CHAPITRE PREMIER
Notions biographiques.
En 1762, pendant que les libraires, ne pouvant suffire à l'avidité du public, étaient obligés de louer à l'heure la Nouvelle Héloïse el les premiers livres de YEmile, l'auteur de ces deux ouvrages, proscrit en France et presque en Europe, voyait brûler ses écrits par la main du bourreau et demandait vainement un asile à sa propre patrie. Trente ans après, en 1792, dans les temples dérobés au culte de Dieu, l'encens fumait devant les bustes de deux hommes, dont l'un était Voltaire et l'autre Jean- Jacques Rousseau. Après la proscription, l'apothéose; après l'apothéose, une nouvelle proscription plus dure que la première,
parce qu'elle venait non d'un parlement, mais d'un homme de génie; parce qu'elle frappait, non l'homme, mais la pensée. Ceux dont les souvenirs remontent à cette époque savent avec quelle émotion fut accueilli dans le monde, il y a un peu plus d'un demi-siècle, le premier volume de V Essai sur f indifférence en matière de religion, dirigé presque tout entier contre l'auteur du Contrat social et de la Profession de foi du Vicaire savoyard. Aujourd'hui, proscripleurs et adorateurs, iconoclastes et idolâtres semblent a\oir également disparu. Autour du nom de Rousseau régnent le silence et le désert, que troublent seulement de loin en loin un critique, un érudit, un curieux. On va lui demander encore quelque belle page, quelque noble inspiration, quelque douce rêverie, mais non des dogmes et des oracles comme autrefois. Nous sommes donc très bien placés pour le juger, ni trop loin ni trop près, comme le veu t Pascal. Pour bien comprendre, je ne dirai pas le système, car aucune expression ne serait plus fausse, mais les principes de Rousseau, il faut se faire une idée de la position qu'il a prise au milieu de son siècle ; et cette position elle-même tient en grande partie à son éducation et à son caractère.
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On sait comment il a été élevé, dans un monde à part, entre les héros de roman et ceux de Plutarque, dont les uns lui donnèrent de fausses idées sur les hommes et les autres sur la société. Jeté dans la vie réelle avec cette double illusion et obligé de se frayer un chemin dans les conditions les plus humbles, il ne peut réussir à rien, se fixer nulle part, se plaire avec personne, parce que partout se présente le contraste de la réalité et de ses chimères; parce qu'il ne trouve pas la situation qui convient à ses sentiments, ni les sentiments qui conviennent à sa srituation. Aussi est-il mécontent de tout le monde et tout le monde est-il mécontent de lui, A ce double malheur— une imagination exaltée et un sort vulgaire, — si vous ajoutez, je ne dirai pas une sensibilité profonde ni délicate, mais des passions vives, impérieuses, personnelles et sensuelles, vous aurez le caractère de Rousseau tout entier, son isolement, sa défiance, son orgueil, sa misanthropie, ses prétentions de n'avoir rien de commun avec le reste du genre humain, prétentions très naïvement exprimées dans le début des Confessions. « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point d'imitateur.
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Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul je sens mon cœur et je connais les hommes; je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. »
On n'a voulu voir dans ces étranges paroles que de l'orgueil. Oui, sans doute, l'orgueil y tient une grande place; mais il y a encore autre chose : le sentiment tout à fait sincère d'une existence isolée ; je dis isolée et non pas supérieure ; car la supériorité s'aUie au plus ardent amour pour les hommes et à la sociabilité la plus aimable. Rousseau se sentait isolé parce qu'il ne comprenait rien aux hommes ni au temps où il vivait ; en prenant ses rêves pour la vérité, il croyait que tout, excepté lui, était sorti des voies de la nature. De là son mépris pour les devoirs les plus sacrés de la vie en même temps qu'il cherche à s'élever au-dessus d'eux dans le domaine de l'imagination.
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Et ce même sentiment, Rousseau l'apporte dans ses écrits, dans sa vie de philosophe et d'écrivain : « Rousseau, dit La Harpe, est entré dans le domaine des lettres comme Coriolan est rentré dans Rome, respirant la vengeance et se souvenant des marais de Minturnc. » Non, ce jugement n'est pas juste et ne s'accorde ni avec les idées philosophiques ni avec les créations littéraires de Rousseau ; il ne peut se concilier avec l'élévation morale que respirent partout ï Emile et quelques lettres de la Nouvelle ffélaise, ni avec ce tendre amour de la rêverie et de la nature qui règne comme un parfum, alors tout à fait nouveau, dans les Promenades. Ce que Rousseau apporte dans ses écrits comme dans ses actions, c'est le sentiment de son isolement. En effet, il est seul, ayant à la fois contre lui les théologiens et les philosophes. Il soutient contre les premiers les droits absolus, la souveraineté illimitée de la raison et l'absence de toute révélation ; il écrit contre eux le Dialogue de V Inspiré et du Maisonneur. Il défend contre les seconds la cause du spiritualisme, l'existence de Dieu, l'immortalité et la spiritualité de l'àme, le libre arbitre, la loi du devoir. Il est seul, ayant contre
lui non seulement les opinions, mais les institutions ; car ces institutions, qui condamnent sa vie, qui blessent à la fois son orgueil et ses chimères, qui commandent à un autre monde que celui où il vit et où il se sent capable de vivre, il prétend les réformer de fond en comble, il prétend les refaire en prenant son modèle dans la nature ; il entreprend par l'éducation de renouveler l'homme, et par sa théorie politique de renouveler la société. On comprend qu'une fois entré dans cette voie rien ne l'arrête, ni les faits, ni les traditions, ni les jugements de ses pairs. Au roman en action et en souvenir vient se joindre le roman philosophique; à l'isolement moral, l'isolement intellectuel, qui a pour véritables noms le paradoxe et l'abstraction.
Rien de plus caractéristique que la manière dont Rousseau est entré dans la carrière des lettres. Il ne s'était occupé encore que de musique et n'avait écrit que quelques pages recueillies dans YEncijclopédie sur cet art qu'il aimait tant, avec quelques livrets d'opéra, lorsque, allant visiter son ami Diderot, retenu en prison à Vincennes, et lisant en chemin le Mercure de France^ ses yeux tombent sur le sujet de prix proposé
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par l'Académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. » Aussitôt voilà sa vocation qui s'éveille, son imagination qui prend feu, tous ses instincts qui l'assiègent, et il se met à écrire immédiatement la fameuse prosopopée de Fahricius. Singulière destinée que celle de cette petite Académie de province I C'est aussi un concours d'une Académie de province, celle de Besançon, qui a provoqué le trop fameux mémoire : Qu est-ce que la propriété ?
On a prétendu que c'est par un calcul intéressé, afin de fixer sur lui plus sûrement l'attention, que Rousseau, dans cette lutte, a pris le contrepied du sens commun ; mais je n'en crois rien, car cette décision, prise à l'âge de trente-sept ans, est d'accord avec tous ses antécédents et tous les traits de son caractère. Ce discours, véritable déclamation à la façon des rhéteurs et des sophistes de l'antiquité, mais où se révèlent déjà un grand talent de style et une rare hardiesse de pensée, même pour le xvin'^ siècle, n'est encore qu'une attaque partielle contre la société, un retour vers son enfance héroïque, telle que nous la rêvons sur la foi de Ïite-Live et de Plutarque.
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Deux ans après, la même Société savante propose un autre sujet de prix : « Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle. » Rousseau entre de nouveau dans la lice, et, celte fois, enseignes déployées. Il ne ménage plus rien, ne respecte plus rien, et soutient hautement, avec cette chaleur dont lui seul a su animer le paradoxe, non seulement que la civilisation, mais que la société elle-même est mauvaise, que la société est un état de corruption et de déchéance qui nous éloigne de plus en plus de notre état naturel, par conséquent de notre véritable destinée.
Il y a donc, selon lui, en quelque façon, deux hommes qui n'ont entre eux presque rien de commun : l'homme originel et l'homme social ; l'homme tel qu'il est sorti des mains de Dieu, tel qu'il a vécu quelque temps au sein de la nature, et l'homme corrompu, asservi, dégradé par ses propres institutions. De sorte que la société, pour être constituée de la manière la plus raisonnable et la plus juste, n'a rien à demander à l'homme naturel, ou, ce qui revient au même, n'a pas à tenir compte de l'individu, puisque celui-ci ne peut exister, libre et indépen-
dant, que dans l'état de nature ; et réciproquement, que l'individu pour remonter à la perfection dont il a joui à son origine, pour reconquérir le bonheur, le repos, l'innocence et la force qu'il a perdus, n'a rien à demander à la société.
Tous les ouvrages de Rousseau, je veux dire les plus importants d'entre eux, ceux qui contiennent à la fois sa morale, sa politique et ses idées sur le droit, dérivent de cette seule pensée, et par elle se rattachent les uns aux autres. Après avoir montré, dans le Discours sur l'origine et les fondements de rinégalité, ce qu'était l'homme immédiatement après sa naissance, sous le regard et sous l'empire de la nature, il" fallait dire ce qu'il doit être aujourd'hui, au milieu des entraves et sous la contrainte de la société, ou de quelle manière la société doit être constituée et gouvernée, si l'on veut mettre un frein aux désordres et aux souffrances qu'elle entraîne après elle. Tel est le but du Contrat social et des écrits qui en sont comme le commentaire : les Considérations sur le gouvernement de la Pologne^ le discours sur VÉconomie politique, et les Lettres à M. Butta-Foco sur la législation de la Corse. Rousseau veut bien faire cette concession que nous ne pouvons pas retour-
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ner dans les forêts vivre avec les ours, et que, la société étant devenue un mal nécessaire, nos eiîorts doivent se borner à Taméliorer, à la corriger et à lui donner des institutions plus justes que celles qui la gouvernent aujourd'hui. Enfin, après nous avoir appris comment l'homme est tombé, il a jugé nécessaire de nous instruire des moyens de le relever et de le rendre autant que possible, dans le sein même de la société, à cette nature si aimable et si heureuse dont il paraît chaque jour s'éloigner davantage. C'est la tâche que Rousseau a réservée à l'éducation, et c'est pour nous enseigner de quelle façon elle doit être remplie, qu'il a écrit VEmile, la plus originale et la plus profonde de toutes les productions de sa plume.
Mais parce que ces œuvres se répondent et se suivent en nous présentant, sous toutes ses faces, le problème de la destinée humaine, en l'étudiant successivement, par rapport à notre origine, à notre état actuel et à notre avenir, il ne faut pas croire qu'elles s'accordent entre elles, ou qu'elles forment une doctrine parfaitement conséquente. C'est le contraire qui arrive. Toute la pensée de Rousseau, toute sa carrière philosophique et poli-
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tique peut être caractérisée par trois mots qui en marquent, pour ainsi dire les principales étapes: hypothèse, chimère, contradiction.
C'est l'hypothèse qui se présente la première et qui fait la substance des deux discours adressés à l'Académie de Dijon : car quoi de plus hj'pothétique que celte condition originelle de l'homme qui remonte au delà de toutes les traditions, soit historiques, soit religieuses, et dont il faut pourtant avoir une idée, si l'on accuse la société d'être un état de décadence. Rousseau luimême en convient naïvement, lorsqu'il dit que cet état « n'a peut-être point existé », et qu'en tout cas il n'est pas facile de s'en faire une notion juste dans notre condition actuelle. « Semblable à la statue de Glaucus, que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée, qu'elle ressemblait moins à un dieu qu'à une bête féroce, l'âme humaine altérée au sein de la société par mille causes sans cesse renaissantes, par l'acquisition d'une multitude de connaissances et d'erreurs, par les changements arrivés à la constitution des corps, et par le choc continuel des passions, a, pour ainsi dire, changé, d'apparence au point d'être presque méconnaissable. »
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Après rhypothèse vient la chimère, après l'état de nature tel que Rousseau le suppose, la société telle qu'il l'imagine, et (ju'il entreprend de la fonder sur un contrat inexécutable. Il a dit luimême dans une des plus belles lettres de la Nouvelle Héldise : « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité. » Il n'a été que trop fidèle à cette maxime. Le pays des chimères a été sa véritable patrie et le seul but de sa pensée, aussi bien que de ses affections. C'est pour lui qu'il a écrit le Contrat social ; mais malheureusement ses abstractions, prises au sérieux, sont devenues en d'autres mains la justification de la violence et un texte perpétuel d'accusations contre la liberté.
Enfin, de même que l'ordre social préconisé par Rousseau est en opposition avec son létat de nature, de même l'homme, tel qu'il veut le former pour l'avenir, l'homme de son Emile, élevé dans le respect de sa liberté, de son indépendance, de sa dignité personnelle, de la propriété et de la famille, est en opposition complète avec son ordre social. Le spiritualisme, défendu contre tout le xviii^ siècle dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, le sentiment religieux élevé dans
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la Nouvelle Héloïse à peu de distance du mj'sticisme, ne s'accordent pas davantage avec les maximes du droit naturel enseignées dans la préface du Discours sur Vorigine de Vinégalité. Que conclure de là? Que Rousseau n'a pu entrer dans le vrai qu'en cessant d'être conséquent; que ses œuvres les plus belles et les plus pures, celles qui assurent à son nom l'immortalité, sont un éclatant démenti infligé aux autres ; qu'en un mot, il ne s'est sauvé du naufrage que par la contradiction.
C'est le châtiment mérité de ceux qui, dans la philosophie comme dans la politique, dans la politique comme dans la morale et dans la science du droit, se font une joie de briser la chaîne des temps, suppriment la solidarité des âmes et des intelligences, s'affranchissent de la reconnaissance envers les générations écoulées, et, répudiant l'héritage de leurs pères sans se souvenir des larmes et du sang qu'il a coûtés, semblent vouloir effacer de leurs cœurs le dogme de la fraternité humaine, non moins éclatant dans l'histoire que dans la conscience et dans la tradition. Il est juste que leur impuissance soit le châtiment de leur orgueil et de leur isolement
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volontaire, et que, tout en se révoltant contre l'autorité des siècles, ils soient forcés de rendre témoignage à cette parole antique : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul. »