les abroger quand il lui plaît. L'opinion et les mœurs, que le sage monarque craint de blesser, sont aussi un obstacle pour le despote, qui n'a pas moins de prudence. Dans une monarchie, ajoute Montesquieu, il y a
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des rangs intermédiaires entre le prince et le peuple; au-dessus du dernier et au-dessous du premier vient se placer la noblesse, investie, par droit de naissance, des plus hautes dignités et des charges les plus considérables de l'État; tandis que devant le despote, il n'y a que des égaux : tout est peuple à ses yeux, même ceux qu'il a faits les dépositaires de son pouvoir et les ministres tout-puissants de sa volonté; qu'il dise un mot, et ils rentreront dans le néant d'où il les a fait sortir. Cette distinction ne manque pas de vérité en elle-même, mais elle s'applique beaucoup moins au despotisme et à la monarchie qu'à la monarchie pure et à une certaine monarchie mixte; à la royauté absolue, telle que Richelieu l'a fondée, telle que Bossuet l'a prôchée, telle que Louis XIV l'a glorieusement représentée dans sa personne, et à cette royauté limitée, ou plutôt asservie par la noblesse, que rêvait l'imagination de Fénelon et que rêve peut-être avec lui plus d'un bel esprit de notre temps. Or, il est certain que ce n'est pas à celle-là que Montesquieu a pensé. Son argument tombe ainsi à faux, et Voltaire a raison contre lui lorsqu'd dit que la monarchie absolue et le despotisme sont deux frères ju-
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meaux, qui se ressemblent tellement, qu'il est difficile de les distinguer Fun de l'autre.
C'est une erreur d'un autre genre, mais encore moins acceptable que la précédente, d'avoir confondu, sous un seul nom, deux gouvernements aussi opposés que l'aristocratie et la démocratie, c'est-à-dire le privilège et l'égalité, la tradition immuable d'une caste et le mouvement perpétuel des masses populaires. Cette erreur, Montesquieu lui-même la reconnaît et la répare, en grande partie, en consacrant toujours deux chapitres distincts aux deux formes politiques qu'il a vainement cherché à réunir.
Au lieu de trois sortes de gouvernements^ Montesquieu en a donc réellement admis quatre, et encore peut-on lui reprocher une omission inexplicable. La théocratie a joué un assez grand rôle dans l'histoire pour mériter au moins un souvenir dans une œuvre comme VEsprit des lois. La société théocratique se sépare de toutes les autres par une différence radicale. Elle ne reconnaît pour souverain, ni un prince, ni une caste, ni le peuple tout entier, mais un livre attribué à Dieu lui-même, et qui, pour raison, ne peut recevoir aucun changement de la main
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des hommes, auquel il n'est permis ni d'ajouter, ni de retrancher, et dont les maîtres de l'Etat, quelle que soit la forme de leur autorité, ne doivent être que les ministres et les fidèles interprètes. De là un système de politique et de législation, une manière particulière d'apprécier les actions humaines, de les récompenser et de les punir, qu'il serait hors de propos de développer ici, mais qui entrait nécessairement dans le plan de Montesquieu.
Après cette classification iucomplète et cette définition inexacte des différentes espèces de gouvernement, Montesquieu veut nous apprendre quels sont leurs principes, c'est-à-dire, comme il prend soin de nous l'expliquer, quelles sont les passions humaines qui les font mouvoir. Le principe des gouvernements démocratiques est la vertu • celui de l'aristocratie, la modération ; celui de la monarchie, l'honneur; et la crainte, celui du despotisme.
C'est ici surtout, devant des maximes aussi générales, affirmées d'un ton aussi résolu et acceptées avec une aveugle confiance, que la critique est obligée de se tenir sur ses gardes. Mais, avant de porter un jugement sur l'opinion de
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Montesquieu, il est nécessaire de montrer sur quels fondements elle repose.
La vertu, non pas sans doute celle du chrétien et du philosophe, mais celle du citoyen ; le patriotisme, en un mot, est la condition première et même la seule condition de la démocratie, parce que la loi, sous un tel régime, ne pouvant être que l'expression de la volonté générale, aura les qualités et les vices de cette volonté ellemême. Elle sera bonne tant que la majorité de la nation restera libre et saine, tant que l'intérêt public l'emportera dans les cœurs sur l'intérêt privé, et l'amour de la justice sur les passions égoïstes et l'esprit de faction ; elle deviendra un instrument de ruine et d'oppression, dès que ces sentiments commenceront à s'affaiblir et qu'à la faveur d'une corruption toujours croissante, l'Élat se trouvera à la merci ou des plus violents ou des plus ambitieux. Ce que nous disons de la loi, il faut l'entendre aussi du gouvernement, car l'un et l'autre, dans un État populaire, sont entièrement subordonnés à la volonté, par conséquent à la moralité du grand nombre.
Montesquieu ne nie pas que la vertu ne puisse «gaiement trouver sa place sous l'empire d'une
constitution aristocratique, La caste privilégiée, qui possède en commun les attributions de la souveraineté, joue le même rôle qu'on donne ailleurs au peuple tout entier, et doit être dirigée, jusqu'à un certain point, par le même principe. Mais ce n'est pas là qu'est le caractère propre d'une aristocratie. Ce qui dislingue essentiellement cette organisation de la société au milieu de toutes les autres, c'est la condition humiliante à laquelle elle réduit la masse de la nation, c'est la barrière infranchissable qu'elle élève entre le peuple et les patriciens. Or, pour que cette barrière puisse tenir au moins quelque temps contre la puissance des révolutions, il ne faut pas que les patriciens fassent trop sentir leur autorité ; ils s'efforceront, au contraire, quand \e^ circonstances le permettront, de la dissimuler; ils se montreront aussi attentifs à se réprimer euxmêmes qu'à contenir la multitude; ils soumettront toute leur politique aux conseils de la modération.
Il faut une base toute différente à la monarchie. Là, si nous en croyons Montesquieu, la modération est superflue, et la vertu non seulement inutile, mais dangereuse. L'une et l'autre seront
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remplacées avantageusement par l'honneur. Or, l'honneur, pour Montesquieu, ce n'est pas ce que ce mot rappelle de plus noble et de plus généreux : le respect de soi-même, le désir de conserver le nom qu'on porte, si obscur que soit ce nom, à l'abri de toute souillure; le droit de le venger des outrages, en lui donnant d'abord pour sauvegarde une conscience sans reproche; non, l'honneur que veut nous peindre ici l'auleur de V Esprit des lois n'est pas autre chose que « le préjugé de chaque personne et de chaque condition. » Comment supposer que, dans une monarchie, ce sentiment puisse tenir la place de l'amour de la patrie, de l'amour de la vraie gloire, de l'abnégation de soi-même et de toutes les mâles vertus du citoyen? Il en est, selon Montesquieu, d'un État de cette espèce comme du système de l'univers. A quoi tiennent l'harmonie et le mouvement de l'univers? A l'action de deux forces, dont l'une pousse les corps à s'éloigner sans cesse de leur centre, tandis que l'autre les y ramène. L'honneur, dans les pays monarchiques, remplit à la fois ces deux rôles. Il produit celte diversité de rangs, de conditions, d'états, qui en distinguant la monarchie des autres formes de gouver-
nement, fait aussi mesurer la hauteur où est placé le prince. Par le désir qu'il inspire d'acquérir sans cesse de nouvelles distinctions ou de passer d'un rang à un autre plus élevé, il entrelient dans toutes les parties du corps social le mouvement, l'activité, l'intelligence, la vie, « et il se trouve, dit Montesquieu, que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers ». Les philosophes et les moralistes appelleront cela un faux honneur. Qu'importe, si ce faux honneur est aussi utile à l'État que le vrai le peut être aux particuliers?
Tel qu'il est, ce principe est encore trop généreux pour n'être point mortel aux gouvernements despotiques. Où il n'y a que des égaux, personne n'a le droit de se préférer aux autres. Où il n'y a que des esclaves, un homme ne peut se préférer à rien. D'ailleurs, l'honneur, même le faux honneur, a ses lois, qui ne fléchissent devant aucune nécessité. Or, toute loi de cette espèce, toute règle indépendante de la volonté souveraine, est incompatible avec l'idée même du despotisme. L'honneur, sous un pareil régime, sera remplacé par la crainte, la seule passion qui reste à la servitude. Mais cette situation, quand
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elle s'étend à tout un peuple, est trop violente pour durer. Il suffit donc au despote, et ce sera même le chef-d'œuvre de sa politique, de faire trembler ceux qu'il a élevés au faîte des grandeurs, tandis que les autres jouiront de toute la sécurité qui peut exister sans les lois. De celte façon, tout sera nivelé devant lui, il n'y aura dans l'État d'autre pouvoir que le sien. L'homme sera exactement ce qu'il doit être, sous un gouvernement de cette espèce: « une créature qui obéit à une créature qui veut ».
Si cette théorie est devenue presque un axiome de philosophie politique, c'est grâce à l'esprit avec lequel elle est défendue, et qui, par moments, donne presque raison au mot de madame du Deffand ; c'est grâce à la forme étincelante sous laquelle elle est exposée, et aux observations pleines de finesse ou de profondeur dont elle est le prétexte, encore plus que le résultat. Mais quand on l'examine sans prévention, à la lumière du bon sens et des faits, on voit qu'elle donne prise à des objections insurmontables.
Oui, sans doute, les quatre principes invoqués par Montesquieu, la vertu, où plutôt le patriotisme, la modération, riionneur, la crainte, sont
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les ressorts les plus ordinaires de la vie des peuples et de la conduite des gouvernements. Mais, d'abord, n'}^ a-t-il rien à ajouter à ces principes ? La vertu, par exemple, est-elle le seul soutien de la démocratie? Pour obtenir de chaque citoyen qu'il regarde la chose publique comme la sienne et lui sacrifie toute son existence, ne faut-il pas qu'il y soit intéressé au même degré que les autres? que cette chose publique à laquelle il se dévoue soit réellement digne de ce nom, ou que l'égalité la plus parfaite règne dans l'État aussi loin que s'étend son pouvoir et celui de la loi ! L'égalité 1 tel est l'esprit véritable des sociétés démocratiques, le but de leurs institutions, l'élément hors duquel elles ne peuvent ni vivre, ni se mouvoir. Je ne nie pas que la vertu n'ait joué un grand rôle dans les républiques de l'antiquité, mais l'égalité ne l'a que trop souvent emporté sur elle et sur les droits de la justice, sur les plus chers intérêts de la patrie. Qu'on se rappelle seulement la loi de l'ostracisme, qu'Aristote lui-même et l'auteur des Discours sur Tite-Livc considèrent comme une nécessité de la démocratie. Quel sens avait cette loi, sinon qu'il valait mieux se passer des services d'un grand homme.
qu'il valait mieux priver la patrie de son plus héroïque défenseur et de son plus sage conseiller, qu'il valait mieux fouler aux pieds les saintes lois de la reconnaissance, que de voir une tête illustre s'élever au-dessus du niveau commun? Qu'on songe aux dissensions qui, dans les jours mêmes les plus florissants de la république, n'ont cessé d'agiter la ville éternelle. Quel en était le motif? le patriotisme ou l'égalité? C'était sans nul doute, l'égalité qui, poursuivie à outrance par les plébéiens, refusée avec obstination par les patriciens, a fini par devenir le niveau de la honte et de la servitude, sous le sceptre des Tibère, des Néron, des Domitien et des Galigula.
Au principe de l'égalité, les démocraties modernes en ont ajouté un autre : la liberté, c'està-dire l'affranchissement de l'individu, le respect de la personne humaine, dont les droits toujours sacrifiés à ceux de l'État n'ont pas même été soupçonnés par les républiques de l'antiquité. Personne ne contestera le caractère démocratique des institutions qui régissent les États-Unis. Peut-on dire cependant que la société américaine soit la plus vertueuse du monde? Peut-on même
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lui reprocher de pousser jusqu'à l'excès l'amour de la pauvrelé et de l'égalité ? Non ; ce qui a donné naissance à la république des États Unis, ce qui fait Tâme de son gouvernement et de ses lois, c'est l'amour de la liberté... bien entendu, dans la mesure oîi elle peut se concilier avec ses intérêts matériels.
En admettant que les quatre principes reconnus par Montesquieu suffisent à nous expliquer la vie civile de tous les peuples, à nous rendre compte de leurs institutions et de leurs lois, il reste encore à examiner si ces différents mobiles sont tellement isolés l'un de l'autre que, pour chaque espèce de gouvernements, on n'en puisse admettre qu'un seul : la crainte pour le despotisme, pour la monarchie l'honneur, la modération pour l'aristocratie, et, pour les États démocratiques, la vertu.
Laissons de côté le despotisme, tel que Montesquieu l'a défini, puisqu'il n'existe pas un seul État, véritablement organisé, où Ion puisse le rencontrer sous celte forme. Prenons le pouvoir absolu à sa plus haute puissance; considérons-le chez les peuples de l'Orient, dont il paraît être le gouvernement naturel, et où il est presque
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aussi vieux que la société elle-même. Eh bien! là, si redouté qu'il puisse être, il a pour principal appui le sen liment religieux. Le prince, aux yeux de ces races primitives, est le délégué de Dieu, son représentant visible sur la terre, et à ce titre il obtient, non seulement l'obéissance, mais le respect et l'amour. Il y a dans la société orientale, comme dans celle de l'Occident, une grande diversité de rangs et de conditions ; il y a autre chose que des conditions, il y a des castes absolument fermées les unes aux autres, et dont chacune a ses traditions, ses préjugés, ses sentiments d'honneur, plus forts que la volonté du monarque absolu. On ne trouve donc, dans les États despotiques, ni cette toute-puissance, ni cette égalité de la servitude que Montesquieu a rêvées.
L'honneur véritable, ou pour l'appeler de son vrai nom, le sentiment du devoir, l'amour du bien, n'est pas plus étranger à la monarchie, que le faux honneur dont je viens de parler n'est étranger au despotisma. Je ne parle pas des diverses espèces da monarchie caastitutionnelle, mais de la monarchie absolue de Louis XIY, et en général de la vieille monarchie française. Est-il vrai,
tant que ce régime a duré, que la France, que l'Europe entière n'a pas connu de sentiments plus nobles que la vanité et Tambition? Poser la question en ces termes, c'est la résoudre. Les grands noms, les grandes actions, les illustres dévouements, se pressent en foule dans la mémoire pour protester contre cette calomnie. Chaque état, chaque profession, chaque condition sociale pourrait citer les siens, depuis cette humble famille de paysans qui nous a donné Jeanne d'Arc, jusqu'à cette branche de la maison ro3^ale qui a produit le grand Gondé. La langue elle-même, la vieille langue française, a' été méconnue par Montesquieu, dans le mot qui lui est précisément le plus cher. Quand madame d'Aguesseau, croyant le chancelier son mari sur le point d'aller expier à la Bastille sa légitime résistance à la volonté de Louis XIV, lui adressa ces nobles paroles : « Allez, monsieur, et quand vous serez devant le roi oubliez femme, enfants; perdez tout, excepté Vhonneur! » Que pouvait-elle entendre par là, sinon la voix de la vérité et de la conscience?
On n'admettra pas davantage que la modération soit uniquement à l'usage de l'aristocratie. La modération est nécessaire à tous les gouver-
nements; car ils ne tombent, en général, que par leurs propres excès. Une société, un régime, un pouvoir quelconque, qui manque de modération, est condamné à une chute inévitable. Le principe de l'aristocratie, c'est l'honneur, j'entends le faux honneur, à plus juste titre encore que de la monarchie; car les rangs et les classes y sont plus séparés que dans un État monarchique. Jamais le patricien ne voudra mêler son sang à celui du plébéien qu'il opprime et méprise. Il faut à l'aristocratie un soutien encore plus énergique; il faut qu'elle soit assez forte pour se faire craindre : Venise, avec ses inquisiteurs d'État ; Carthage avec sa manière de punir les généraux vaincus; Sparte, avec sa tyrannie militaire, n'étaient pas des gouvernements très modérés.