‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 4)Chapitre 29 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Conséquences des différentes formes de gouvernement.

Après avoir expliqué la nature et les principes des différents gouvernements. Montesquieu nous montre que chacun d'eux, en raison de la force générale qui l'anime, apporte avec lui un système particulier d'éducation , de législation, d'économie politique, d'attaque et de défense contre les Étals étrangers, et, enfin, qu'il a aussi ses causes particulières de révolution et de décadence. Rien de plus logique que cette méthode. C'est celle du naturaliste qui, après nous avoir fait connaître la structure d'un être et les instincts ou les passions qui le font mouvoir, nous met aussi dans le secret des désordres qui amènent la décrépitude et

îa mort. Mais cette manière d'exposer l'histoire de la politique et de la jurisprudence a ses dangers. Les erreurs s'y enchaînent aussi étroitement que les vérités. Une erreur, quand elle nous échappe, n'y est jamais isolée, mais en entraîne à sa suite beaucoup d'autres qui en sont les conséquences nécessaires. Nous nous sommes convaincus que sur la nature et les principes des gouvernements, Montesquieu s'est trompé en grande partie, et qu'il s'est trompé, parce qu'en dépit de son but et de son plan général, il a mieux aimé suivre son esprit que l'expérience des siècles et rechercher l'efTet que la vérité. Nous allons nous assurer qu'il s'est trompé également dans quel- <jues-unes des applications qu'il a voulu faire de <;ette théorie trop absolue. Je commence par la plus importante : celle qui se rapporte à l'éducation.

On peut accorder à Montesquieu que l'éducation en général reçoit l'influence des gouvernements, et qu'elle n'est pas entièrement la même sous le despotisme que sous une monarchie organisée, sous une monarchie que sous une république aristocratique ou populaire. Mais il n'est pas vrai ^ue, dans nos sociétés modernes, cette influence

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soit aussi irrésistible qu'il l'imagine. Il n'est pas vrai qu'il y ait un système d'éducation uniquement fondé sur la crainte et propre seulement aux États despotiques; un autre fondé sur l'honneur et propre seulement aux États monarchiques ; un troisième fondé sur la vertu et propre aux démocraties. S'il en était ainsi, il faudrait désespérer de la morale, de la religion, de la liberté, de la nature humaine. Les âmes aussi bien que les corps seraient livrés à la merci de celui ou de ceux qui exerceraient le pouvoir. Mais, grâce au ciel, cela n'est pas et ne sera jamais, tant qu'au-dessus des lois politiques on reconnaîtra la voix du sang et de la conscience. Prenez le plus détestable des gouvernements, celui qui à peine en mérite le nom, le gouvernement despotique. Imaginez un despote aussi puissant que vous voudrez. Est-ce que cet homme, s'il ne règne pas dans un désert, dans une forêt, sur un peuple de sauvages, pourra se passer dans son État des sciences, des arts, de toutes les connaissances, en un mot, qui font la puissance et la grandeur des États voisins? Lui sera-t-il possible de fermer ses États aux principes de justice et d'égalité, au moins devant Dieu, qui sont

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aujourd'hui le fondement de toutes les religions? Sera-t-il en son pouvoir, non pas d'établir, mais de maintenir, même s'ils existent, cet abaissement complet des âmes et cette nuit profonde des intelligences que Montesquieu nous représente comme une conséquence nécessaire, ou l'une des premières conditions du despotisme? C'est une preuve de plus que le despotisme, tel qu'il l'a défini, n'a jamais existé que par accident, et qu'il a toujours disparu avant qu'il ait pu s'occuper de l'éducation de ses victimes.

Plaçons-nous maintenant à l'autre extrémité (le l'échelle politique que Montesquieu nous a tracée, et voyons ce que devient l'éducation dans une démocratie, c'est-à-dire sous l'influence de la vertu. La vertu, pour l'auteur de ÏEsprit des lois, se confond avec le patriotisme : c'est le sacrifice de l'intérêt individuel à l'intérêt commun, et de l'esprit particulier des familles ou des classes à l'esprit général de la nation, à l'amour de ses institutions, de ses lois et du peuple tout entier. Ce qui résulte manifestement de ce principe, c'est que, dans une démocratie, l'éducation doit être publique, et qu'il n'y a véritablement d'éducation publique que sous un tel régime.

L'histoire de notre pays, et celle de toutes les contrées de l'Europe qui ont marché sur nos traces, en est une preuve. Jusqu'en 1789, les grands seigneurs faisaient élever leurs enfants dans leurs hôtels par des gouverneurs de leur choix. La bourgeoisie faisait élever les siens par des congrégations religieuses qui ne tenaient leur mission que d'elles-mêmes, et, quant au peuple, on le laissait croupir dans une entière ignorance. C'est la Convenlion nationale qui, en créant l'école, ou plutôt les écoles normales, le 30 octobre 1794, et les écoles centrales, le 2 février 1795, a posé les premières bases de notre système d'éducation publique, perfectionné successivement ou modifié par les gouvernements suivants. Les pays voisins qui nous ont emprunté les principes de 1789, la Belgique, le Piémont, l'Espagne môme, se rapprochent plus ou moins de notre s^'Stème d'éducation publique. Dans les pays aristocratiques comme l'Angleterre, l'enseignement supérieur est abandonné à des corps privilégiés et indépendants, les universités d'Oxford et de Cambridge, et l'enseignement inférieur, tant primaire que secondaire, y est à la merci des institutions et des congrégations particulières.

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Mais quoi ! parce que dans un État où règne le droit commun, c'est-à-dire le principe le plus essentiel de la démocratie, l'éducation doit être publique, faut-il qu'elle le soit de telle manière, qu'il n'y ait plus aucune place pour les influences particulières? Autant vaudrait abolir les droits et jusqu'à l'existence de la famille. Faut-il qu'elle s'impose par la violence ou par la contrainte? L'État doit-il être autorisé à se faire livrer, sous des peines plus ou moins graves, tous les enfants du pays , afin de les façonner à son gré? Autant voudrait supprimer les libertés au profit d'un despotisme collectif non moins impitoyable que le despotisme individuel. Montesquieu admet cette double conséquence pour le compte de la démocratie. Il lescroit nécessaires l'une et l'autre au soutien de ce régime. Mais, étrange illusion de la part d'un si grand esprit! sait-on quels sont ses exemples et ses preuves ? Les républiques guerrières delà Crète et de Lacédémone, où, selon son propre aveu, l'on n'était ni enfant, ni mari, ni père, et où la pudeur même était proscrite. Mais les républiques de la Crète et de Lacédémone étaient des aristocraties, organisées pour la guerre, c'est à-dire pour l'orgueil et pour la force, non pour

la vertu. Et quant au Paraguay, au Paraguay des jésuites, que Montesquieu nous présente également comme un modèle de gouvernement et d'éducation démocratique, c'était le régime du cloître et autre chose encore : c'était la théocratie, une forme de gouvernement qui a joué un grand rôle dans l'histoire, et que Montesquieu a oublié de compter. A Athènes, où le principe démocratique a été poussé à ses dernières conséquences, revêtant tour à tour la forme de la démagogie et celle de la dictature, nous ne voyons pas que l'éducation ait été publique; nous trouvons même la preuve du contraire dans l'accueil empressé qu'y trouvaient les sophistes, et dans le prix exorbitant qu'ils mettaient à leurs leçons. Une démocratie qui n'est pas vouée uniquement au métier des armes, mais qui vit par le travail, est obligée d'admettre autant de diversité dans l'éducation qu'il y en a dans les professions et dans les arts qui s'exercent au milieu d'elle.

Montesquieu se trompe encore, mais en partie seulement, quand il prétend que dans les États monarchiques, l'éducation dirigée par l'honneur a uniquement pour but de nous distinguer de

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nos concitoyens, de montrer que nous appartenons à un des rangs les plus élevés de la société et d'attirer sur nous les regards par tout ce qui peut nous donner de l'éclat; par des qualités plutôt brillantes que solides et qui tournent à la magnificence plus qu'à l'abnégation; par des mœurs plutôt élégantes et empreintes d'une certaine hardiesse, qu'irréprochables; par des manières plutôt raffinées que bienveillantes, plutôt propres à nous faire briller nous-mêmes qu'à témoigner de la bienveillance envers les autres. C'est là ce que signifient les trois règles fondamentales de l'éducation monarchique : « 11 faut mettre dans les vertus une certaine noblesse, dans les mœurs une certaine franchise, dans les manières une certaine politesse. »

Montesquieu aurait raison s'il ne parlait que des classes aristocratiques sous une monarchie absolue, ou d'une noblesse de cour, qui, ne trouvant aucun emploi à ses facultés, qui, n'ayant aucune part à la vie publique et arrachée par la vanité du prince à l'administration de ses terres et de ses châteaux, n'a pas d'autre moyen de se signaler que le faste, la galanterie et le raffinement le plus outré dans les relations de la société.

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De là la vie élégante et langoureuse, l'oisiveté maniérée de Marly et de Versailles, dont nous avons un reflet dans les romans du temps, dans la Clélie, le Grand Cyrus et toutes ces mièvreries et niaiseries qu'on voudrait nous faire admirer après des siècles d'oubli et de dégoût mérités. Mais les observations de Montesquieu ne peuvent s'appliquer en aucune manière aux autres classes de la société monarchique, même telle qu'elle existait au temps de Louis XLV. Elles ne s'appliquent pas aux parlements, au clergé, au corps enseignant, à la bourgeoisie, à la noblesse de campagne, et moins encore aux paysans, en un mot à ceux qui travaillaient de leur esprit ou de leurs mains. Elles ne s'appliquent pas davantage à l'anstocratie anglaise qui, au lieu de faire la roue dans les antichambres de la royauté, lui dictait des lois ou du moins l'obligeait de compter avec elle à la Chambre des lords.

Montesquieu n'est dans le vrai que lorsqu'il distingue dans nos sociétés modernes trois éducations différentes et même contraires : « celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde. C'est-à-dire celle de l'école, celle de la familk\ celle de l'expérience et de l'exemple. Mais d'où

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vient celte diversité? Est-ce uniquement comme il le dit, « du contraste qu'il y a parmi nous entre les engagements de la religien et ceux du monde ? Ce contraste, absolument inconnu aux anciens, comme il le remarque avec beaucoup de justesse y est bien pour quelque chose; mais la famille, telle qu'elle est constituée chez les peuples modernes, y joue encore un plus grand rôle . Chaque famille a ses traditions, ses affections, son influence propre, ses souvenirs et pour ainsi dire son esprit, que ni l'école, ni le monde, ni la religion même ne peuvent effacer complètement, qu'il serait d'ailleurs impie de détruire. A plus forte raison la famille résiste-t-elle à la volonté d'un despote ou à la puissance de l'État, sous quelque forme qu'elle se manifeste. Le souvenir de la famille, l'autorité de la religion, supérieure à celle des lois, auraient dû sutïire pour préserver Montesquieu des erreurs où il est tombé au sujet de l'éducation. L'idée de la liberté, qu'il a si bien défendue ailleurs, le sentiment de la diversité des facultés humaines, auraient dû également le sauver des erreurs qu'il professe relativement au luxe des nations.

Si nous voulions en croire l'auteur de VEsprit

des lois, l'égalité des fortunes, et, comme condition de l'égalité des fortunes, la pauvreté, serait la condition et par cela même la conséquence inévitable de l'État démocratique; tandis que l'inégalité des fortunes, et comme signe de cet état de choses, le luxe et la richesse, seraient la conséquence de la monarchie et du despotisme. Voici ses principaux arguments :

L'n gouvernement démocratique ou républicain (car ces deux choses sont très souvent confondues dans Montesquieu), un gouvernement démocratique ne peut subsister que par l'égalité ; non seulement par l'égalité des droits, mais par l'égalité des biens, l'inégalité devant amener tôt ou tard la domination du riche et la servitude du pauvre. Remarquons en passant le changement qui s'est fait dans la théorie des gouvernements, et combien l'auteur nous donne raison. C'était d'abord la vertu qui devait être l'âme, le principe des démocraties; c'est maintenant l'égalité. Or, « pour que les richesses restent également partagées, il faut que la loi ne donne à chacun que le nécessaire. Si l'on va au delà, les uns dépenseront, les autres acquerront, et l'inégalité s'établira. » De là la conclusion que la république n'est pos-

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sible qu'avec la pauvreté; parce que la pauvreté ce n'est pas seulement l'égalité, c'est le patriotisme et la vertu. « A des gens, dit Montesquieu, à qui il ne faut rien que le nécessaire, il ne reste à désirer que la gloire de la patrie et la sienne propre. »

Par une raison contraire, il faut à la monarchie et même au despotisme le luxe et la richesse. D'abord le luxe se produira de lui-même, par l'inégalité des conditions, surtout quand les diverses classes de la société se montrent les unes à côté des autres dans un grand centre de population, dans une immense capitale. « Plus il y a d'hommes ensemble, plus ils sont vains et sentent naître en eux l'envie de se signaler par de petites choses. Ceux qui sont inconnus les uns aux autres cherchent à se distinguer par le luxe. Chacun prend les marques de la condition qui précède la sienne, et cela même devient insuffisant, parce qu'à force de vouloir se distinguer, tout devient égal... » Puis le luxe est nécessaire à une monarchie; il est le principe de l'inégalité des conditions et le moyen de l'entretenir, autant qu'il en est la conséquence. Il est indispensable à la splendeur des rangs et surtout du rang suprême, du

trône et de la cour. Ce que nous disons de la monarchie s'applique également au despotisme. Le luxe et Tabus de la richesse sont nécessaires à celui qui commande comme à celui qui obéit. « Un esclave choisi par son maître pour tyranniser d'autres esclaves, incertain pour le lendemain de la fortune de chaque jour, n'a d'autre félicité que celle d'assouvir l'orgueil, les désirs et les voluptés de chaque jour. »

L'aristocratie se trouve dans une autre position, selon Montesquieu. Elle n'est pas tenue de se condamner à une pauvreté aussi absolue que la démocratie; mais si elle a des richesses, elle est obligée de les dissimuler aux yeux du peuple, dans la crainte d'exciter sa colère et son envie; elle est obligée de les dépenser dans l'intérieur de ses palais, loin des regards, ou dans des lieux plus secrets encore. « Il n'y a, dit Montesquieu, que des gens très pauvres qui ne peuvent pas recevoir, et des gens très riches qui ne peuvent pas dépenser. » Il nous cite l'exemple de Venise, où les nobles sont tellement accoutumés à l'épargne, qu'il n'y a que les courtisanes qui puissent leur faire donner de l'argent. « Les femmes les plus méprisables y dépensent sans danger, pen-

dant que leurs tributaires y mènent la vie du monde la plus obscure. »

Toutes ces antithèses sont fort spirituelles, mais la vérité les repousse. Opposons d'abord à Montesquieu l'autorité des faits : Athènes était une démocratie, et l'on sait que cette ville, modèle éternel d'élégance et de splendeur, patrie des arts et de la civilisation la plus raffinée, ne professait pas un amour ardent pour la pauvreté. Si la démocratie des États-Unis ne brille pas, comme celle d'Athènes, par la politesse et les arts, on ne peut pas lui faire le reproche de détester les richesses et de ne rien faire pour les acquérir. S'il est vrai que la monarchie est toujours environnée d'un certain éclat, il n'en est pas de même du despotisme. Les rois de Prusse Frédéric-Guillaume l*^' et Frédéric—Guillaume II ; le roi de Suède Charles XII, et combien d'autres encore, sont cités dans l'histoire pour la simplicité de leurs mœurs et même pour leur parcimonie. Il est tout aussi impossible de soutenir qu'une aristocratie est obligée de se renfermer dans la médiocrité et de s'abstenir, sous peine de révolution, de toute splendeur extérieure. Toute aristocratie ne ressemble pas nécessairement à l'aristocratie véni-

tienne. Celles de Gênes, de Pise, de Milan, de Florence, car Florence était une véritable aristocratie sous le nom d'une république démocratique, étaient bien différentes. L'aristocratie anglaise qui joue un si grand rôle dans l'État, et qui seule l'a fait ce qu'il est, ne s'est jamais imposé la loi de cacher ses richesses, plus considérables peut-être que celles de toutes les aristocraties du monde. C'est par là même qu'elle est populaire et qu'elle accomplit de si grandes choses.

Voilà, dis-je, quels sont les faits. Mais ces faits ont leur raison d'être. Pourquoi donc le luxe et les richesses, qui en sont la véritable source, sont-ils indépendants de la forme du gouvernement, et les rencontrons-nous aussi bien sous les constitutions qui semblent les exclure, que dans celles qui les réclament impérieusement? C'est que d'abord il ne suffit pas que le luxe et les richesses soient à leur place sous une monarchie ou sous un gouvernement despotique; il faut encore qu'il y ait une puissance, une force, des facultés propres à les produire: or, ces facultés, la monarchie nt^ les fait pas naître là où elles n'existent pas dans le génie du peuple, et la démocratie ne peut les détruire là où elles existent.

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La forme du gouvernement ne change pas la nature et les aptitudes des nations, et réciproquement, les nations, comme les individus, no se laissent pas façonner au gré de ceux qui exercent le pouvoir. Une nation industrielle, une nation commerçante, une nation propre à la culture des arts, donnera l'essor à son génie, quelles que soient les constitutions et les lois qu'on lui impose; elle renversera ces constitutions et ces lois, plutôt que de faire violence à ses dispositions naturelles.

Ensuite, il est faux de dire que l'homme soit tellement esclave de sa position et de sa fortune, qu'il ait si peu d'empire sur sa volonté, ses mœurs, ses sentiments et ses idées, qu'il ne puisse être libre que d ms la pauvreté, qu'il soit fatalement condamné à l'oppression et à la servitude, à la corruption publique et privée, dès que le luxe et les richesses commencent à se répandre. Les sociétés modernes ne ressemblent pas aux sociétés antiques, souillées par la plaie de l'esclavage. Elles vivent par le travail, par l'industrie; si l'industrie répand le goût du luxe, elle répand aussi le bien-être sur des classes souffrantes, qu'il est impossible d'appeler à la vie

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morale, à la vie religieuse, à la vie intellectuelle, à la vie politique, si l'on n'apaise chez elles les premiers besoins, si on ne les soustrait à l'étreinte de la faim et de la misère.

Les richesses, il est vrai, produisent l'inégalité; mais ce n'est point cette inégalité immuable qui accompagnait les castes dans l'antiquité et au moyen âge. L'inégalité des richesses, quand elle se montre à côté de l'égalité dans le droit, de l'égalité dans la liberté, change fréquemment de place. Car celui qui se livre à l'oisiveté et au désordre perd sa fortune; celui qui soutient un travail sans relâche et qui, dans un État libre, use de ses droits pour exercer ses facultés, ses talents, ses forces, celui-là arrive à la fortune, à la réputation, ou réussit au moins à se placer à l'abri du besoin. Les richesses et le luxe sont le fruit naturel de l'industrie, l'inriustrie est la plus haute expression du travail ; mais le travail, le travail libre, encouragé par l'opinion, secondé par la science, est la condition de toute dignité et de toute moralité humaine, la base de la famille aussi bien que de l'État, la première garantie de la liberté.

Enfin, toute richesse est-elle nécessairement

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propre à énerver les âmes et à corrompre les mœurs? Outre les richesses matérielles, n'y a-t-il pas, si je puis les appeler ainsi, les richesses morales, les richesses intellectuelles, les richesses artistiques? Sans le bien-être que l'industrie nous assure, où trouver le loisir nécessaire pour la culture des lettres, des sciences et des arts? Puis, les arts, à les considérer en eux-mêmes, les beaux-arts ne sont -ils pas le plus grand de tous les biens? Et quel moyen est plus propre à élever les âmes, à donner un noble essor à l'imagination et au sentiment, pourvu qu'ils ne se montrent pas infidèles à leur mission, et qu'au lieu de flatter les penchants honteux de notre nature, ils soient l'expression du beau et du grand, la beauté morale, devenue visible à nos yeux, la splendeur que Dieu a répandue sur la nature, rendue accessible à nos sens?

Je pourrais élever d'autres objections contre la théorie de Montesquieu sur l'étendue des États. Il veut que la république ne règne que sur un territoire borné, la monarchie sur un territoire moyen et le despotisme sur de vastes conquêtes et des nations innombrables. « Les fleuves, dit-il (livre VIII), courent se mêler dans la mer; les

monarchies vont se perdre dans le despotisme. » Je pourrais lui opposer les États-Unis, qui forment une république aussi vaste que toute l'Europe ; Garthage qui a eu l'honneur d'être la rivale de Rome, et Rome républicaine qui a été la maîtresse de l'univers. Je pourrais lui opposer l'Angleterre monarchique, qui ne règne pas sur un territoire mo3'en, mais sur d'immenses colonies, dont l'une ne compte pas moins de deux cents millions d'âmes. Je pourrais lui opposer Monaco et le duché de Modène, qui sont des États despotiques. Mais les critiques de détails ne nous apprendraient rien au delà de ce que nous savons déjà : que Montesquieu a trop abusé de son esprit et de la figure de l'antithèse dans la division des gouvernements et dans la distinction des principes qui les font mouvoir. J'aime mieux rappeler avec quelle sagacité, avec quelle profondeur de bon sens et quelle exactituile d'observation, il nous explique la décadence et la chute des États. Les gouvernements, selon lui, périssent par deux causes : quand ils abandonnent les principes sur lesquels ils sont fondés et quand ils les exagèrent. Ils abandonnent leurs principes quand, par exemple, la république laisse pénétrer dans

son sein la corruption et avec la corruption, Tambition du pouvoir, l'inégalité des droits et des conditions ; quand la monarchie laisse périr dans son sein le principe d'autorité, et enfin quand le despotisme reste ce qu'il est; car ainsi que Montesquieu le remarque avec raison : « Il est corrompu de sa nature. »

Mais les gouvernements périssent plus souvent en exagérant leurs principes qu'en les abandonnant; la république, en poussant les idées d'égalité et de liberté jusqu'à la confusion et à la licence, jusqu'à l'avilissement le plus complet de ses propres magistrats, et la monarchie, en poussant le principe d'autorité jusqu'à l'arbitraire; une monarchie est perdue, selon Montesquieu, dès l'instant que le monarque peut dire : « l'État.» c'est moi. »

Les Étals ne durent et ne se perfectionnent que par la réunion de ces deux choses : la vertu et la liberté ! « La place naturelle de la vertu, dit Montesquieu, est auprès de la liberté ; mais elle ne se trouve pas plus auprès de la liberté extrême qu'auprès de la servitude. » Ces mots nous annoncent une nouvelle forme de gouvernement, dont Montesquieu n'a pas parlé jusqu'à

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présent, mais dont il va nous entretenir avec respect et avec amour, et qui est l'idéal vainement cherché ailleurs par sa calme et haute intelligence.

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