CHAPITRE III
Le « Contrat social ».
Voltaire, après avoir reçu un exemplaire du Discours sur Vorigine et les fondements de rinégalité, en remercia l'auteur par ce compliment ironique : « Il prend envie de marcher à quatre pattes en vous lisant. » Le sentiment de Voltaire, combattu d'abord par un enthousiasme irréfléchi, est devenu celui de tout le monde. Il j a longtemps que le bon sens public a fait justice des rêveries de Rousseau sur l'état de nature et les délices de la vie sauvage. Mais il n'en est pas de même de sa théorie sur la constitution et le gouvernement de la société. Cette partie de ses opinions, sans qu'on se doute de son origine, a exercé sur les
esprits un immense empire, et n'a pas cessé, depuis soixante ans, de compromettre la cause de la liberté en obscurcissant toutes les idées d'ordre et de justice, et en fournissant des arguments à des utopies irréalisables. Cependant la politique de Rousseau n'est qu'une conséquence légitime de sa philosophie de l'histoire, je veux dire de son roman sur l'état de nature. Le Contrat social n'est que le développement et la continuation du Discours sur Vorigine et les fondements de rinégaUté imrmi les hommes. On peut dire, avec une exactitude rigoureuse, que les conclusions de l'un servent à l'autre de prémisses. Le premier de ces deux ouvrages, malgré le ton sentencieux et l'appareil géométrique qui y régnent, n'a donc pas plus de solidilé que le second.
Puisque la société n'est pas dans la nature, et que nous sommes assez dégradés pour ne pouvoir plus vivre hors de son sein, il faut nécessairement qu'elle repose sur une autre base : ou sur la force, ou sur la convention , c'est-à-dire un contrat librement accepté par tous les membres du corps social. Nul doute, dans l'opinion de Rousseau, que la force n'ait joué un très grand rôle dans l'organisation de la société telle qu'il
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Ta trouvée; mais ce qui a été n'est pas la règle de ce qui doit être. La société ne subsiste que par les lois, et les lois invoquent le droit, qui est tout l'opposé de la force. Quant à placer le droit dans la force elle-même, c'est une contradiction manifeste. La force a le même caractère que la nécessité, à laquelle il est impossible de ne pas céder quand on est le plus faible, et le droit, c'est la raison qui réclame notre obéissance, même en l'absence de toute contrainte. La force écartée, « restent, dit Rousseau, les conventions pour base do toute autorité légitime parmi les hommes ».
Gela paraît logique ; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est la conséquence qui en découle, et qui suffirait à elle seule pour condamner tout le sj'stème. Si la société n'est qu'une pure convention ou le résultat d'un contrat, toutes les lois sur lesquelles elle repose, tous les devoirs qu'elle nous prescrit, tous les droits qu'elle nous reconnaît sont également de convention et peuvent être, selon la volonté des contractants, conservés, changés, au supprimés. Ne parlez pas de devoirs ni de droits naturels, car vous savez - que, dans l'état de nature, et même dans Tétai
sauvage qui lui succède, toutes les actions de riiomme émanent de la pitié ou de la conservation de soi-même. Or, la pitié et le sentiment de la conservation sont des passions qui appartiennent, non seulement à l'homme, mais à l'animal ; et les passions, de même qu'elles n'imposent pas de devoirs, ne confèrent point de droits.
Rousseau se trouve donc en désaccord avec lui-même, et, au lieu de suivre sa pensée, n'obéit qu'à son cœur, lorsqu'en parlant de l'esclavage il s'écrie avec une généreuse indignation : « Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. « Ces droits de l'humanité, quels sontils? Quels sont les devoirs que nous avons à remplir en dehors de toute convention et de toute législation positive? L'idée même d'un devoir et d'un droit ne peut exister pour nous que dans l'ordre social, qui les crée en quelque sorte. C'est la société qui fait de l'homme un être moral.
Mais voici une autre conséquence encore plus grave, s'il est possible, au moins pour ceux qui voient dans Rousseau l'apôtre des idées libérales, l'ennemi déclaré de toute servitude. Avec l'anéantissement de nos devoirs et de nos droits, ou,
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ce qui revient au même, avec la doctrine qui les fait dépendre du caprice des hommes et des articles d'une constitution ou d'un code, que devient l'idée même de la liberté, puisque la liberté, comme l'a si bien définie Montesquieu, n'est que la faculté de faire ce qu'on doit vouloir, ou d'user de son intelligence et de ses forces selon sa conscience et ses besoins, en respectant les droits d'autrui et ceux de la société tout entière. On peut affirmer, avec toute certitude, que l'idée de la liberté n'est pas moins étrangère à Rousseau qu'à Hobbes, puisqu'il la confond, comme cet apôtre du despotisme, avec les forces de l'individu, et ne l'admet que dans l'état de nature. La société, telle qu'il la conçoit, en demande le sacrifice pour lui substituer un autre avantage, dont je parlerai tout à rheure.
Ce jugement paraît étrange; il est manifestement en opposition avec les pages éloquentes que Rousseau a écrites contre l'esclavage, ou plutôt qu'il a empruntées, en les enflammant de son style, à l'Esprit des lois. Cependant, il n'est que l'expression fidèle de la vérité, et l'on ne tardera pas à en avoir la preuve.
Rousseau démontre très bien que, si l'on ad-
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met son principe, et s'il n"j a de société légitime que celle qui repose sur un contrat, l'esclavage, tel qu'on le conçoit ordinairement, est ruiné dans sa base; un homme, et encore moins un peuple, ne peut pas s'aliéner, pour son propre compte et pour celui de ses descendants, au profit d'un individu ou d'une famille, quels que soient les avantages qu'il recueille de ce crime, un véritable suicide, d'autant plus criminel qu'il survit à celui qui Ta commis et devient en quelque sorte héréditaire. « C'est une convention vaine et contradictoire de stipuler, d'une part une autorité absolue, et de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'on n'est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger? Et cette seule condition sans équivalent, sans échange. n'entraîne-t-L'lle pas la nullité de l'acte? Car, quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu'il a m'appartient, et que, son droit étant le mien, ce droit de moi contre moimême est un mot qui n'a aucun sens. »
Mais il y a plus d'une manière d'avilir et d'opprimer les hommes. Indépendamment de la servitude civile, il y a la servitude politique. Indépendamment de la domination du maître
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sur l'esclave, il y a celle de l'Étal sur les particuliers, celle des majorités sur les minorités, le despotisme des masses sur tout ce qui s'élève au-dessus de leur niveau; et celui-là, Rousseau l'accepte dans toute sa rudesse, il l'exige comme la condition sans laquelle il n'y a ni société, ni gouvernement légitime. C'est une conséquence rigoureuse de son principe. Puisque la société est le résultat d'un contrat, c'est-à-dire d'un acte de pure convention, ([ui n'est obligé de se conformer à aucune loi naturelle; puisque ce contrat ne peut avoir lieu ([u'entre l'individu et le corps tout entier, il est évident que le corps dispose à son gré de l'individu; que l'individu n'a rien qui lui appartienne en propre; que sa personne et ses biens appartiennent à l'association ou à l'État. Il n'y a d'État solide et régulièrement constitué que celui (|ui repose sur cotte base. C'est à ce résultat qu'aboutissent toutes les clauses du contrat social; mais laissons à Rousseau lui-même le soin de nous les expliquer. Aucun commentaire ne vaudra le sien.
« Ces clauses bien entendues se réduisent toutes à une seule, savoir : l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la commu-
nauté. Car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et, la condition étant égale pour tous , nul n'a intérêt de la rendre onéreuse aux autres. De plus, l'aliénation se faisant sans réserve, l'union est aussi parfaite qu'elle peut l'être, et nul associé n'a plus rien à réclamer... Enfin, chacun se donnant à tous, ne se donne à personne; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière les mêmes droits qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd et plus de force pour conserver ce qu'on a. Si donc on écarte du pacte social ce qui n'est pas de son essence, on trouvera qu'il se réduit aux termes suivants : chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprêma direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. » Il se forme ainsi, selon Rousseau, un moi commun, une personne publique, à laquelle sont transportés tous les droits, toutes les facultés et jusqu'à la conscience de la personne naturelle. Les droits de cet être collectif et irresponsable n'ont pas d'autres limites que sa puissance. Il est impossible de sacrifier d'une manière
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plus complète la liberté individuelle, non seulement à l'État, mais au pouvoir aveugle et aux passions violentes de la multitude. En vain Rousseau cherche-t-il à nous rassurer par cette réflexion, que, la condition étant égale pour tous, personne n'a intérêt à la rendre onéreuse aux autres. Non, la condition n'est pas égale pour tous, car les hommes ne sont pas égaux. Il y en aura toujours qui l'emporteront sur les autres, ou par leur intelligence, ou par leur activité et leur courage, ou par la noblesse de leurs sentiments, par la constance de leurs affections, par tous les besoins d'une nature d'élite. Faut-il donc que les plus instruits et les plus sages reçoivent la loi des ignorants et des aveugles? ceux qui connaissent le prix du temps et la sainte discipline du travail, de ceux qui passent leurs jours dans le désordre et la paresse? les âmes tendres, délicates, religieuses, de ceux qui n'adorent que la matière et n'obéissent qu'aux instincts de la brute? que tous enfin fassent descendre leur esprit et leur cœur au niveau le plus bas? Mieux vaut, mille fois, le joug d'un seul que celui de cette masse turbulente, inintelligente et exaltée par l'ivresse de la toute-puissance.
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Mais, dira-t-on, quel que soit le principe sur lequel Rousseau essaye de fonder l'ordre social et son contrat imaginaire, n'est-il pas obligé de reconnaître qu'il n'}^ a pas de sociétés sans lois, et que toutes les lois d'un État organisé en supposent d'irrévocables, de fondamentales, qui leur donnent, en quelque sorte, le droit de naître, et qui sont le fondement unique de leur autorité? Or, s'il en est ainsi, le pouvoir de la multitude n'a-t-il point des bornes? n'y a-t-il pas certaines institutions et certains droits mis à l'abri de ses caprices? n'y a-t-il pas des garanties pour la dignité, la sécurité et la légitime action de l'individu? Le langage impérieux de Rousseau no nous permet pas de nous faire cette illusion. La communauté, selon lui, n'est tenue envers ses membres à aucun engagement positif. Il n'y a aucune de ses lois qu'elle soit obligée de garder ; il n'y en a aucune qu'elle ne puisse enfreindre, même pendant qu'elle la déclare en pleine vigueur « Il est contre la nature du corps politique que le souverain s'impose une loi qu'il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considérer que sous un seul et même rapport, il est alors dans le cas d'un particulier contractant avec lui-même : par où l'on
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voit qu'il n'y a ni ne peut y avoir nulle espèce de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple, pas même le contrat social. »
Qu'on le remarque bien, c'est le même raisonnement, ce sont presque les mêmes termes par lesquels Rousseau a démontré que l'esclave n"a aucun recours contre son maître; que le maître, en absorbant les droits et pour ainsi dire la personne de son esclave, n'a de lois à recevoir que de sa propre volonté. Mais quoi ! celte conformité de situation n'est-elle pas une preuve que la société comme Rousseau la conçoit, telle qu'il vient de la définir, n'est qu'une servitude générale et par suite sans espoir de rachat? Loin de dissimuler celte conséquence de sa doctrine, l'auteur du Contrat social prend une sorte de plaisir à la mettre en évidence. « Gomme la nature donne à chaque homme, dil-il, un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au K^orps politique un pouvoir absolu sur tous les siens ; et c'est ce même pouvoir qui, dirigé par la volonté générale, porte le nom de souveraineté. »
Si c'est ainsi qu'il faut entendre les droits de i'Élat, il est clair qu'ils s'étendent aux biens
comme aux personnes et que la propriété n'est pas plus inviolable que la liberté. La propriété, selon la définition qu'en donne la Constitution de 93, rédigée en quelque sorte sous les inspirations de Rousseau, ne sera que la portion de bien assignée à chaque citoyen par la loi. Pourquoi, en effet, la propriété serait-elle maintenue? Absolument contraire à l'ordre naturel, elle ne s'accorde pas mieux, selon les idées de Rousseau, avec le principe sur lequel repose le contrat social. « Chaque membre de la communauté se donne à elle au moment qu'elle se forme, tel qu'il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont ses biens font partie. » — « L'Etat, à l'égard de ses membres, est maître de tous leurs biens par le contrat social, qui sert de base à tous leurs droits. »
Ces propositions, prises à la lettre, contiennent évidemment l'apologie du communisme : car dire que l'État est le seul propriétaire et que les citoyens n'ont qu'un droit de jouissance concédé et défini par la loi, c'est abolir toute propriété individuelle et particulière. Mais Rousseau, moins hardi que quelques-uns de ses disciples, n'ose pas aller jusque-là. A la communauté absolue il
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préfère l'égalité ; l'égalité des biens, condition indispensable, à ses yeux, de l'égalité des droits. D'ailleurs la propriété, malgré Thorreur qu'elle lui inspire, est, dans son opinion, un moyen puissant d'intéresser les hommes à l'ordre social ; car l'ordre social, l'empire des lois, ne profite qu'à ceux qui ont quelque chose, tandis qu'il est nuisible à ceux qui n'ont rien. Il faut donc faire en sorte que tous aient quelque chose et que personne n'ait rien de trop.
Que personne n'ait rien de trop ! Sous celte réserve, la propriété peut exister sans danger ; elle ne fera pas ombrage aux passions de la multitude et ne diminuera pas la toute-puissance de l'État. Toutes les armes de la démagogie — le maximum, la loi agraire, l'impôt progressif, les réquisitions arbitraires, l'emprunt forcé — sont renfermées dans ces quelques mots.