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CHAPITRE IV

La liberté religieuse.

Nous connaîtrions d'une manière très incomplète la doctrine de Locke sur les fondements naturels du droit civil et du droit politique, si, après avoir exposé ses vues sur l'État et sur la Société pris en général, nous ne l'interrogions aussi sur les rapports de l'État et de la Religion, ou de la société temporelle et de la société spirituelle. Cette grande question, quand le sol de l'Angleterre et de toute l'Europe était encore ensanglanté par les guerres de religion, et à la veille d'une révolution, celle de 1G88, qui n'était pas moins religieuse que politique, ne pouvait pas manquer d'occuper un esprit aussi élevé et aussi

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généreux que l'auteur du Traité du Gouvernement civil. Il l'a traitée, en effet, dans un de ses écrits les plus dignes de son àme et de son génie, dans sa Letti'e sw la tolérance, rédigée en latin en 1687, pendant qu'il était exilé en Hollande, et adressée à un de ses amis, le théologien Arminius Philippe van Limborch, persécuté comme lui-même pour l'indépendance de ses opinions et son amour de la liberté.

Cette lettre de Locke donne beaucoup plus que son titre ne promet. Ce n'est pas simplement la tolérance qu'elle défend, mais quelque chose de bien plus grand et de plus précieux même que la liberté de conscience, et que personne avant lui n'avait encore songé à demander : je veux parler de la liberté religieuse. La liberté religieuse, la liberté de conscience et la simple tolérance ne doivent pas être confondues entre elles; ce ne sont pas trois noms différents d'une même chose : ce sont réellement trois choses différentes, mais tellement liées entre elles par la faiblesse et l'orgueil des hommes, que la troisième paraît être comme un degré nécessaire à franchir pour arriver à la seconde, et la seconde pour arriver à la première. La tolérance

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n'est pas un droit, mais simplement un fait, et un fait négatif, l'absence de la persécution. La persécution cesse pour deux raisons : ou par humanité ou par impuissance; parce que la pitié l'emporte sur les exigences, les habitudes, les droits officiellement reconnus d'une foi mal éclairée, mais toujours plus forte; ou parce que la victime, lasse de souffrir, a pris les armes pour se défendre et tenant en respect ses persécuteurs, les oblige à traiter avec elle. C'est ainsi que la tolérance est entrée dans le monde après la paix d'Augsbourg. C'est, au contraire, au nom de l'humanité et de la pitié qu'elle a été réclamée, dès le temps de la Ligue, par Lhôpital et par Bodin, ensuite par tous les philosophes du xvni® siècle et particulièrement par Voltaire. « J'adore, disait ce dernier, — j'adore la tolérance; — c'est ma sainte de préférence. » Dans l'un et l'autre cas, la tolérance n'est qu'une concession limitée dans son objet, limitée quant aux personnes, limitée dans le temps. Que la nécessité ou la pitié qui lui ont donné naissance viennent à cesser, elle disparaît aussitôt pour laisser le champ libre à l'oppression; et ce qu'il y a de pis, l'oppression alors paraît être le droit.

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La liberté de conscience est une conquête d'un ordre plus élevé et plus conforme à la dignité humaine. Elle nous représente, non plus un fait, mais un droit, un droit naturel, c'est-à-dire universel et imprescriptible, celui qui appartient à toute créature humaine de ne pas manifester extérieurement, soit en paroles, soit en action, une autre foi, d'autres croyances que celles qui sont dans son cœur et de vivre en sécurité au milieu de ses semblables, de partager tous les avantages de la société sans être obligé de rendre compte de ce qui se passe dans le for intérieur de sa pensée. Mais la liberté de conscience n'est pas encore le droit de manifester hautement et publiquement ce qu'on croit, et encore bien moins de se réunir, de se former en assemblée, en communion, en église, pour rendre sensible, à l'aide d'un symbole commun ou d'un culte public, ce qu'on croit être la vérité en matière de foi. Ce dernier degré de liberté constitue la liberté religieuse. La liberté religieuse est un droit positif; le droit de confesser soit seul, soit en commun, ce qu'on croit être la vérité. La liberté de conscience est un droit négatif : celui de ne pas confesser ce qu'on ne croit pas être la vérité, et de

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rester même étranger à toute communion. La législation de la France admet sans réserve la dernière de ces libertés; car elle ne demande compte aux citoyens que de leurs actions, jamais de leurs croyances. Mais elle ne consacre la seconde que dans certaines limites assez restreintes, qui cependant paraissent offrir encore un champ immense, comparées à l'intolérance des pays voisins. Ce qu'on appelle en France la liberté des cultes n'existe qu'au profit de quatre communions privilégiées : le catholicisme, la confession d'Augsbourg, l'Église réformée ou calviniste et le culte Israélite. Encore faut-il que chacune de ces communions accueille, dans son organisation extérieure et surtout dans le choix de ses ministres, l'intervention, le concours et la haute main de l'État. L'Église catholique est soumise au concordat et les trois autres à des lois ou à des décrets particuliers qui peuvent changer suivant les circonstances qui les ont fait naître. Ce concert de l'autorité religieuse et de l'autorité civile s'explique et se justifie par les considérations que les différents cultes reconnus en France ne sont pas seulement libres d'exister, mais qu'ils sont protégés et subventionnés par l'État. Eh bien I ce

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que Locke demande dans sa lettre à Philippe de Limborch, c'est la liberté religieuse sans protection ni subvention, mais aussi sans autre limite que celle qui est nécessaire à l'ordre public, à la sécurité matérielle de la société, la liberté religieuse enfin, telle qu'elle existe aujourd'hui dans l'Amérique du Nord, et dont l'idée même ne s'était présentée à l'esprit d'aucun publiciste ni d'aucun philosophe, quand Locke s'est déclaré son défenseur.

Il commence par faire le procès de l'intolérance, parce que là est la source directe ou indirecte de tous les obstacles que rencontre la liberté religieuse. L'intolérance est condamnée à la fois par la religion et par la raison, par le christianisme et par la philosophie. Elle est condamnée par le christianisme : car le premier précepte de l'Évatigile c'est la charité, et rien n'est plus contraire à la charité que la violence et les persécutions employées contre ceux qui ne partagent pas notre cro3^ance, qui appartiennent à une autre communion que celle que nous suivons nous-mêmes, « Si l'on [)eut compter, dit Locke',

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