‹ Réformateurs et publicistes de l'Europe (volume 5)Chapitre 10 sur 12 · ET SON TEMPS · texte numérisé non relu

ET SON TEMPS

Le xv^ siècle a amené de grands événements et de grandes découvertes; mais il a été peu fécond en œuvres originales de la pensée, peu favorable aux conquêtes de la liberté et de l'intelligence. Ce n'est donc pas là qu'il faut chercher un développement nouveau de la politique et du droit. 11 s'agissait bien de droit quand les deux plus grands peuples du monde, la France et l'Angleterre, étaient engagés l'un contre l'autre dans un duel à mort; quand la tyrannie rusée, représentée par Louis XI, et la tyrannie violente, personnifiée dans Charles le Téméraire, semblaient être les seules formes de gouvernement offertes aux nations; quand il ne restait ])lus du vieil empire germanique qu'une ombre im-

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puissante avant que l'Allemagne nouvelle fût sortie du chaos; quand l'Italie était en proie au triple lléau de l'anarchie, du despotisme et de l'invasion étrangère, et que la conquête de Gonstantinople vint obliger la chrétienté à se tenir en éveil devant le danger d'une invasion musulmane, cruelle revanche des croisades. Ce dernier événement, en répandant dans l'Occident, avec les Grecs fugitifs, les chefsd'œuvre de l'antiquité païenne, consomma la ruine des vieilles traditions sans les remplacer par des idées nouvelles; car, ainsi qu'on l'a déjà remarqué, il ne fit que substituer une autorité à une autre. Aussi mon embarras est grand pour découvrir dans cette période quelques hommes et quelques œuvres qui ne soient pas étrangers au sujet de nos recherches. A la fin du xiv*^ siècle et au commencement du xv*", nous rencontrons la mélancolique et vénérable figure de Gerson, un des Pères, une des Iutmières de l'Église gallicane, en même temps que le plus pur et le j)lus éloquent interprète du mysticisme; car, jusqu'à la démonstration évidente du contraire, je le tiendrai, avec la foule, pour l'auteur de Y Imitation de Jésus-Christ. Mais Gerson n'a été, n'a voulu être qu'un théologien et un philosophe religieux. Il s'est occupé du gouvernement de l'Église, non du gouvernement de l'État ; du droit canonique, non du droit naturel. Il a mis l'autorité des conciles au-dessus de celle des papes; il a composé un traité :

De mtferihiliiate papœ, pour prouver que dans certains cas le pape pouvait être déposé par un concile ; mais sans autre but que de rester fidèle à la tradition catholique, et de défendre l'unité do l'Église contre le schisme d'Occident, Jamais sa pensée n'est allée plus loin; jamais il ne s'est occupé des règlesquis'appliquentà la société civile. Celui de ses écrits qui a pour titre : De iiotestate ecclesiastica et de origine juris et ler/iim^, ne répond nullement à ce que ce titre promet ; car on n'y trouve qu'un résumé aride des doctrines de saint Thomas sur les diverses origines des lois, ajouté sans utilité aux vues personnelles de l'auteur sur la constitution du pouvoir spirituel. Si Gerson a été compromis, proscrit pendant quelque temps, dans la guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons, ce n'est pas à cause de ses opinions politiques ou de ses principes philosophiques du droit, mais pour le courage qu'il a eu de blâmer publiquement l'assassinat du duc d'Orléans par le duc de Bourgogne, et de pou-rsuivre l'apologiste de ce crime, le docteur Jean Petit, devant la conscience de l'Europe et la justice du saint-siége.

Si l'on veut avoir une idée du chemin qu'a fait la raison dans l'ordre politique et social, de l'ascendant qu'elle a conquis sur les esprits, et de l'indé-

* Dans le Recueil de Goldast, lom. Il, p. 14813.

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pendance aussi bien que de la justice où elle aspire pour les gouvernements et les peuples, il faut lire les mémoires de Philippe de Gommines. Cette claire et ferme intelligence, tout en s' attachant aux hommes et aux faits qu'elle a connus, nous annonce, par la manière même dont elle les observe et les juge, qu'une révolution s'est accomplie dans la pensée. Quoique le nom de la Providence soit souvent prononcé comme celui de la cause suprême des événements, et du moteur secret des actions humaines, toute intervention surnaturelle a disparu. Le bien comme le mal, les succès et les revers sont expliqués par leurs causes naturelles et morales, c'est-à-dire à la fois par les circonstances extérieures et par la sagesse ou la folie, les qualités ou les vices des hommes. Oui, si étranger que soit Philippe de Gommines à toute théorie générale, il n'est pas difficile de voir que la prospérité des princes lui paraît être la récompense de la justice, de la modération, de la bonne foi, aussi bien que de l'habileté et de l'expérience. Il ne sépare pas les règles de la morale de celles d'une bonne politique, et ne craint pas de se montrer sévère pour la cruauté et la perfidie de Louis XI, son héros, tout en admirant la profondeur de ses desseins et la persévérance qu'il apporte à les remplir. Il ne s'arrête pas là; voyant la monarchie moderne sur le point de se former, victorieuse de la féodalité et entièrement

indépendante dans son action temporelle, il commence à élever la voix en faveur des peuples, il leur reconnaît des droits que les rois sont obligés de respecter. Le premier de ces droits, parce que tous les autres en découlent et le supposent, c'est que personne n'étant autorisé à prendre le bien d' autrui, pas plus le roi celui d'une nation qu'un simple particulier celui de son prochain, l'impôt doit être voté librement, et n'est légitime qu'à cette condition. Rien de plus énergique que les termes dans lesquels cette pensée est exprimée : « Y a-t-il roy ni seigneur sur terre qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses subjects, sans octroy ou consentement de ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie et violence. » Mais s'il en est ainsi, il faut que la nation soit représentée par des légataires qui aient mission de parler en son nom, et de voter pour elle les sommes jugées nécessaires à l'entretien et à la défense de l'État. Le pouvoir des rois ne doit donc pas être absolu; il faut qu'il soit tempéré par celui des états généraux. De là la prédilection de Gommines pour ces assemblées, et la préférence qu'il donne au gouvernement anglais sur tous les autres. Il regarde le pouvoir absolu comme aussi dangereux pour ceux qui l'exercent que pour ceux qu'il opprime ; car, ne connaissant plus de frein, les rois ne compteront plus avec les obstacles, n'écouteront plus la voix de la mode-

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ration et de la sagesse, et se précipiteront à leur perte. Si l'on voulait presser les conséquences de ce principe, on arriverait facilement à toutes les libertés civiles et politiques des temps modernes ; car si la nation doit voter Timpôt, elle ne le votera que si elle en connaît et en approuve l'usage. Le gouvernement sera donc obligé de lui rendre compte ; il ne pourra pas dépenser un denier dont l'emploi n'ait été prévu et réglé par une loi; et ces lois ne sauraient être adoptées que si le peuple, par ses délégués, a contribué à les faire ou les a faites tout seul. Mais l'historien et le conseiller de Louis XI était encore l^ien éloigné de ces idées, et celles que nous venons d'exprimer en son nom ne sont pas présentées avec assez de suite pour former un corps de doctrines et appartenir véritablement à l'histoire du droit naturel.

A côté de la raison qui observe avec calme le passé ou le présent, afin d'en tirer quelque lumière pour l'avenir, nous avons rencontré dans tous les temps les ardeurs de l'imagination et du sentiment, l'utopie impatiente et exaltée, qui veut créer de toutes pièces un monde à sa fantaisie ou faire revivre subitement un monde disparu. Le même contraste se présente à l'époque que nous étudions. Pendant que le plus solide et le plus ferme bon sens, uni dans la mesure où il pouvait alors être compris au sentiment de la justice et du droit, dictait à

Gommines ses immortels Mémoires, le centre de l'Italie se conduisait par les oracles d'un nouveau prophète, Florence était suspendue aux lèvres et s'agitait au moindre souffle de Jérôme Savonarole. Les doctrines de ce célèbre réformateur n'ajouteront pas beaucou[) à l'histoire du droit naturel dans ses rapports avec les institutions et avec les lois; mais il faut que nous les connaissions pour avoir une idée complète de l'état des esprits, de l'état des opinions et des consciences, des espérances, des craintes, des désirs qui agitaient le monde politique et moral à la fin du x\^ siècle. D'ailleurs, l'inlluence extraordinaire que ces doctrines ont exercée pendant quelques années, le talent et l'audace avec lesquels elles furent soutenues, et la tragédie qui en a marqué la fin, ne nous permettent pas de les passer sous silence. Nous les chercherons d'abord dans la vie de Savonarole, plus propre que ses écrits à nous montrer le fond de sa pensée, et qui seule lui a fait une place dans l'histoire. On n'a rien écrit sur Savonarole de plus exact et de plus complet que le savant livre de M. Perrens : Jérôme Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écrits, d'après les documents originaux et avec des pie-' ces justificatives en grande partie inédites *. C'est

1 2 vol. in-8. Paris, 1853. J'aime beaucoup mieux cette édition que la seconde, qui s'adresse plus particulièrement, selon toute apparence, aux gens du monde.

de là que nous avons tiré tous les faits que nous allons exposer, en nous réservant de juger les actions et les idées du prophète florentin avec un peu moins d'indulgence que son dernier biographe, et avec les mêmes principes qui nous ont conduit sur toute notre route.

Jérôme Savonarole naquit à Florence le 21 septembre 1452. Destiné par son père à l'exercice de la médecine, il sentit de bonne heure se développer en lui une vocation différente, et, se sauvant un jour de la maison paternelle, il entra à l'âge de vingt-deux ans dans la maison des dominicains de Bologne. Remarqué pour son savoir, son ardente piété, son amour de l'étude, il fut envoyé à Florence, au couvent de Saint-Marc, avec le titre de lecteur, c'est-à-dire de professeur pour les novices, et la mission de prêcher dans la ville et les environs. Ses premiers débuts dans la chaire ne furent pas heureux. Son geste forcé, sa prononciation vicieuse, sa parole nue et abrupte, faisaient autour de lui le désert partout où il paraissait. Il n'en fut pas découragé, et, attendant de meilleurs jours, il vécut pendant quatre ans dans le silence, la retraite et une obscurité d'où il ne sortit qu'en 1490, pour reprendre sa place de lecteur pour les novices au couvent de Saint-Marc. Mais, comme on peut le croire de la part d'un esprit si ardent, ces quatre années n'avaient pas été perdues pour lui. Ses idées avaient

pris lecours qu'elles devaient sui"STe pendant toute sa vie : il avait choisi sa mission, il était fixé sur les moyens par lesquels U devait la remplir. Il voyait ou croyait voir la société chrétienne dans un état de dissolution effroyable ; il voulut la relever en commençant par la réforme de l'Eg-lise, il voulut par l'Église réformer les fidèles, et agir sur les uns et sur les autres en frappant leur imagination par des prédictions sinistres, en annonçant pour un avenir prochain une crise terrible destinée à purifier les âmes. Il faut ajouter que dans la situation où était alors placée l'Italie, à la veille d'une invasion nouvelle, en proie à une licence effrénée, accessible à toutes les superstitions et à toutes les craintes, rien n'était plus facile que de faire croire à ces sombres pronostics.

Aussi, quand Savonarole reparut à Florence, dans sa modeste chaire de Saint-Marc, une transformation complète s'était opérée dans sa personne. Ce n'était plus le lecteur des novices, ce n'était plus un "professeur enseignant froidement ce que de futurs religieux devaient savoir; ce n'était plus même un prédicateur parlant au nom des Pères et de l'Ecriture sainte ; c'était un prophète parlant directement au nom de Dieu et prédisant l'avenir. Prenant pour sujet de ses discours l'explication de l'Apocalypse, il annonça la rénovation prochaine de rÉghse, précédée d'un grand fléau, qui, commen-

çant par l'Italie, s'étendrait de proche en proche sur le reste du monde. 11 se plaisait à commenter ce texte terrible, qui est entièrement de son invention : Gladius Domini super terram cito et velociter. Bientôt le cloître de Saint-Marc fut trop petit pour le nombre de ses auditeurs, et il fut obligé de prêcher dans le jardin^ puis dans l'église. Bientôt l'église elle-même fut trop étroite, et il alla se faire entendre à la cathédrale de Florence. Son audace ayant grandi avec ses succès, il ne se contenta plus de prophétiser et de commenter l'Apocalypse, il parla de ses visions, de ses entretiens avec les anges, de ses grâces particulières, de la mission qu'il tenait directement de Dieu. La pureté de ses moeurs, la sainteté de sa vie, l'exaltation de son langage et, il faut le dire aussi, quelques prédictions faciles, justifiées par l'événement, telles que celles qui annonçaient la mort d'Innocent Vlll, vieux et infirme, et de Laurent de Médicis, atteint d'une maladie incurable; toutes ces causes réunies excitèrent l'enthousiasme de la multitude, enchaînèrent les esprits à sa parole, le firent adorer comme un être surnaturel, dans son couvent môme, qui le choisit pour son prieur. Quelque temps après, avec la maison de Saint-Marc réunie à d'autres couvents de l'ordre de Saint-Dominique, il forma une congrégation nouvelle, inspirée de son esprit, dirigée par sa main, et dont il fut le vicaire général. Ce titre suflisaità

son ambition et à ses desseins., il le rendait assez fort à ses jeux pour prêcher ouvertement contre les mœurs de la cour de Rome, et contre le pape lui-même. En vain Alexandre YI, car c'était lui qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre, lui offrit, en retour de son silence, la pourpre romaine et l'archevêché de Florence : Savonarole répondit , si nous devons en croire ses propres paroles : « Je ne veux pas d'autre chapeau que celui du martyre, rougi dans mon propre sang-. »

Voilà Savonarole réformateur religieux, en lutte ouverte avec l'autorité ecclésiastique, tout en protestant de sa fidélité à l'Église, appelant le mépris et l'indignation sur les personnes sous prétexte de raffermir les institutions. Nous allons le voir maintenant porter la réforme dans l'État. La première fois qu'il se mêla es affaires publiques, ce fut en 1494, à l'occasion de l'expédition de Charles VIII en Italie, expédition qu'il avait prédite, qu'il avait désirée, qu'il avait appelée comme un remède salutaire pour sa patrie. Pierre de Médicis, le faible successeur de Laurent le Magnifique, n'ayant su ni céder ni résister à propos aux exigences du roi de France, se fit renverser par une révolution populaire, et Savonarole fut envoyé comme ambassadeur auprès de Charles VIII, qui s'avançait à grandes journées vers la ville insurgée. L'ardent dominicain ne se distingua pas beaucoup

dans cette mission. Il prononça un long discours, qui tient à la fois du sermon et de l'amplification de rhétorique, et dans lequel, après avoir comblé le roi d'emphatiques éloges,aprèsravoir représenté comme le ministre de la vengeance divine, il se contente de recommander Florence à sa pitié. On conçoit le mal que devait faire à cette malheureuse ville, livrée en quelque sorte à elle-même, le séjour prolongé du roi et de ses troupes. Savonarole fut député vers lui une seconde fois pour hâter son départ, et, soit que Charles VIII fût résolu d'avance à faire ce qu'on lui demandait, soit qu'il se laissât toucher par les accents de l'orateur, Savonarole eut un plein succès.

C'est alors qu'il devient dans Florence le chef inspiré de tout un peuple, le dictateur religieux d'une révolution populaire. 11 rappelle la ville des Médicis à ses anciennes libertés, y établit quelques institutions nouvelles dont nous aurons à nous occuper bientôt, et, sans avoir aucune autorité légale, aucun pouvoir défini par les lois, gouverne l'Etat d'une manière absolue du haut de la chaire, lui dicte sa constitution, change ses lois, bouleverse ses finances, décharge les débiteurs d'une partie de leurs dettes, frappe de nouveaux impôts sur les propriétaires et les riches, fait fondre les vases d'or et d'argent des églises pour nourrir les pauvres, et, en même temps qu'il excite les sentiments

républicains et populaires, empêche toute réaction sanglante contre les partisans du gouvernement déchu. Toutes les magistratures, tous les conseils, tous les pouvoirs étaient anéantis devant lui. Lui seul était écouté, obéi, et de lui partait la vie et le mouvement pour se communiquer aux différents rouages du gouvernement. Au nom de qui parlait-il donc, puisqu'il ne pouvait le faire au nom de la loi, puisque la loi et la constitution ne lui reconnaissaient aucun titre? 11 parlait au nom de Dieu, comme lorsqu'il s'adressait à l'Église entière au nom de ses visions et de ses inspirations. Il voulait remplir et remplissait en effet à Florence le même rôle que les prophètes et les juges chez les Hébreux. Il proclama Jésus-Christ roi de Florence et protecteur de ses libertés et se disait, lui, le ministre de Jésus-Christ, son ministre d'État et non plus seulement son ministre spirituel. Le peuple accueillit ces idées avec transport et s'écriait par la ville et dans les églises : « Vive Jésus-Christ notre roi ! »

C'était bien là, quoi qu'en dise son dernier biographe, un gouvernement théocratique, un gouvernement exercé au nom de Dieu, au nom d'un pouvoir surnaturel, par un homme qui se dit son délégué, son représentant inspiré sur la terre. Nous en voyons sortir sur-le-champ toutes les conséquences. Jésus- Christ étant roi de Florence et Savonarole son ministre, toute opposition à iat

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parole de celui-ci est un attentat non-seulement contre l'Etat, mais contre Dieu lui-même, un crime de lèse-majesté divine. Aussi il n'aurait pas été prudent dans ce moment de le contredire, quoique Florence fût dès lors partagée en deux partis : les Piagnoni ou partisans de vSavonarole et les Arrahiati ou ses adversaires et secrètement les amis des Médicis.

Le rôle politique que Savonarole jouait en Toscane se confondant avec son rôle religieux, il entreprit, non-seulement par la puissance de sa parole, mais par la contrainte des lois et la force des -châtiments, de réformer les mœurs, alors très-corrompues à Florence et dans le reste de l'Italie. Il réclamait auprès des Huit (la magistrature judiciaire de Florence) , des auto-da-fé d'hommes et de femmes accusés d'un libertinage qui outrageait la nature. Il voulait qu'on soumît à la torture les joueurs et ceux qui médisaient du gouvernement. Il appelait à son secours la délation pour atteindre les coupables. Comme saint Louis, il demandait que tout blasphémateur eût la langue percée avec un fer rouge. Il proscrivait la danse, faisait fermer les cabarets, bannissait de l'éducation et interdisait même aux fidèles les auteurs païens, comme on a tenté de le faire dans ces derniers temps. Il s'arrogeait en même temps une autorité incroyable sur les détails les plus infimes

de la vie conjugale, approuvant les femmes qui voulaient pratiquer le célibat dans le mariage, désignant les époques où elles devaient tenir leurs " maris à distance et comptant dans ce nombre les jours où elles se rendaient à l'Église. Il prescrivait aux conseillers et aux magistrats le nombre de Pater et à' Ave Maria qu'ils devaient réciter avant d'entrer en délibération et soumit toute la république à la règle d'un couvent.

Un des traits les plus hardis et les plus choquants de ce gouvernement monacal, c'est l'emploi que fit Savonarole des enfants dans l'accomplissement de ses desseins. Il les enrégimenta, comme Fourier proposait de le faire, en petites hordes et en petites bandes dont chacune avait ses chefs et ses magistrats particuliers. Les uns étaient chargés de faire la police dans les rues, les autres dans les églises, d'autres de nettoyer les croix et les autres objets de la vénération publique, d'autres d'infliger des corrections à leurs compagnons indisciplinés et reconnus coupables de quelque méfait : c'étaient les correttori, c'est-à-dire les bourreaux de la petite république. Enfin, un certain nombre d'entre eux avaient le titre à^ inquisiteurs et en remplissaient les fonctions dans toute la ville. Ils avaient pour mission de dénoncer les blasphémateurs, les joueurs, les jeunes gens et les femmes vêtus avec trop de coquetterie, ceux qui manquaient aux jeûnes et aux

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prescriptions de l'Eglise. Ils avaient le pouvoir d'entrer dans les maisons et de saisirions les objets suspects qui frappaient leurs yeux, cartes et dés à jouer, miroirs, instruments de musique, livres de poésie, à plus forte raison des objets de toilette et des ajustements de femme. Personne n'était à l'abri des persécutions et des surprises de ces petits tyrans. Ils semaient la division dans les familles et dans l'État. Une action étrange du dictateur augmenta encore leur zèle indiscret et inaugura dans Florence une ère de barbarie. On rassembla un jour sur la place du Dôme tous les objets saisis par les petits inquisiteurs, on en fit un immense bûcher, et le feu dévora, non-seulement les ornements d'un luxe frivole, mais les œuvres d'Ovide, d'Horace, de Cicéron, de Pétrarque, de Boccace, des portraits et des tableaux peints par les plus grands maîtres. Ce même acte de vandalisme et de folie fut renouvelé deux fois.

Un tel excès d'oppression ne manqua pas de susciter à Savonarole de nombreux ennemis. On dénonça au pape ses prédications audacieuses contre la cour pontificale, on exploita le mauvais succès de ses négociations auprès de Charles Vlll pour obtenir la restitution de Pise. Des orages se forment autour de sa tête, arrivant à la fois du côté de la politique et du côté de la religion. Un bref d'Alexandre VI lui interdit d'abord la prédication

et l'appelle à Rome pour y présenter sa justification. Le peuple s'oppose à son départ et continue de se presser au pied de sa chaire oii il demeure, dit-il, par les ordres de Dieu. Le pape consulte alors une assemblée de quatorze dominicains pour savoir si leur frère Jérôme Savonarole ne s'est pas mis en révolte contre l'autorité de l'Eglise et s'il n'y a pas lieu de procéder contre lui. Tous, à l'exception d'un seul, donnent une réponse affirmative, et le 12 mai 1497, la bulle d'excommunication que cette décision laissait prévoir fut lancée contre Savonarole.

Savonarole essaye d'abord de protester, puis de se défendre et de faire sa paix avec le souverain pontife. De nouveaux incidents et de nouvelles révoltes viennent compliquer sa situation. Alexandre VI ordonne à la seigneurie de Florence et sous peine d'interdit pour leur ville, de lui envoyer, sous bonne escorte, le condamné à Rome, et défend au clergé de la ville de célébrer l'office divin en présence de l'excommunié. La seigneurie résiste, mais Savonarole s'était livré d'avance par une proposition téméraire dont s'empara, malg-ré lui, Timagination du peuple. 11 avait offert plusieurs fois aux Florentins de prouver sa mission par l'épreuve du feu. Un franciscain, nommé fra FraUcesco, le somma de tenir sa promesse, tandis que lui-même prouverait de la même manière la légitimité de l'excommunication pontificale. Savo-

narole, après avoir reculé aussi longtemps qu'il le put, accepta la dangereuse gageure, non pour luimême, mais pour son second, son disciple et son lieutenant le plus fidèle, le dominicain Buonvicini. Elle doit avoir lieu le 7 avril 1498. Tout est préparé pour cela. Un immense bûcher s'élève sur la place; une foule innombrable attend, des discussions interminables s'élèvent entre les deux partis, lorsque heureusement une forte pluie, probablement prévue, vint les tirer d'affaire. Mais, dès ce moment, le prestige de Savonarole est détruit, l'idole de la veille est un objet d'horreur et d'exécration. Chi l'arrache de son couvent, livré à un siège régulier et dévasté par le pillage; on l'amène devant les magistrats, les mains liées derrière le dos, à travers les outrages et les imprécations de tout un peuple. Des mains de la seigneurie, qui a instruit son procès, il passe dans celles d'une commission pontificale, qui, le 22 mai, le condamne au supplice des hérétiques, c'est-à-dire au bûcher. La sentence est exécutée en présence et aux applaudissements de cette même foule qui, pendant sept ans, applaudissait à la parole de Savonarole et obéissait à son moindre signe. Il mourut avec une douceur angélique, se montrant, jusqu'à la fin, animé de la foi la plus ardente. Mais il ne faut pas que l'héroïsme de sa mort nous dérobe les faiblesses de sa vie et de ses doctrines.

On peut dire aujourd'hui la vérité sur Savonarole. Les passions qu'il a excitées de son vivant et qui ont paru se rallumer autour de ses cendres, sont éteintes depuis longtemps. Il n'y a plus ni Piagnoni ni Arrahiati, ni commission pontificale prête à enregistrer nos paroles et à rallumer le bûcher pour quelqu'un de ses imitateurs. Nous vivons dans un siècle trop occupé de ses propres affaires pour admettre la partialité dans une cause si éloignée de lui. Ajoutons que nous sommes à l'abri des entraînements inévitables qui s'emparent des meilleurs esprits dans une étude prolongée sur un seul homme ou un seul S3'stème. Nous laisserons au prophète de Florence les proportions qu'il doit garder dans une histoire générale, la valeur qu'il emprunte d'une comparaison, impartiale avec tous ses deviinciers.

Pour porter sur Savonarole un jugement complet, il faut l'étudier dans toutes les parties de la mission qu'il s'est donnée, dans les divers rôles qu'il a joués parmi ses contemporains, et qui, pour lui, se confondaient en un seul; il faut le considérer comme réformateur religieux, comme réformateur moral, et enfin comme réformateur politique.

Nous ne parlerions pas du réformateur religieux, si Savonarole avait tenté, comme beaucoup d'autres avant lui et après lui, de changer le dogme ou même la discipline et la hiérarchie de l'Église, ou si, chez

lui, la réforme avait été jusqu'à l'hérésie. Mais puisqu'il ne cesse de protester jusqu'à sa mort de sa fidélité à la tradition catholique et au saintsiége; puisqu'il a fait partie jusqu'à sa mort de cet ordre des dominicains, institué pour défendre le catholicisme contre toute tentative d'innovation, on ne peut s'empêcher de remarquer ce qu'il y a d'illogique, et, il faut le dire, de chimérique, à venir attaquer, aux yeux d'une multitude aveugle et passionnée, l'autorité même qu'on veut défendre et raffermir sur ses bases. Nous savons Lien ce qu'on dit en pareille occasion : « nous n'attaquons pas l'autorité, mais ceux qui en sont les dépositaires indignes. Nous n'attaquons pas l'instiiution, mais les hommes qui la représentent ; nous n'attaquons pas la papauté, mais le pape. » Cette distinction, lorsqu'il s'agit d'un pouvoir moral, qui règne avant tout sur les consciences, nous paraît plus subtile que solide ; car qui faites- vous juges des actes de ce pouvoir, du bon et du mauvais usage de ses attributions? ceux-là mêmes qui doivent se diriger par son exemple et ses leçons ; qui doivent le suivre en tout comme leur guide le plus fidèle, c'est-à-dire le peuple, les ignorants, la multitude, pour qui les institutions se confondent toujours avec les personnes, l'autorité avec les dépositaires de l'autorité. On comprend parfaitement qu'à l'autorité l'on oppose la liberté, à la tradition le libre examen : mais non que la li-

berté, le libre examen, soit un moyen de restaurer et de fortifier l'autorité même. Puis, croit-on que • des paroles comme celles-ci soient un bon moyen de faire respecter cette cause : « Le temps approche d'ouvrir la cassette; nous donnerons un tour dq clef, et il sortira tant d'infection, tant d'ordures de la cité de Rome, que l'odeur s'en répandra par toute la chrétienté, et que chacun en sera empuanti '. » L'autorité est-elle respectée, même dans son principe, dans son caractère le plus général et le plus abstrait, quand le prophète, à la veille d'être frappé par la bulle pontificale, s'écrie : « Faites tout ce que Dieu permet : si nous ne sommes pas excommuniés de Dieu même, le reste ne nous inquiète pas ^. » S'il faut que Dieu lui-même intervienne pour nous absoudre ou nous condamner, il n'a plus, il ne peut plus avoir de représentants sur la terre; il n'existe plus d'intermédiaire entre lui et l'universalité des fidèles et même des hommes. « Le pape, dit encore Savonarole , quand il se trompe, n'est plus pape, et s'il commande le mal, ce n'est pas comme pape qu'il le commande ^ » Mais qui jugera s'il se trompe ou ne se trompe pas; s'il commande le bien ou le mal? Si c'est tout le monde, alors que devient et à quoi sert l'autorité du souve-

1 Voir M. Perrexs, ouv. cit., t. I, p. 310.

2 Ubi suprà, p. 262.

3 Ubi suprà, p. 300.

raiii pontife? Si c'est une autorité, de quelque nom qu'on l'appelle, elle a le double inconvénient de détrôner le pontife et d'être attaquable par le même argument. Rien donc, encore une fois, de plus inconséquent, rien de plus impuissant et de plus inintelligible que la réforme que Savonarole voulait opérer dans l'Église.

11 n'a pas été beaucoup mieux inspiré comme réformateur moral. Rien de plus clair sans doute et de plus pur que ses intentions. Dans un temps où la licence la plus effrénée, jointe à l'amour du luxe, à une cupidité insatiable, à la restauration littéraire et artistique du paganisme, avaient envahi toutes les classes de la société italienne, et plus particulièrement de la société florentine, il songea à faire revivre la pureté des mœurs, la simplicité dans les goûts, la sainteté et l'abnégation de la vie chrétienne. Mais un tel changement ne pouvait être obtenu par la contrainte extérieure et la sévérité des lois. Il fallait le demander à la seule puissance de la persuasion et de la parole. On ne corrige pas des libertins en les menaçant du bûcher, ni les joueurs en les soumettant à la torture, ni les blasphémateurs en leur perçant la langue d'un fer rouge; on remplacera seulement par des vices secrets, et d'autant plus incorrigibles, les vices découverts que chacun est en droit de flétrir. On rendra la corruption plus profonde en l'obligeant à se couvrir

d'un masque hypocrite. Puis la loi et les pouvoirs publics ne sont pas autorisés à intervenir dans toutes ■ les actions humaines. La loi c'est le contrat, l'égide protectrice à l'abri de laquelle tous les membres de la société vivent en paix, en sécurité les uns avec les autres. Tout ce qui trouble cette paix et cette mutuelle confiance, tout le mal que je fais à mon prochain sans la participation de sa volonté, c'està-dire par ruse ou par violence, et à plus forte raison le mal que je fais à l'association tout entière, la loi est appelée à le réprimer par un système de pénalité proportionné aux fautes; mais en dehors de cette sphère, elle n'a aucun droit, et j'ajouterai aucun pouvoir. Elle ne peut pas m'imposer par la force les actes qui ne sont utiles qu'à moi-même, qui ne sont réclamés que par ma conscience, par ma perfection morale, et dont le mérite a pour condition d'être accomplis librement. Elle ne peut pas me contraindre à la chasteté, à la sobriété, à l'économie, à la piété, et même, si elle emploie les mesures inquisitoriales les plus honteuses, pour obtenir de moi ces qualités, j'échapperai toujours à sa puissance et me rirai de sa crédulité; car je ne lui en offrirai jamais que le masque. Savonarole aurait dû se rappeler la distinction judicieuse qu'établissait son maître, saint Thomas, entre l'empire de la loi civile et celui de la loi morale.

Mais la contrainte légale employée comme moyen

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de corriger les mœurs, n'est pas encore la faute la plus grave de Savonarole. N'a-t-il pas lui-môme renversé les rapports de la nature et détruit un des premiers fondements de la morale, c'est-à-dire l'autorité paternelle, lorsqu'il a appelé les enfants à surveiller les actions de leurs parents, à les dénoncer, à les punir quand ils les trouvaient ou croyaient les trouver en faute? N'était-ce pas leur inspirer un orgueil indomptable et une présomption insensée? N'était-ce pas renverser de fond en comble le précieux édifice de la famille? N'était-ce pas les soustraire par avance à l'empire des lois et au respect des pouvoirs publics que de leur donner des lois, une organisation et des magistratures particulières, et d'en former un Etat dans l'Etat? Ce que dit Aristote des enfants de Sparte, qu'il compare à un troupeau de poulains sauvages, est bien plus vrai encore des enfants de Florence, dressés par Savonarole à être les gardiens, les inquisiteurs, les dénonciateurs, en un mot les maîtres de leurs parents. Je ne connais pas de système qui ait autant abusé de l'enfance si ce n'est celui de Charles Fourier. Entre l'inventeur du phalanstère et le dictateur florentin, il y a cette seule dilférence que le premier s'adressait de préférence à la sensualité, et le second à l'orgueil.

Il y a surtout une considération qui semble avoir échappé à Savonarole : c'est que malgré l'unité de

la morale et le caractère absolu de ses principes, on ne parle pas à la société laïque, on ne parle pas à tout un peuple et, à plus forte raison, à tous les peuples réunis, comme à une association de pénitents, comme à une congrégation religieuse. Que (les hommes qui se sont retirés du monde pour échapper à ses séductions et à ses dangers, pour échapper aux passions et même aux affections légitimes, afin de n'être attachés par rien à la terre et de se préparer plus sûrement à l'éternité, ou de s'y plonger dès cette vie par la contemplation et la prière ; que de tels hommes passent leurs jours dans une multitude de pratiques pieuses, de privations et d'austérités; qu'ils interdisent à leur esprit toute étude, toute connaissance, tout exercice qui pourrait les distraire ou les détourner de leurs mystiques aspirations, on le conçoit sans peine. Mais la société elle-même doit admettre dans son sein tout ce qui peut contribuer à sa force, à sa grandeur, à son éclat, à son bien-être, à l'accroissement de son intelligence et à la nourriture de son imagination. Elle doit étendre son existence du présent au passé et à l'avenir, d'une contrée particulière au monde entier; caria société, c'est le genre humain, et le genre humain est un seul peuple, une seule famille. Savonarole, ayant méconnu cette différence, a voulu traiter Florence comme son couvent de Saint-Marc, et le monde entier comme Florence. De là ces mi-

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nutieux détails, cette censure tracassière et tyrannique dont j'ai essayé de donner une idée, et sa haine de vandale pour la poésie et pour l'art. Ses arrêts de proscription s'étendent encore plus loin. Il condamne les poètes et bannit de l'éducation même les philosophes, même Aristote, si cher à son ordre et à tous les docteurs du moyen âg.e; enfin toute littérature et toute culture païenne, si irréprochable qu'elle puisse être aux yeux des bonnes mœurs. « Aristote et Platon, dit-il, et les sages du monde ne nous sont d'aucune utilité par leur esprit; car ils ne pensent ni au paradis ni à l'enfer: ils descendent tous dans la demeure du démon : Tutti vanno a casa del diavolo. » 11 veut qu'on livre au feu les livres de tous ces philosophes qui n'ont pour base que la raison naturelle, en y joignant ceux de Philon et de Sénèque, et estime bien plus heureux le temps où ils n'étaient pas encore retrouvés. Une éducation chrétienne doit se borner, selon lui, à quelques notions de grammaire, à l'Écriture sainte et à quelques extraits des Pères de l'Église. Tout le reste est inutile ou dangereux, et ne doit être connu que de l'élite du clergé, pour servir à la réfutation des hérétiques et des incrédules. Ceux qui seraient les premiers aujourd'hui à rallumer, si cela était possible, le bûcher de Savonarole, seraient les derniers à le désavouer sur ce point. Mais pas plus aujourd'hui qu'à la fin

du xv^ siècle, en pleine renaissance, on ne rompra la chaîne d'or "qui rattache l'antiquité aux temps modernes, on n'éteindra ce noble enthousiasme ni ces pures et vivifiantes inspirations dont la Grèce, toujours vivante par ses chefs-d'œuvre, est la source inépuisable. Ce culte que nous lui rendons est entré si profondément dans notre esprit, dans nos mœurs, dans les lettres, dans la philosophie, dans les arts, dans la langue, qu'il nous est impossible de l'abandoiiuer sans retomber dans le chaos de la barbarie. Aussi le système d'éducation proposé par Savonarole, et la réforme morale qui en est le principe, sont-ils aussi chimériques que sa réforme religieuse. J'en dirai autant de son système politique, s'il est vrai qu'il ait jamais eu un système bien nettement arrêté dans sa pensée. En effet, on peut lui en prêter jusqu'à trois, complètement différents l'un de l'autre. Le premier, celui que je regarde sans hésiter comme le plus ancien^ est celui qu'il enseigne dans son abrégé de philosophie morale, Compendium philosophiœ movalis, composé très-probablement à l'usage de ses élèves, quand il était lecteur des novices. C'est tout simplement la doctrine enseignée dans le de Regimine 2'>i"inc{pîi}n, et la seconde partie de la Somme de saint Thomas, à savoir: que le meilleur des gouvernements est la monarchie, parce qu'elle est faite à l'image du gouver'nement de Dieu, qui règne sans partage sur

toute la nature, et à l'image du gouvernement de notre âme, qui règne également toute seule sur les divers membres de notre corps; qu'il y a entre la monarchie et la tyrannie un kbîme infranchissable, parce que le tyran rapporte tout à lui et le monarque à l'État; parce que le lyran gouverne tout seul et le monarque avec des conseillers et des lois. On y trouve aussi le droit de déposer les tyrans et la défense de les assassiner, et l'apologie de l'esclavage, quand il a pour principe le droit de la guerre. Mais quoique Savonarole répète souvent le principe de saint Thomas « qu'il faut qu'une multitude se réunisse sous un seul chef, et que le gouvernement de la multitude par un seul est en soi le meilleur ^ « on le voit arriver à des résultats tout opposés, ou à un second système bien différent du premier, dans son Traité sur le gouvernement de Florence.

Là il enseigne que le gouvernement d'un seul ne saurait convenir indistinctement à tous les pays et à tous les hommes. Ainsi, loin d'être utile, il serait funeste à une société agitée et turbulente, qui aime par caractère le mouvement et la liberté, et ne recule pas, pour satisfaire son penchant, même devant la guerre civile. Or, tel est précisément le peuple florentin, accoutumé depuis si longtemps aux institutions populaires, et qu'il paraît difficile, sinon

iPerrens, t. II, p. 4 93.

impossible, de plier à un autre régime. Nous voyons en effet que les tyrans qui ont essayé d'y fonder leur pouvoir, ont été obligés d'user de détours, de se couvrir d'un masque de légalité et de laisser aux Florentins au moins l'apparence de leurs anciennes institutions. Cette observation est parfaitement justifiée par la conduite des Médicis, depuis Gosme l'Ancien jusqu'à Laurent le Magnifique. Et, cependant, ajoute Savonarole, ces ménagements n'ont pu empêcher leur chute. Au moment où leur doraination semblait établie pour toujours par le prestige que donnait à Florence le gouvernement habile et heureux de Laurent, la colère du peuple éclate comme un coup de foudre, et leurs descendants sont obligés d'aller en exil. Si Savonarole s'en était tenu à ces considérations historiques, il aurait pu les concilier sans trop do peine avec les idées thomistes sur la monarchie absolue. Mais emporté par l'ardeur de son esprit, il arrive bientôt à placer théoriquement le gouvernement populaire au-dessus de tous les autres, et, par conséquent, au-dessus de la monarchie. Celle-ci, dit-il, ne peut convenir qu'à un peuple naturellement servile, à un peuple qui manque de cœur ou d'intelligence, ou de l'un et l'autre à la fois. Les nations intelligentes et courageuses ne dépendent que d'elles-mêmes, ne se conduisent que par leurs propres lois, et ne perdent leur liberté que parles attentats de la tyrannie. On

280 RÉFORMATEURS Eï PUBLICISTES

peut les opprimer, on ne les asservit pas, et l'oppression elle-même n'a chez elles qu'une durée passagère.

On comprend que toutes ces qualités Savonarole les voit réunies chez le peuple florentin. Il le trouve plein de génie et d'héroïsme, le plus grand de tous les peuples italiens et par conséquent de tous les peuples de la terre. Quoique livré au commerce et à l'industrie, il ne néglige pas les arts et les sciences, il est appelé à édifier le monde par sa piété, et dès qu'il a pris les armes, sa valeur est au-dessus de toutes les épreuves. Il pense qu'une telle race se flétrirait et périrait sous la monarchie, comme des hommes accoutumés à vivre au grand air et dans les champs périraient infailliblement de langueur et de consomption, si on les forçait à demeurer dans des appartements chauds et à se nourrir de mets délicats. On ne reconnaît plus ici la réserve que nous avons rencontrée tout à l'heure ; c'est la condamnation formelle du principe monarchique, puisqu'il ne s'applique qu'à des hommes énervés et sortis des voies de la nature. Savonarole n'est pas moins sévère pour l'aristocratie, qu'il accuse d'être la cause de tous les désordres et de toutes les violences dont sa patrie adoptive a souffert durant tant de siècles. Ce qu'il préfère en ce moment, c'est un gouvernement civil, c'est-à-dire selon sa propre définition, ua gouvernement populaire.

Maison même temps il oublie qu'un tel gouvernement n'a jamais existé à Florence ; que ce qu'il appelle un gouvernement populaire n'est qu'une aristocratie bourgeoise, exclusive et intolérante comme toute aristocratie, et néanmoins jalouse, défiante, impatiente, comme un gouvernement démocratique. Il est vrai que les nobles, pour être admis à prendre part aux affaires de l'État, étaient obligés de se faire inscrire sur le contrôle des arts, c'est-à-dire des professions et des métiers, par conséquent de renier leur noblesse. Mais les arts majeurs, exercés par la haute bourgeoisie, l'emporterait toujours sur les arts mineurs ou la petite bourgeoisie. C'est dans les premiers qu'on choisissait les prieurs et le gonfalonier de justice, c'est-àdire le premier magistrat, le président de la république; et quant au peuple, *il n'était compté pour rien, même après la révolution démocratique qui s'appelle dans l'histoire le tumulte des Ciompi. Le héros de cette révolution , le cardeur de laine Michel de Lando, ne songea pas à faire au peuple et à la petite bourgeoisie une part égale à celle de la haute bourgeoisie. Savonarole, quand il se vit à la tête des affaires, rétrécit encore le cercle. Il renferme toute la vie politique entre trois mille deux cents citoyens, dans une ville qui en comptait quatre cent mille. Ces trois mille deux cents citoyens, c'étaient ce qu'on appelait les netti di specchi'y, c'est-à-dire

une véritable aristocratie, non-seulement de fortune, mais de naissance, puisqu'il fallait au moins que leurs aïeux eussent exercé dans la république quelque haute magistrature. C'est parmi ces privilégiés qu'on choisissait la seigneurie, c'est-à-dire les magistrats supérieurs, le gonfalonier de justice, le grand conseil, depuis longtemps tombé en désuétude et que Savonarole rétablit, avec les attributs du peuple tout entier, avec le droit de sanctionner les lois, de nommer à toutes les magistratures et de prononcer en dernier ressort dans les matières judiciaires ou les pouvoirs d'une cour d'appel; enfin, le conseil des Quatre-vingts qui était nommé par le grand conseil et qui avait pour tâche de discuter les lois avant qu'elles fussent présentées au grand conseil, et de délibérer sur les affaires intérieures. Savonarole, en principe, proscrivait l'égalité; et répétait souvent qu'avec elle tout rentrait dans la confusion, et que Di.eu a établi chez les hommes, des conditions différentes pour la beauté et la perfection de l'ordre social ^

Mais il n'est pas plus fidèle à cette politique mitigée et menteuse qui, sous le gouvernement populaire, consacra une véritable aristocratie, qu'il n'est fidèle à ses principes monarchiques. Il a un troisième système, le seul qui lui appartienne véritablement, le seul dont on puisse lui denaander compte ;

I Voyez M. Perrens, t. I, pag. 7.

c'est celui qu'il a mis en pratique pendant sept ans; celui qui le plaçait comme prophète, comme juge d'Israël, à la tête du peuple; qui lui permettait de gouverner l'État tout entier, du haut de la chaire, au nom de Jésus-Christ, proclamé roi de Florence, et qui ne laissait subsister au-dessous de. lui que l'égalité la plus absolue. En effet, que signifiait le pouvoir de la seigneurie et des conseils et des magistrats, lorsque tous étaient obligés d'obéir à sa parole, au moindre signe de sa volonté, sous la pression d'un peuple enthousiaste? C'est en présence du peuple tout entier, réuni et fanatisé par ses prédications, qu'il sommait les magistrats de faire telle ou telle réforme, qu'il sommait les conseils de prendre telle ou telle décision, de porter telle ou telle loi, et qui eût osé résister à ses ordres, en présence des passions de la multitude toujours d'accord avec leur idole? Or, c'est là une forme de gouvernement parfaitement connue dans l'histoire et qui ne ressemble ni à la monarchie ni à l'aristocratie. Ce n'est pas même le gouvernement démocratique; c'est la démagogie s'agitant, comme il arrive toujours, sous le souffle d'un tribun. Seulement le tribun ici ne se contente pas des moyens ordinaires, il appelle à son aide l'inspiration divine, le mysticisme, et il travaille au profit, non de l'envie, de la cupidité ou des passions populaires, mais de l'ascétisme et de la foi,

C'est là qu'est l'excuse et la grandeur personnelle de Savonarole ; car, ainsi qu'on vient de le voir, il n'a apporté aucune idée, aucune institution, aucune doctrine qui puisse soutenir l'examen. L'utopie et l'inconséquence sont dans sa réforme religieuse; l'utopie et l'inconséquence sont dans sa réforme morale ; l'utopie et l'inconséquence sont dans ses réformes politiques. Mais il a été animé d'un grand sentiment, la douleur que cause aux âmes généreuses le spectacle de la corruption, de l'injustice et de la dégradation humaine. Il soupirait après une ère de régénération et de pureté morale qu''il aurait voulu inaugurer. C'était là son ambition; il n'en a jamais eu d'autre; mais, il faut bien le dire, le génie, la patience et le bon sens lui ont manqué pour la satisfaire. A défaut des moyens efficaces et légitimes, il a appelé à son aide le charlatanisme et le mensonge; car je trouve trop d'apprêt dans sa parole, trop de mise en scène dans son rôle, trop de mobilité et d'inconsistance dans ses doctrines,-^ trop de persistance à agir sur l'imagination par la terreur, pour admettre qu'il fût jamais convaincu de ses relations directes avec le ciel. Mais la natm^e humaine, dans les régions les plus élevées, est si inconséquente et si faible, qu'il faut être indulgent pour elle, quand ses faiblesses sont désintéressées. L'enthousiasme sincère entre si souvent dans l'art, qu'il ne faut pas être étonné de voir l'art,

surtout chez un peuple naturellement artiste, se mêler quelquefois à l'enthousiasme et à la foi. Puis il y a là une fin terrible qui doit attendrir les plus sévères. Imitons l'exemple que nous donnent les Florentins quelque temps après la mort de leur prophète : répandons quelques larmes et quelques pleurs sur la jDlace où s'est exhalée, au milieu des tortures, l'âme ag^itée mais toujours pure de Savonarole.

MACnrAVEL

Après la chute de Savonarole et avant même qu'il expiât les sept ans de gloire et de puissance dont il avait joui, la persécution s'acharna sur ses partisans. Les uns payèrent de leur vie et de la vie de leurs proches la confiance qu'ils avaient eue dans ses paroles et l'appui qu'ils avaient donné à ses actes. D'autres furent condamnés à l'exil, d'autres à la confiscation ou à des peines purement pécuniaires. Parmi ces derniers se trouvait un homme qui, sans doute à cause de son obscurité et de sa jeunesse, ne fut frappé que d'une amende de 250 fiorins, mais dont la réputation remplit bientôt l'Italie et l'Europe. Le nom de ce imignone alors si peu remarqué et qui, au, moment même où il expiait les erreurs de ses jeunes années, en était déjà bien loin, c'est Nicolas Machiavel.

On rencontrerait difficilement dans l'histoire de la philosophie et des lettres un nom tour à tour plus fiétri et plus exalté, un génie plus diversement et plus mal compris, des écrits plus cités et moins lus, que le nom, le génie et les écrits de Machiavel. Les uns se représentent le célèbre Florentin comme le créateur et le type d'une école de pQlitique exécrable, qui, fondée sur le meurtre, le parjure, la trahison, la terreur, a pour unique loi l'asservissement des peuples et la toute-puissance de's rois. Les autres, au contraire, ont vu en lui un ami dissimulé de la liberté, qui, sous prétexte d'offrir des conseils au despotisme, ne songe qu'à dénoncer ses iniquités, qu'à livrer tous ses secrets, pour le rendre du môme coup odieux et impuissant. « Rendons grâce à Machiavel et aux génies de cette espèce, dit Bacon ; en feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné aux peuples. » J.-J. Rousseau est du même avis lorsqu'il affirme, dans le Contrat social, que le Prince de Machiavel est le livre des républicains.

Ces deux opinions opposées, comme il arrive presque toujours, sont également fausses, et il ne me faudra pas, je l'espère, beaucoup d'efforts pour le prouver; car, malgré la réputation d'hypocrisie qu'on lui a faite pour le bien comme pour le mal, C9 que Machiavel pense, il le dit avec beaucoup de nstteté et de franchise, avec un rare bonheur et une

singulière précision de style; rien de plus clair que ses écrits quand on se donne la peine de les lire. Étrange hypocrisie, en etFet, qui, pour servir les tyrans, divulguerait toutes feurs trames, comme s'ils devaient être ses seuls lecteurs, et qui, pour être utile aux peuples, à une époque où les peuples ne savaient pas lire, enseignerait avec une merveilleuse sagacité l'art de les opprimer et de les avilir ! Mais, avant de chercher dans les ouvrages de Machiavel sa véritable pensée, jetons un coup d'œil rapide sur sa vie, afin (Ty découvrir, s'il se peut, quelques traits de son caractère.

Nicolas Machiavel (Niccolo Macchiavelli) naquit à Florence en 1469, en même temps, pour ainsi dire, que la Renaissance, dans une ville où le libre esprit de cette époque s'est fait sentir avec le plus de force et a suscité un grand nombre de ses plus brillants chefs-d'œuvre. Issu d'une famille pauvre, ancienne et considérée, il fut nommé, jeune encore, vers l'âge de vingt-neuf ans, secrétaire de V Office des'Dix, c'est-à-dire du gouvernement général de la république, et il garda ces fonctions pendant quatorze ans et cinq mois.

IjC gouvernement florentin, a-ppréciant son habileté et sa prudence, lui confia successivement vingttrois légations à l'étranger et seize missions à l'intérieur, près des villes dépendantes de Florence. En 1512, après la chute du gonfalonier Pierre

290 RÉFORMATEURS ET PURLIGISTES

Soderini et le retour des Médicis, il fut, par trois décrets consécutifs, destitué de son emploi, exilé de la capitale et confiné sur le territoire de la république, avec défense de mettre les pieds dans le palais de la seigneurie. Sa disgrâce ne s'arrêta pas là. Une conspiration ayant éclaté contre le cardinal Jean de Médicis, qui partageait, avec son frère Julien, le gouvernement de Florence, on arrêta plusieurs personnes connues par leur attachement à l'ancien ordre de choses, et Machiavel fut de ce nombre. Appliqué à la torture, il supporta cette épreuve avec beaucoup de courage, car les tourments qu'on lui infligea, assez violents pour mettre sa vie en péril, ne purent lui arracher une parole capable de le compromettre. Le cardinal de Médicis, élevé à la papauté sous le nom de LéonX, lui fit rendre sa liberté ; mais il eut à subir encore un an d'exil et la perte de sa position. Retiré dans son humble maison de San-Gasciano, il menait de front deux existences bien différentes. Le jour, il parcourait la campagne, le dos chargé de cinq ou six cages, pour y mettre les oiseaux qu'il chassait à l'appeau, ou on le rencontrait au cabaret, jouant aux cartes et se querellant avec les charretiers. La nuit il se retrouvait lui-même et consacrait de longues heures à la méditation et à l'étude. « Le soir venu, écrit-il à un de ses amis, je retourne à la maison, j'entre dans mon cabinet; sur le seuil, je

me dépouille de mes habits de paysan, pleins de boue et de saleté , je me revêts d'habits propres -et de barreau, et, ainsi décemment vêtu, j'entre dans les antiques cours des hommes antiques. Accueilli par eux avec amour, je me repais de cette nourriture, la seule qui me convienne et pour laquelle je suis né. Je ne crains pas de m'entretenir avec eux et de leur demander raison de leurs actions... Je n'éprouve, pendant quatre heures, aucun ennui; j'oublie toute peine ; je ne redoute pas ]a pauvreté, et la mort n'est plus pour moi un objet d'épouvante. » C'est au sein de cette laborieuse retraite, après un commerce prolongé avec Platon, Aristote, Tite-Live, Tacite et Salluste, qu'il a composé le fameux traité du Prince, ou, pour garder le titre qu'il lui a donné lui-même, V Opuscule sur les principmdés ; puis les Discours sur la première décade de Tite-Live, les Histoii^es de Florence, lesDiscours sur l'art de la guerre, le Discours sur la réforme de la constitution de Florence , et un grand nombre de Lettres sur les objets habituels de ses réflexions. Se délassant par la poésie des graves méditations de la politique et de l'histoire, il a écrit, dans le même temps; des comédies, des nouvelles, des sonnets, des poèmes satiriques, pleins de gaieté, de verve et d'imagination, quoique souvent déparés par les défauts de l'époque, le cynisme et la recherche; il suffit de citer la Mandragore, que

Voltaire ne craint pas de mettre au-dessus des comédies d'Aristophane, et le joli conte de Bel- 2')hégor, imité par notre la Fontaine.

Au milieu de ces travaux si divers, Machiavel ne négligeait aucun moyen de se concilier la faveur du nouveau gouvernement. Il y employait tous ses amis et même les fruits de ses veilles ; car c'est dans l'espérance de gagner ses bonnes grâces qu'il dédia son Traité des principautés à Laurent II, appelé,- depuis 1513, à la tête de la république. Un esprit aussi actif que le sien avait l^esoin d'exercer ses forces et ne pouvait pas s'accommoder même de la solitude féconde dont il a tiré tant de chefs-d'œuvre. Ajoutons qu'il était pressé par la misère. Aussi écrivait-il à son ami Vettori : « J'aurais besoin que les seigneurs Médicis commençassent à m'employer, quand ils ne devraient d'abord que me faire rouler une pierre ! » Cependant il n'aurait pas voulu entrer à leur service au prix d'une bassesse ou d'un avis qui répugnât à sa conscience et à son patriotisme. Nous allons en juger par le trait suivant. Laurent, qui, avec le titre de capitaine général, avait exercé dans Florence le souveriùn pouvoir, venait de mourir. Cédant aux instances de Vettori, placé près de lui par sa famille en qualité d'ambassadeur, Léon X, chef de la maison de Médicis, consulta Machiavel sur la forme de gouvernement qui conviendrait aux

Florentins. L'occasion était belle pour relever sa fortune en flattant l'ambition du souverain Pontife ; mais l'ancien secrétaire des Dix se prononça hardiment pour la constitution républicaine, sauf les modifications exigées par le temps, et qu'il a soin d'indiquer dans son Discours sur la réforme de la constitution de Florence ; car c'est pour cette circonstance que' ce remarquable écrit a été rédigé. Il ne craint pas de dire que ses compatriotes, accoutumés aux formes de la liberté, aimeront toujours mieux un magistrat qu'un maître, et il termine par ces nobles paroles : « Les plus grands honneurs auxquels les hommes puissent aspirer sont ceux qui leur sont volontairement décernés par leur patrie; et le plus grand bien qu'on puisse faire sur la terre, ce sont les services rendus à la patrie. >» Le pape ne tint pas compte du conseil de Machiavel; mais il conçut une grande estime pour sa personne, et le recommanda à sa famile. Grâce à cette intercession, Machiavel rentra dans les affaires, en 1521, avec un emploi à peu près semblable à celui qu'il avait déjà exercé. Il fut chargé de différentes missions, de négociations diplomatiques, et, pendant qu'il cherchait à sauver sa patrie de l'invasion étrangère qui la menaçait, il mourut le 22 juin 1527, à l'âge de cinquante-huit ans, laissant cinq enfants dans la pauvreté.

Il serait difficile de reconnaître dans cette vie le

personnage qu'on a l'habitude de se représenter sous le nom de Machiavel. Ce n'est pas un ambitieux vulgaire qui n'adore que la fortune, un lâche qui livre son honneur pour racheter sa tête, ou une âme vénale qui fait taire sa conscience devant son intérêt; mais, comme le dit l'auteur du Contrat social *, c'est un honnête homme et un bon citoyen. Considéré sous un autre point de vue, celui des facultés de l'esprit, il nous apparaît tout à la fois comme un penseur et un homme d'action, qui, joignant sa propre expérience à celle de l'histoire, cherche à s'éclairer sur les vrais intérêts des peuples. C'est cette même physionomie qui est restée empreinte dans ses écrits. Le malheur de Machiavel, c'est de n'être guère connu que par le Prince. A peine parle-t-on quelquefois de ses Discours sur Tite-Live. Cependant, sans le dernier de ces ouvrages, il est absolument impossible de comprendre le premier, et de porter sur l'écrivain italien un jugement équitable. Je dirai plus : des deux livres dont nous parlons, les Discours sur Tite-Live sont de beaucoup le plus important : car c'est là que Machiavel nous dit toute sa pensée; c'est là qu'il expose les principes même de sa philosophie politique, dont le traité du Prince n'est qu'une application circonscrite. En les lisant tous deux avec un

^Contrat social, liv. III, ch. vi.

esprit impartial et réfléchi, on acquiert bientôt la conviction que l'auteur n'a eu l'intention de flatter personne, ni les peuples, ni les rois; mais que, libre de toute idée préconçue, de toute théorie arrêtée d'avance, son vigoureux génie a essayé de tracer, d'après l'histoire, les lois du despotisme comme celles de la liberté, et, par-dessus tout, les conditions de la nationalité.

Logicien impassible du fait, il vous prescrit ce que vous avez à faire et vous prévient de ce qui arrivera, selon le parti que vous désirez prendre. Etes-vous pour la liberté? voici à quel prix vous l'obtiendrez; voici par quelles lois, par quelles institutions vous la pourrez conserver, et par quelles fautes vous la pourrez perdre : lisez les Discours sur Tite-Live. Etes-vous pour le despotisme? voici également dans quels États, dans quels temps, chez quels peuples, à la faveur de quelles circonstances vous pourrez le fonder, par quels moyens terribles vous serez obligé de le défendre contre la haine que vous inspirerez et l'amour naturel de la liberté, par quels événements et quelles surprises il échappera de vos mains : lisez le Traité des Principautés. Machiavel vous offre l'analyse de l'un et l'autre ordre de choses, des passions, des intérêts qui s'y développent, des mouvements les plus secrets de l'àme des sociétés, et dos mobiles les plus ordinaires qui font agir les hommes dans le commandement

comme dans l'obéissance. En un mot, c'est le la Bruyère de la politique; je ne dirai pas le la Rochefoucauld, dans la crainte d'être injuste; et ce talent d'observateur plein de finesse, il le réunit à la logique de Hobbes, et bien souvent à la sagacité étendue, aux larges perspectives de Montesquieu, qui, d'ailleurs, sans s'en vanter, lui a fait plus d'un emprunt. Il y a plus : Machiavel, pour son propre compte, aime la liberté autant qu'une âme comme la sienne peut aimer quelque chose ; il la préfère, quand il peut choisir, au pouvoir absolu. Son style, ordinairement si sobre, prend de l'accent et de la couleur, lorsqu'il parle du patriotisme et des vertus héroïques des républiques anciennes. Au contraire, il est plein de tristesse, quand, détournant ses regards de ce grand spectacle, il les ramène sur sa patrie opprimée, divisée, déchirée de mille maux. On en jugera par ces lignes placées au début du deuxième livre des Discours :

« Je ne sais pas si je ne mériterai pas d'être mis au nombre de ceux qui se trompent en élevant extrêmement dans ces Discours les temps des anciens Romains, et en censurant ceux où nous vivons. Et véritablement, si la vertu qui régnait alors et le vice qui domine aujourd'hui n'étaient pas plus manifestes que le jour, je serais plus juste dans mes expressions, craignant de tomber dans l'erreur que je reproche, aux autres (celle de vanter le passé aux

dépens du présent). Mais la chose est si évidente pour tous les jeux, que je n'hésiterai pas à dire hardiment ce que je pense de ces temps-là et de ces temps-ci, afin d'exciter dans l'àme des jeunes hommes qui liront mes écrits le désir d'imiter les uns et de fuir l'exemple des autres, toutes les fois que le hasard leur en fournira l'occasion. C'est le devoir d'un honnête homme qui, par le malheur des temps et de la fortune, ne peut pas faire luimême le bien, d'en donner aux autres des leçons. Peut-être que, parmi ceux qu'il aura instruits, il s'en trouvera un plus favorisé du ciel, qui parviendra à l'accomplir. »

A mesure qu'il avance dans ce triste parallèle, sa douleur augmente, et bientôt le ton grave et mesuré du philosophe, de l'historien, fait place à la colère du citoyen, du patriote italien humilié et blessé. « Quiconque, dit-il, est né en Italie et en Grèce, et qui n'est pas devenu un ultramontain en Italie ' et un Turc en Grèce, celui-là a rai^^on de blâmer le temps présent et de faire l'éloge du passé. Les siècles passés leur offrent des sujets d'admiration, et celui où ils vivent ne leur présente rien qui les dédommage de leur extrême misère et de l'infamie d'une époque où ils ne voient ni religion, ni

* Un ultramontain, en Italie, est un partisan de l'étranger, soit de la domination allemande, soit de la domination française, ([ui «e di-;putaient alors la Péninsule.

lois, ni discipline militaire, et où régnent les vices .de toute espèce; et ces vices sont d'autant plus exécrables qu'ils se montrent dans ceux qui siègent dans les tribunaux, qui occupent les places, qui ont l'autorité en main et qui veulent être adorés. »

Ici, du moins, Machiavel fait allusion à ce qui le touche de près, peut-être même à ses disgrâces personnelles, et l'on sait quelle terrible épreuve nos passions et nos intérêts sont pour nos opinions ; mais des paroles plus inattendues sous sa plume, ce sont celles qu'il écrit au sujet de César. L'auteur du Prince, le champion décrié de la tyrannie, l'apologiste de César Borgia, juge le dictateur romain avec une sévérité qui ne sera certainement pas approuvée par la critique historique de notre temps.

En voilà assez pour montrer qu'en dehors d'un petit cercle d'hommes instruits, Machiavel est encore mal connu aujourd'hui, et que ceux qui parlent de lui avec le plus de sévérité le condamnent . sur parole. Je vais essayer maintenant de donner une idée de ses deux principaux ouvrages, en y joignant les explications qu'ils peuvent emprunter à tous les autres, principalement à ses opuscules politiques. Je commencerai par les Discours sur Tite-Live, quoique l'ordre chronologique leur assigne la seconde place; car c'est là, comme je l'ai déjà dit, que la pensée de Machiavel nous apparaît tout entière, et que nous découvrons, par anticipa-

tioii, le sens véritable, la raison philosophique du triste livre sur les principautés.

Les Discours sur Tite-Live sont une composition très-irrégulière dans la forme, comme il est facile de le supposer d'après le sujet lui-même. Les trois livres entre lesquels ils se partagent, et dont le premier devait traiter de la politique ultérieure; le second, de la politique extérieure; le troisième, des changements ou des révolutions qui atteignent les États, sont loin de se renfermer dans leurs limites respectives; ils empiètent constamment les uns sur les autres, et l'on ne voit pos pourquoi il y en a trois plutôt que six, trois plutôt que deux. L'auteur n'est pas plus fidèle au titre général de son livre; car l'histoire du peuple romain n'est pour lui qu'un terme de comparaison, auquel il ramène avec plus ou moins d'à-propos l'histoire de tous les autres peuples, soit anciens, soit modernes. Il se rend compte de leurs gouvernements, de leurs lois, de leurs institutions civiles et militaires avec non moins d'intérêt que de celles du peuple roi. Mais, au ni'lieu de cet assemblage désordonné des faits les plus divers, on découvre une suite d'idées parfaitement liées entre elles, une doctrine très-arrêtée et non moins claire, qu'un esprit maître de lui-même, accoutumé à observer de grandes choses, a su traduire dans un langage digne de lui. "N'oici les principaux éléments de cette doctrine, que les philosophes eu.^^

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mêmes, que les historiens particuliers et les apologistes de Machiavel n'ont pas assez cherché à comprendre dans leur unité .

Quand on observe les hommes, non individuellement, mais en société; quand on considère les Etats qui ont existé sous tant de formes différentes, on trouve que le seul molîile qui les fait agir, que le seul principe qui les dirige dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, c'est l'intérêt : les princes, en gouvernant leurs sujets; les peuples, en se gouvernant eux-mêmes ou en étendant leur domination sur des peuples étrangers, ne font que ce qui leur est utile ou ce que la nécessité leur commande.

La connaissance approfondie de l'intérêt des Etats suivant les -circonstances où ils sont placés, suivan leurs mœurs et leurs relations extérieures, suivant la forme de gouvernement qu'ils ont choisie ou qui leur est imposée, voilà ce qu'on appelle la politique : véritable science, dont les règles, quand on les sait, conduisent au succès et à la puissance; dont l'ignorance et le mépris produisent la faiblesse et la ruine;

' Je citerai particulièrement le livre de M. F. Artaud, intitulé Machiavel, so)t (jhiie et ses erreurs, 2 vol. in-8, Paris, 1833. Dans ce savant écrit, trop savant peut-être, puisqu'une grande partie de l'érudition qu'il renferme est étrangère au sujet, il serait impossible de trouver le lien qui rattache ensemble deux idées, et, à plus forte raison, deux ouvrages de Machiavel.

car les peuples, comme les individus, sont les maîtres de leurs destinées ; le hasard ou , comme l'appelaient les anciens, la Fortune, a peu d'influence sur les choses humaines.

La politique est donc indépendante des lois de la morale; elle n'a pas à s'inquiéter, à moins que cela ne serve à ses fins, des idées absolues de justice, d'humanité, de droit et de devoir. La morale a sa place dans la vie privée, dans les relations d'homme à homme et dans le cercle de la famille; elle n'a rien à faire, ou ne doit occuper qu'un rang subalterne dans la vie politique. La morale nous montre les hommes tels qu'ils devraient être ; la pohtique les prend tels qu'ils sont, et est oljligée de les traiter en conséquence.

Ce principe, c'est Machivavçl tout entier, c'est le fond commun de toutes ses idées, c'est la source de toutes ses maximes à l'usage des républiques comme àl'usagedes monarchies, et il les répètedans ses écrits, sous les formes les plus variées : « Un esprit sage, dit-il dans ses Discours *, ne condamnera point un homme supérieur d'avoir usé d'un moyen qui sort des règles ordinaires, pour l'important objet de régler une monarchie ou de fonder une république. Ce qui est à désirer, c'est qu'au moment où le fait l'accuse, le résultat puisse

> L. I, ch. IX.

l'excuser : si le résultat est bon, le fait est absous... Ce n'est pas la violence qui répare, mais la violence qui détruit qu'il faut condamner. » Voici la même pensée, exprimée d'une manière à la fois plus générale et moins dure, dans le traité du Prince^ : « Plusieurs se sont figuré des républiques et des principautés qui n'ont jamais été et qui ne seront jamais. Mais il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire, clierclie à se perdre plutôt qu'à se conserver; et, par conséquent, il faut qu'un homme qui veut faire profession d'être tout à fait bon, parmi tant d*autres qui ne le sont pas, périsse tôt ou tard. » Si l'on songe au titre de l'ouvrage dont cette maxime est tirée, on comprendra qu'il ne s'agit point ici d'un excès de bonté contre lequel il faut se mettre en garde dans la société des méchants, mais des règles les plus vulgaires de l'honnête et du juste.

En esprit intrépide, qui ne recule pas devant les conséquences d'un principe, Machiavel ne s'arrête pas là. 11 vient de subordonner la morale à la politique, il va en faire autant pour la religion : car il n'va pas de morale sans religion dans la conscience des peuples, et si, après avoir asservi l'une, il

i Ch. XV.

laissait l'autre indépendante, son entreprise serait vaine. Il veut donc que la religion soit un instrument de règne, qu'on l'entoure d'honneurs et de respects, même si o)i la croit fausse % pourvu qu'elle donne plus de force aux lois civiles. Or, pour cela, il faut qu'elle soit dans la main du législateur ou de l'homme d'Etat, comme chez les patriciens romains, qui ont toujours fait servir les institutions religieuses à leurs desseins politiques. Gela revient à dire que l'État doit être souverain dans le domaine de la conscience, comme dans celui des faits : point de pouvoir spirituel qui ne relève et ne fasse partie du pouvoir temporel. « Un pays ne peut être véritablement uni et prospère que lorsqu'il obéit tout entier à un seul gouvernement, soit monarchie ou république ^. » C'est la doctrine même de Hobbes, appuyée sur un exemple qui a fourni à Montesquieu le sujet de sa dissertation sur la Politique des Romains dans la religion. Ce culte de la toute-pnissance de l'État, refiouvelé de l'antiquité païenne, doit être regardé c^mme l'unique source de la haine que Machiavel exprime à plusieurs reprises pour la papauté, et des termes amers dans lesquels il lui reproche d'être le plus grand obstacle à l'unité et à l'indé-

1 Discours, liv. I, cli. xii.

2 Ib., liv. I, ch. XII.

pendaiice de l'Italie. C'est par là seulement, par le côté politique et national, et non par ses convictions religieuses, que Machiavel touche de près à la Réformation, dont il a prédit avec une précision étonnante, l'avènement prochain. Savonarole, qu'il loue beaucoup, aurait été son homme et lui aurait tenu lieu de Luther, s'il avait eu pour lui le succès, comme il a eu l'enthousiasme et le courage.

Mais si la politique, indépendante à la fois de la morale et de la religion, et même supérieure à toutes deux, est une science qui peut s'apprendre et s'enseigner, où donc prend-elle ses règles? Quels sont ses principes ? Car, si elle n'en avait pas, c'est en vain qu'elle prétendrait au rang d'une science ; elle ne serait que la ruse ou la force, ou l'une ou l'autre ensemble. Or, peut-on ériger en principe une chose aussi mobile et aussi variable que l'intérêt, une chose que nous voyons changer suivant les temps, les lieux, les positions et les hommes ? Oui, nous répond Machiavel, l'intérêt a ses règles qu'il porte avec lui. Sans être absolu comme le devoir, il est soumis à des lois et à des conditions générales qui naissent de notre propre nature et de celle des choses. La nature humaine, en effet, ne change pas; elle conserve toujours les mêmes passions, les mêmes besoins, les mêmes moyens de les satisfaire, qui produisent les mêmes résultats.

la même somme de Liens et de maux. Qu'on le remarque bien : ce ne sont pas seulement les facultés de la nature humaine que Machiavel considère comme identiques, mais aussi les actes qui en dé pendent, les effets qu'elles peuvent produire. En sorte que les révolutions consistent uniquement à déplacer la puissance ; que les bonnes et mauvaises institutions peuvent changer de théâtre; mais les unes ne deviennent pas meilleures, les autres ne deviennent pas j^ires, et le monde, en dôlînitive, c'est-à-dire le genre humain, n'avance ni ne recule ' . Nous voilà bien loin des deux idées opposées qui divisent aujourd'hui les historiens et les philosophes : l'idée d'un progrès continu et celle d'une décadence non moins persévérante, à partir du xiii^ siècle. Pour Machiavel, il n'y a ni progrès ni décadence, mais changement de place.

La conséquence directe de cette doctrine, véritable ébauche d'une philosophie de l'histoire, c'est

1 Voici les propres paroles de Machiavel : « En réfléchissant sur-la marche des choses humaines, j'estime que le monde se soutient dans le même,glat où il a été depuis longtemps, qu'il a toujours même quantité de bien, même quantité de mal; mais que ce mal et ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées. D'après ce que nous connaissons des vieux empires, on les voit tous s'altérer tour à tour par le changement qu'ils éprouvent dans leurs mœurs. Mais le monde était toujours le même, avec celte seule différence ^ que les grandes qualités, les grandes vertus, placées d'abord en Asie, se transportent en Médie, pour passer ensuite en Perse, et de là en Italie et à Rome. Discours, liv. II, avant-propos.

que, pour régler le présent et préparer l'avenir, il faut demander conseil au passé ; c'est que la politique est une science expérimentale, qui doit puiser toutes ses leçons dans l'histoire. Les faits et leurs conséquences nécessaires, non le droit; le jeu des passions et des intérêts, non les principes éternels du bien et du juste : voilà son point d'appui. C'est ainsi qu'elle apprend à varier sa conduite suivant les circonstances et les hommes, et à proportionner ses desseins à ses moyens. Cependant, même sans le respect des lois de la conscience, cette méthode expérimentale, si féconde dans YEs^yrit des lois, aurait pu sauver Machiavel de bien des excès ; mais il ne paraît pas en comprendre la portée. Au lieu d'observer avec impartialité tous les peuples, tous les temps, tous les genres d'institutions, et de tenir compte de leurs différences, aussi bien que de leurs ressemblances, il s'attache avec passion à l'antiquité, il se laisse dominer par l'esprit de son siècle, et entreprend, pour la politique, une restauration semblable à celle qu'il voyait s'accomplir dans la philosophie, dans les lettres et dgns les arts. Dans l'antiquité elle-même, il choisit de préférence le peuple romain, parce qu'il trouve en lui, plus particulièrement, le génie du gouvernement et des affaires ; comme chez les Grecs, celui de la poésie et des sciences.

Tu regere imperio populos, Romane, mémento.

Ces premières erreurs nous expliquent toutes les autres. De ces principes, qu'on peut appeler la •philosophie de Machiavel, nous allons voir découler toute sa politique.

Il n'y a que deux formes de gouvernement qui répondent, selon Machiavel, au but que la politique se propose ou à l'intérêt bien entendu des États : l'une, c'est la république, et l'autre, qu'il désigne sous le nom de principauté, c'est la monarchie absolue. La première convient aux peui)les qui, par leur patriotisme et leur courage, leurs lumières et leurs vertus, se sont rendus dignes de la liberté et ont acquis la faculté de se gouverner euxmêmes; la seconde aux nations corrompues, divisées ou barbares, chez qui l'esprit public s'est perdu ou n'existe pas encore , qui , mettent l'égoïsme personnel ou l'intérêt de caste au-dessus de l'amour du pays.

Les préférences de Machiavel, comme je l'ai déjà dit, et comme ses idées sur l'histoire doivent le faire pressentir, sont pour la république; c'est-àdire que ce gouvernement, s'il avait à choisir, est celui sous lequel il aimerait le mieux vivre ; celui qu'il trouve le plus conforme à la logique de l'intérêt, qui est de confier la chose commune à la garde de tous; celui que l'histoire de l'antiquité lui montre le plus brillant : car quelle monarchie, à la même époque, a égalé la gloire, la puissance,

le bien-être, et même la durée des républiques d'Athènes, de Sparte et surtout de Rome? Mais cela ne l'empêclie pas d'aimer la principauté et de la vouloir avec énergie, de la défendre de ses conseils dans les États qui ne supporteraient pas les institutions républicaines. « Dans les pays, dit-il *, où la corruption est si forte que les lois ne peuvent l'arrêter, il faut établir une force majeure, c'està-dire un roi qui appesantisse une main de fer et qui déploie un pouvoir absolu pour mettre un frein à l'ambition d'une noblesse corrompue. » Le même remède doit être employé contre l'insubordination et les excès de la multitude.

Entre ces deux extrêmes, le gouvernement de tous ou celui d'un seul, la république ou la monarchie absolue, Machiavel ne reconnaît aucun terme moyen. 11 repousse, comme impuissants et fragiles, tous les États intermédiaires ou les gouvernements mixtes,, sans doute, parce qu'il ne les connaissait pas, ou qu'il n'en avait vu que des essais informes. « Il n'est, dit-il, qu'un moyen de destruction pour la monarchie comme pour la république : pour l'une, c'est de descendre vers la république ; pour l'autre, c'est de monter vers la monarchie. Mais il y a un double danger pour tous les gouvernements intermédiaires : ils peuvent descendre vers la répu-

1 Discours, liv. II, chap. lv.

blique et monter vers la monarchie, et de là naissent toutes les révolutions auxquelles ils sont exposés. » Il cite pour exemple la ville de Florence *, dont le gouvernement, selon lui, n'a jamais eu un caractère décidé, soit républicain, soit monarchique, mais a toujours été comme suspendu entre les deux.

On comprend quelle terrible conséquence doit sortir de cette alternative, quand on met l'ordre politique au-dessus de l'ordre moral, et la raison d'État au-dessus de l'humanité. Cette conséquence, que Machiavel ne cherche pas à dissimuler, c'est que, dans une principauté, il faut se débarrasser par toutes les voies possibles des amis de la république, et dans une république, des amis de la principauté; c'est que tout est permis pour assurer l'an • OU l'autre ordre de choses contre ceux qui pourraient faire renaître, môme indirectement, l'ordre opposé : double tyrannie mise en pratique par Tibère et par la Montagne, et que nous verrons enseignée, avec un égal fanatisme, par Hobbes et par J.-J. Rousseau. Toutefois Machiavel, en regardant comme légitimes les moyens de rigueur et en les proposant pour certains cas extrêmes, est loin de les considérer comme efficaces. Son bon sens, éclairé par l'expérience, le met à l'abri des

' Discours sur la réforme de la constitution de Florence.

exagérations. Il pense que ce sont les moeurs, non les lois et les institutions, qui font la puissance des États. Aussi les institutions libres, chez un peuple corrompu et servile, ne lui semblent propres qu'à accroître la corruption i, et le pouvoir absolu, dans un pays où a longtemps régné la liberté, où l'esprit de liberté est encore vivant, ne lui paraît pas facile à établir, et surtout à acclimater. « Il suffit, ajoutet-il, que cette entreprise soit difficile pour être par cela même barbare et indigne de tout homme humain et généreux \ »

Chacun des deux Etats dont on vient de parler apporte avec lui ses lois, ses institutions, ses procédés de gouvernement, qui sortent de sa nature même; chacun d'eux est soumis à des conditions qu'on est forcé d'accepter , si l'on accepte le régime qui en dépend. C'est exactement ce que dit Montesquieu de tous les États en général, et de l'ordre civil aussi bien que de l'ordre politique.

La première condition d'une république, c'est qu'elle soit véritablement le gouvernement de tous,

1 On voit la même pensée exprimée sous une forme plus vive dans le Ve chant de son poëme satirique de l'Ane d'or. « Elle sera toujours remplie de ronces et d'herbes sauvages, elle changera de maître de l'hiver à l'été, jusqu'à ce qu'elle succombe enfin, cette ville qui a de bonnes lois, mais des mœurs corrompues. »

2 Discours sur la réforme de la constitution de Florence.

au profit de tous ; qu'elle ne paraisse pas instituée à l'avantage d'une classe et au préjudice d'une au- .tre. Or, toute société se compose de deux classes principales de citoyens : ceux qui n'ont rien et qui sont dévorés par l'ambition d'acquérir; ceux qui sont déjà en possession, ou de la fortune, ou de la puissance, et qui songent à la conserver, et, sous prétexte de la conserver, s'efforcent de l'agrandir.

Ces deux classes, dont la distinction est reconnue partout sous le nom de peuple et d'aristocratie, doivent être associées de telle sorte dans l'administration de la chose commune, que l'une ne puisse rien sans l'autre, que leurs ambitions opposées se surveillent et se contiennent réciproquement; car si l'aristocratie l'emporte, elle deviendra bientôt, par la force des choses, une oligarchie, c'est-à-dire une tyrannie héréditaire, qui a tous les inconvénients de la monarchie absolue sans en avoir les avantages. Si le peuple est le plus fort, ou du moins cette partie du peuple qui a tout à acquérir et rien à conserver , il n'y a plus de frein ni de stabilité nulle part, c'est le règne de la licence et de l'anarchie. Dans l'un et l'autre cas, on déchaîne les révolutions, et l'existence même de l'Etat est mise en péril. Si l'on voulait traduire la pensée de Machiavel dans le langage politique de nos jours, on pourrait dire qu'il a voulu réaliser dans la repu-

blique même l'équilibre des intérêts et des pouvoirs. De cette condition générale de l'existence des républiques, naissent toutes les institutions qui leur appartiennent : le sénat pour l'aristocratie, les comices et les tribuns pour le peuple, un pouvoir temporaire pour satisfaire les défiances des deux partis, une dictature légale dans les circonstances critiques où les partis doivent se taire devant le danger de la patrie; en un mot, tout le mécanisme de la république romaine. Et pourquoi de la république romaine plutôt que de celle d'Athènes ou de Sparte ? Parce que, dans la première de ces deux villes, c'était le peuple qui avait le pouvoir ; dans la seconde c'était l'aristocratie ; tandis qu'à Rome, ce modèle de puissance aussi bien que de liberté, les deux classes se balançaient l'une l'autre. Si l'on objecte à Machiavel que cette organisation savante, dans laquelle il fait vivre ensemble non-seulement l'aristocratie et le peuple, mais la royauté même représentée par l'autorité consulaire, n'a pas empêché le peuple romain d'être agité et troublé, pendant toute la durée de son existence, par les dissensions intérieures, il vous répondra que le gouvernement ne peut être maintenu qu'à c^prix. « 11 ne faut pas s'imaginer, dit-il, qu'on paisse maintenir une république où l'on ne laisse pas un libre jeu à toutes les passions populaires, dont la répression inconsidérée amène la ruine inévitable de cette es-

pèce de gouvernement ^ — Une république ne peut renoncer à toute agitation qu'en renonçant à toute grandeur, à tout accroissement extérieur. Rien n'est plus propre à assurer la durée d'une république, que de donner aux passions qui l'agitent une issue régulière et légale ^ »

Mais on s'aperçoit bien vite que Machiavel va au delà du but qu'il propose : tandis que sa raison veut tenir la balance égale entre les deux classes de la société, ses instincts secret», peut-être ses habitudes et son éducation, la font pencher pour la démocratie. Lorsqu'on voit, en effet, avec quelle chaleur il défend le peuple contre les reproches dont il est l'objet, on ne peut douter que son cœur ne soit avec lui. Il fait d'abord cette remarque, qu'il n'est pas étonnant qu'on ait mauvaise opinion du peuple, « puisque tout le monde a la liberté d'en dire ouvertement le plus grand mal, même quand il est au faîte du pouvoir ; au lieu que c'est en tremblant et avec la plus grande circonspection qu'on parle mal d'un prince ^. » Puis , examinant un à un les différents vices qu'on impute à la multitude, il n'y trouve qu'exagération ou calomnie. On dit que le peuples est ignorant : oui, sans doute, quand il faut décider une question générale ; mais s'agit-il de

1 Discours sur la réforme de la constitution de Florence.

2 Discours sur Tite-Live, liv. I, chap. v.

3 Ubi suprà, chap. xlvii.

prononcer sur un fait particulier, ou de choisir les dépositaires de la puissance publique? alors- il est presque infaillible et donne raison à l'adage : Vox popidi, vox Dei ^ . On l'accuse d'inconstance parce qu'il change de sentiment en changeant de fortune, humble lorsqu'il obéit, superbe quand il commande : Ilœc natura multitudmis est ; aut humilités^ servit, aut siiperhe dominatur. Mais cette faiblesse est inhérente à la nature humaine; les individus comme les peuples règlent leur conduite sur les événements, et s'abandonnent à leurs passions quand ils ne rencontrent pas de frein. Enfin on lui reproche d'être ingrat, envieux ; mais ce que vous appelez ingratitude, ce n'est que l'amour de sa liberté ; ce que vous nommez envie, c'est la barrière qu'il oppose à l'ambition et à la puissance des grands. Si le peuple athénien n'avait pas exilé quelquefois ses grands citoyens, il aurait trouvé parmi eux plus d'un Pisistrate. Si les plébéiens de Rome, par la voix de leurs tribuns, n'avaient pas demandé avec opiniâtreté le partage des terres, les patriciens, qui tenaient moins à leurs privilèges qu'à leurs richesses, ne lui auraient pas abandonné

' On sait que Montesquieu est da même avis. « Le peuple est admirable, dit-il, pour choisir ceux à qui il doit confier une partie de son autorité. Il n'a à se déterminer que par des choses qu'il ne peut ignorer et par des faits qui tombent sous le sens. » Esprit des lois, liv. II, chap. ii.

une partie des magistratures, c'est-à-dire du pouvoir. Ainsi Machiavel ne répugne pas à l'ostracisme et à la loi agraire. A l'exemple d'Aristote, il voit dans le premier une garantie de la liberté, et dans la seconde un moyen de tenir en respect l'aristocratie. Il est vrai que, dans sa pensée, ils ne sont l'un et l'autre que des machines de guerre, non des instruments de gouvernement; mais la multitude une fois pourvue de telles armes, comment la république ne descendrait-elle pas la pente de la démocratie ?

Telles sont les idées de Machiavel sur les fondements et l'organisation de la république. Si l'on veut savoir maintenant de quelles conditions il fait dépendre la monarchie, il faut quitter les Discours sur Tite-Live et ouvrir le Livre du Prince.

Si quelqu'un demandait quel est l'auteur de ces belles maximes : « Un prince sage doit se conduire de telle sorte que, dans quelque temps et de quelque manière que l'État ait besoin des citoyens, ceux-ci soient disposés à le servir avec zèle et fidélité. — Il est d'une absolue nécessité qu'un prince possède l'amitié de son peuple, et s'il ne l'a pas, toute ressource lui manque dans l'adversité. — Il n'y a pas de meilleure forteresse que l'affection du peuple. — Les hommes s'attachent autant par le bien qu'ils font que par celui qu'ils reçoivent, » On ne manquerait pas d'attribuer les trois premières à un Turgot, à un Malesherbes, ou à quelque autre

3<6 RÉF0R3IATEURS ET PUBLICISTES

homme d'État animé par le même esprit. Pour la quatrième, on chercherait le nom de quelque moraliste bienveillant, qui a vu l'humanité sous son beau jour et que le cœur n'inspirait pas moins que la raison ; celui de Vauvenargues, peut-être. Eh bien, l'on se tromperait beaucoup : ces maximes appartiennent à Machiavel ; elles sont tirées du Prince. C'est assez pour montrer qu'il ne faut pas juger cet ouvrage sur sa réputation ou sur les analyses trèspartiales qui en ont été faites ; c'est assez pour mettre en lumière ce qu'il y a de légèreté et de vaine déclamation dans ces paroles du grand Frédéric : « Machiavel représente l'univers comme un enfer et tous les hommes comme des démons. On dirait que ce politique a voulu calomnier tout le genre humain par une haine particulière et qu'il a pris à tâche d'anéantir les vertus pour tous les habitants de ce continent, ses semblables i. » Il ne faut pas prendre plus au sérieux l'indignation de Voltaire, lorsque, pour l'enivrer de lui-même et entrer dans son rôle, il écrit à son royal correspondant : «C'était aux Borgia père et fils et à tous les petits princes qui avaient besoin de crimes pour s'élever, à étudier cette politique infernale... Cet art, que l'on doit mettre à côté de celui des Locustes et des Brinvilliers, a pu donner à quelques tyrans une puis-

1 Anti-Machiavel, chap. xv.

sance passagère, comme le poison peut procurer un héritage; mais il n'a jamais fait ni de grands hom- -mes ni des hommes heureux, cela est bien certain. »

Une première observation à faire sur le Prince, c'est que, composé et publié avant les Discours, il a été cependant conçu en même temps que ce dernier ouvrage, et encadré dans un plan où ils sont compris tous les deux : il ne représente donc qu'une des faces de la politique de Machiavel, celle qui regarde la monarchie, et ne contredit en rien ce que nous avons dit de la république. S'il en était autrement, comment l'auteur aurait-il pu dire en commençant': « Je ne parlerai pas ici des républiques, j'en ai traité amplement ailleurs; je ne m'arrêterai qu'à la principauté seule *, »

Eh bien, même si on le considère dans la sphère circonscrite qu'il est destiné à régir, même si on le prend comme le Code des Etats où la division des classes et la corruption des moeurs rendent la liberté impossible, ce traité, malgré les propositions horribles qu'il contient, et que mon intention n'est nullement de dissimuler, est encore bien plus favorable à l'humanité et à la douceur qu'à la cruauté et à la violence, à l'intérêt des peuples qu'à la satisfaction de l'arbitraire, et respire le plus souvent un sentiment démocratique, un amour de la patrie, une foi

' Livre du Prince, chap. ii.

dans la raison et dans la puissance de la volonté, qui ouvre à la politique une ère nouvelle, tout en la rappelant aux plus glorieux exemples de l'antiquité.

On entend souvent dire que Machiavel, dans le Livre du P^Hnce, a choisi pour son héros César Borgia ; c'est une erreur. Le iils d'Alexandre VI ne lui paraît un modèle à proposer qu'à une seule classe d'hommes d'État, à ceux qui, arrivés par hasard au souverain pouvoir dans un pays déchiré par l'anarchie, disputé et mis au pillage par des ambitions subalternes, ne peuvent rien entreprendre pour consolider leur puissance qui ne tourne au bien commun, et qui, n'ayant point de nom à compromettre, point de puissance sérieuse à ménager, ont en quelque sorte le droit de tout oser. Telle était précisément la situation de Borgia lorsqu'il songea à la conquête de l'Italie et se rendit maître de la Romagne. Et, en effet, quand on oublie les moyens auxquels cet homme a dû sa fortune pour ne considérer que le résultat de son ambition, péut-on regretter qu'il ait substitué sa souveraineté unique aux petites principautés des Vitellozzo Vitelli, des Orsini, des Oliverotto da Fermo, véritables bandits qui, pour me servir des expressions de Machiavel, avaient plutôt dépouillé que gouverné, plutôt divisé que réuni leurs sujets, et dont le dernier, exécrable parricide, n'aurait pas échappé, sous un gouverne-

ment régulier, à la mort des scélérats? La morale, sans doute, n'admet pas une telle justification, et rien ne lui est plus contraire que cette proposition célèbre: « La fin justifie les moyens; » mais nous savons que, pour Machiavel, la morale n'a rien à voir dans les questions politiques, et que le fait doit •être jugé par le résultat. Or, le résultat ici lui paraît conforme à ce qu'exigeaient les intérêts de son pays dans la situation désespérée où il se trouvait au commencem.ent du xvi*^ siècle. Pour une situation différente, il proposera des règles différentes, comme on va s'en assurer, et Borgia est le héros, non du livre tout entier, mais d'un seul chapitre*.

Le traité du Prince, sous le rapport de la composition et du style, est un ouvrage bien plus achevé et plus magistral que les Discours sur Tite-Live. On y distingue trois parties où l'on apprend successivement : d'abord comment on acquiert et comment il faut gouverner les différentes sortes de principautés ou d'États monarchiques ; ensuite, par quel art ils peuvent être attaqués et défendus; enfin, quelles sont les qualités que les hommes en général, et surtout les princes, doivent s'efforcer d'acquérir, et celles qu'ils doivent négliger.

La nature d'une, principauté ou la manière? de l'obtenir décide de la façon dont on la doit gouver-

' Le chapitre vu, consacré aux principautés acquises par la fortune et les armes d'autrui.

ner. Or, il y a, selon Machiavel, sept espèces de principautés : celles qu'on acquiert par droit de naissance, ou les principautés héréditaires ; celles qui comprennent, avec des États liéréditaires, des États nouveaux, conquis par les armes, c'est-à-dire les principautés mixtes; celles qui ont étécrééespar la puissance du génie ; celles qui ont été gagnées par le crime; celles qui ont été acquises par la fortune et par les armes d' autrui; celles où l'on est appelé par la confiance de ses concitoyens, ou les principautés civiles; enfin, les principautés ecclésiastiques. Cette classification est certainement moins savante que celle qu'Aristote, dans sa politique, nous a laissée des royautés; mais elle a l'avantage, en serrant de plus près l'histoire moderne, de donner lieu à des règles plus pratiques et plus précises. Il y a peu de chose à dire des principautés héréditaires; car, à moins de circonstances tout à fait imprévues, il sufiît de les laisser à leurs traditions, à leurs usages, à leurs habitudes d'obéissance, en corrigeant peu à peu et sans violence ce qui est susceptible d'amélioration. Il faut appliquer la même règle aux États ecclésiastiques, qui se maintiennent par la seule puissance des institutions religieuses, quels que soient les qualités ou les défauts de leurs souverains. « Ces princes seuls, dit Machiavel % ont

1 Chap. XI.

clesÉtats^ et ils ne les défendent point; ils ont des sujets, et ils ne les gouvernent point. »

Au contraire, pour régner sur des Etats nouvellement conquis, surtout s'ils sont éloignés des États héréditaires et en diffèrent par la langue, par les moeurs, par les lois, il faut beaucoup d'habileté ei de sagesse. Cependant il y a plusieurs moyens d'y asseoir son autorité, dont voici les principaux. Le premier, c'est de faire en sorte que la nouvelle domination ne leur soit pas trop difilcile à supporter, qu'elle ne leur impose pas de trop lourds sacrifices, soit du côté de l'argent, soit du côté de l'honneur; qu'elle leur laisse de leurs coutumes et de leur législation tout ce qui n'est pas contraire à la conservation da la conquête. Le second, c'est de remplacer, le plus vite possible, l'occupation militaire par la colonisation ; car celle-là pèse également su'" les vainqueurs et sur les vaincus; elle est odieuse à tout le monde et ne profite à personne; celle-ci. au contraire, ne nuit à personne et profite à tout le monde. Il faudrait citer tout entier le passage où Machiavel développe cette idée , c que l'on dirait écrit d'hier, en vue de nos possessions africaines. Enfin, un troisième moyen de s'assurer une conquête éloignée, c'est de protéger les princes voisins les plus faibles, d'affaiblir les plus forts, et d'empêcher qu'un étranger aussi puissant que nous ne parvienne à s'y établir. Telle

■iti RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES

a été en tout temps la politique des Romains; mais les Français, après avoir conquis, sous Charles VIII, une partie de l'Italie, ont fait tout le contraire. Au lieu de protéger les petits Etats, comme Gênes, Florence, Ferrare, Mantoue, etc., ils se sont mis du côté des Vénitiens et d'Alexandre VI. De plus, ils se sont donné des rivaux en Italie, en appelant les Espagnols à partager avec eux la conquête de Naples : aussi ont-ils perdu tous les fruits de leurs victoires. Machiavel remarque qu'en général les Français sont plus hommes de guerre qu'hommes d'Etat ; ils s'entendent mieux à conquérir qu'à conserver.

Passant des conquérants aux princes législateurs, Machiavel ne leur adresse qu'un seul conseil, mais qui répond parfaitement à la trempe de son esprit. Il les engage, même s'ils sont revêtus d'une mission divine et tiennent le rang de prophète, à ne pas se fier à la seule persuasion pour faire durer leur œuvre ; mais, une fois les peuples gagnés à leurs institutions par la foi, « il faut, dit-il ^, que les choses soient disposées de manière que, lorsqu'ils ne croient plus, on puisse les faire croire par force. »

Quant à ceux qui s'emparent de la souveraineté par la trahison et par le crime, ceux pour qui les anciens réservaient le nom de tyrans, Machiavel

1 Le Prince, chap. vi.

leur prescrit aussi des règles, sinon pour s'élever au pouvoir par ces détestables moyens, du moins pour s'y maintenir. La première de ces règles, c'est que l'usurpation tourne à l'avantage du peuple, comme on l'a déjà dit pour la conquête ; car quelle que soit l'origine d'un gouvernement, on l'a bien vite oubliée si ce gouvernement est bon. Or, pour avoir la liberté de faire le bien, il faut que l'usurpateur accomplisse tout d'un coup les forfaits qu'il croit nécessaires pour s'établir. « Les cruautés doivent être commises toutes à la fois, pour que, leur amertume se faisant moins sentir, elles irritent moins. Les bienfaits, au contraire, doivent se succéder lentement, pour qu'ils soient savourés davantage \ — Enfin, il faut éviter les demi-mesures, les moyens termes dans la bonté ou, dans la rigueur. — 11 faut remarquer que les hommes doivent être ou caressés ou écrasés ; ils se vengent des injures légères; ils ne le peuvent quand elles sont trop grandes : d'où il suit que quand il s'agit d'offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu'on ne puisse redouter sa vengeance ^ » Ces maximes sont horribles sans doute; mais elles le sont moins quand on pense sous quelle restriction Machiavel les prononce. Le crime politique une fois consommé.

' Le Prince, chap. viit.

- Ihid., chap. ni et viii.

il cherche à en tirer le meilleur parti, et pour l'État et pour le prince ; mais il est loin de le conseiller et de l'approuver; au contraire, il le blâme trèsexpressément. * Il n'y a pas de vertu, dit-il, à massacrer ses concitoyens et à livrer ses amis, à être sans foi, sans pitié, sans religion. Tout cela peut faire arriver à la souveraineté, mais non à la gloire ^ »

César Borgia n'est pas compris dans la classe de souverains dont on vient de parler, celle des scélérats et des usurpateurs; il forme, à lui seul, en quelque sorte, une catégorie à part. Mais je ne répéterai pas ce que j'ai déjà dit de ce personnage, et je me hâte d'arriver aux principautés civiles, c'està-dire à celles qu'on obtient du libre suffrage de ses concitoyens. C'est à cette sorte de. monarchie que Machiavel donne évidemment la préférence. Il veut que le gouvernement, quand il ne peut pas être libre, ait au moins la liberté pour origine.

On peut être appelé par ses concitoyens au pouvoir suprême dans deux circonstances bien différentes : ou quand les grands veulent se donner un clief pour résister au peuple, ou quand le peuple veut se donner un défenseur contre l'insolence et la tyrannie des grands. Dans les deux cas, la conduite du prince doit être la même : il doit s'assurer

1 Le Prince, cliap. viii.

des grands, soit en les surveillant quand ils sont hostiles, soit en les honorant quand ils sont soumis, et épouser véritablement les intérêts du peuple. La raison en est qu'on peut moins se passer du second que des premiers. On fait des grands quand on veut ; on ne change pas, quand on veut^ l'esprit et les mœurs d'un peuple. Cependant il vaut beaucoup mieux, selon Machiavel, dans l'intérêt même du souverain, que le pouvoir lui soit déféré par le peuple. Les termes dans lesquels il exprime et justifie cette opinion, sont trop remarquables pour ne pas mériter d'être cités. « Le prince, élevé par les grands, a plus de peine, dit-il, à se maintenir, que • celui qui a dû son élévation au peuple Le premier, en effet, se trouve entouré d'hommes qui se croient ses égaux, et, qu'en conséquence, il ne peut ni commander, ni manier à son gré; le second, au contraire, se trouve seul à son rang, et il n'a personne autour de lui, ou presque personne, qui ne soit disposé à lui obéir*. D'ailleurs, ajoute Machiavel, le peuple n'est point ingrat, si le prince qu'il a choisi est un homme de cœur; il s'attache parles sacrifices mêmes qui lui sont imposés, dans les grandes circonstances où la patrie les réclame. »

Il est impossible de ne pas reconnaître ici, sous une autre forme, les sentiments démocratiques que

' Le FrincB, chap. ix.

nous avons déjà rencontrés dans les Discours sur Tite-Live. Et, en effet, soit qu'il parle de la république ou de la monarchie, le Lut de Machiavel est toujours le même : c'est de substituer la puissance de l'État ou l'unité nationale à ces pouvoirs anarchiques, à ces éléments indépendants et discordants dont la société européenne, et surtout italienne, lui offrait le spectacle. A ce but se rapporte aussi la seconde partie de son ouvrage, c'est-à-dire l'ensemble de ses idées sur l'art militaire : art qui se lie très-étroitement dans son esprit à celui du gouvernement ou à la politique proprement dite. « Pour tout État, dit-il, soit ancien, soit nouveau, soit mixte, les principales bases sont de bonnes lois et de onnes armes'" . »

Les idées générales et nouvelles alors, que Machiavel, dans tous ses écrits, et principalement dans ses Discours sur l'art de la guerre, exprime sur l'art militaire, peuvent se résumer en deux mots : substituer les armées nationales aux armées mercenaires et auxiliaires; faire plus de cas du courage et de la discipline des troupes et du dévouement des citoyens que de toutes les oiieresses du monde. « Les Romains, dit-il, rasaieni les forteresses et n'en élevaient pas. » G'esxa ce propos qu'il écrit cette maxime que j'ai citée p^us nauc . « Il n'y a pas de meilleure

' Le Prince, chap. xu.

forteresse que l'afFection du peuple \ » La capitale seule lui paraît avoir besoin d'être fortifiée, pour que l'on ait, en cas d'invasion soudaine, le teipps de la secourir ou de traiter avec l'ennemi. On a beaucoup parlé, il y a quelques années, on a écrit des articles prétentieux sur le spiritualisme dans la guerre. Il me semble que l'honneur de cette invention, si c'en est une, revient de droit à Machiavel. 11 est le premier qui ait enseigné, d'après les anciens, que les forces matérielles ne sont rien pour "un État sans les forces morales. On le voit s'élever avec énergie contre cet adage : « L'argent est le nerf de la guerre. » L'argent, .selon lui, ne vien* qu'après le courage, la discipline et le patriotisme'. Après les règles particulières qui conviennent à chaque espèce de souverain, dans "la guerre comme, dans la paix, selon la nature et l'origine de son autorité, viennent les maximes générales que Machiavel enseigne aux princes, sans aucune distinction de la forme de leur gouvernement; mais, comme on. peut s'y attendre, ce cours de morale, à l'usage des maîtres du monde, n'est encore qu'un cours de politique. Entièrement subordonnés à la raison d'État, les vertus et les vices sont considérés comme des qualités relatives qu'il faut estimer ou blâmer,

' Le Prince, chap. xx. — Comparez avec les Discours sur Tite-Live, liv. II, chap. xxiv.

^ Discours sur Tite-Live, liv. II, chap. i.

non pour elles-mêmes, mais pour les effets qu'elles produisent. C'est ainsi qu'il y a une cruauté bien employée qui vaut mieux, qui épargne plus de sang que la clémence, quoique en général la clémence soit préférable à la cruauté; c'est ainsi que la bonne foi peut être un danger public et une coupable faiblesse avec des gens qui n'en ont pas. « Un seigneur prudent ne doit pas observer sa foi quand une semblable observance tourne contre Jui, et que les raisons qui ont décidé ses promesses sont détruites*. » C'est dans cette dernière partie de son livre que Machiavel a réuni ses préceptes les plus dangereux; mais c'est là aussi qu'il nous offre les observations les plus profondes sur le cœur humain. En voici quelques exemples. Examinant lequel des deux vaut mieux pour un prince, de se faire craindre ou de se faire aimer, il pense qu'il faut chercher, quand on le peut, à inspirer à la fois les deux sentiments; mais comme il n'est pas facile de les concilier, il donne la préférence au premier, parce que le sentiment de la reconnaissance passe plus vite et résiste moins à l'intérêt que celui de la crainte, qui n'est que l'intérêt même. Distinguant avec soin la crainte d.e la haine, il remarque que, s'il est -bon de se faire craindre, il faut toujours éviter de se faire haïr, et à plus forte raison de se faire mépriser. Un

^ Le Prince, chap. xvni.

prince est perdu quand il en est là, et souvent il entraîne dans sa chute la monarchie elle-même. Un sûr moyen d'éviter cet écueil, c'est de ne rien faire qui n'ait au moins l'apparence de l'utilité publique, et qui ne porte un caractère extérieur de générosité ou de justice. Aussi un souverain, quel que soit son titre, doit-il toujours respecter, même en pays conquis, les propriétés de ses sujets et l'honneur de leurs femmes. Est-il obligé de sévir contre des ennemis dangereux? il faut qu'il évite de confisquer leurs biens après avoir proscrit leurs têtes, « car les hommes, dit Machiavel ' oublient plutôt la mort de leurs pères que la perte de leur patrimoine. »

Machiavel est assez riche de son propre fonds pour n'avoir pas besoin d'emprunter sur le fonds d'autrui. Je dirai donc que c'est à tort qu'on lui attribue la fameuse maxime : Diviser iwur régner. Au contraire, il la combat avec une grande vivacité dans tous ses ouvrages. C'était la vieille politique italienne, des Florentins aussi bien que les "\^énitiens. Mais Machiavel démontre qu'elle tourne au détriment de ceux qui l'emploient; qu'elle n'a jamais été que la ressource de la faiblesse, et qui, si elle oifre quelques avantages dans la paix, en temps de guerre elle met à nu l'impuissance de l'État^.

* Le Prince, chap. xvii. 2 Ihid., chap. xx.

En revanche, combien de bons conseils il donne aux souverains, dont .on a oublié de lui- tenir compte! C'est ainsi qu'il recommande d'honorer plus que les armes, le commerce, l'industrie, les arts et tout ce qui sert à augmenter le bien-être et la richesse des Etats; de ne refuser à aucune profession véritablement utile les encouragements et les récompenses; d'alimenter, quand ils le peuvent, par des spectacles et des fêtes, cette activité féconde de la paix; de relever par leur présence toutes les assemblées du peuple, toutes les corporations laborieuses, en ajoutant, sans compromettre le prestige de leur rang, l'affabilité à la magnificence. C'est ici que Machiavel se dérobe à l'influence de l'antiquité et se montre un homme tout à fait moderne. Il est vrai que la plupart de ces préceptes étaient déjà mis en pratique par les républiques commerçantes et industrieuses de Pise, de Gênes, de Florence, de Venise ; mais il n'en a pas moins le mérite de les avoir traduits en règles générales pour tous les gouvernements.

Il serait curieux de suivre la pensée politique de Machiavel jusque dans ses œuvres littéraires. On reconnaîtrait sa manière de juger les hommes dans ces paroles qui appartiennent à la première scène de la Mandragore : « Quand un homme trouve son intérêt à faire une cliose, il y a lieu de croire, lorsqu'on le lui fait apercevoir, qu'il agira de bonne

foi. » On trouverait une leçon de gouvernement dans les réflexions de Callimaco, un des principaux personnages de la pièce, sur la nécessité de garder son secret tant qu'il n'y a pas d'intérêt à le révéler. L'ennemi du clergé et de l'Eglise se révélerait dans le rôle de Fra Timoteo, infâme suborneur couvert du masque de la religion, prédécesseur original de Macette et de Tartufe, le premier organe peut-être de cette maxime fameuse : « La fin justifie les moyens, » et l'apôtre du quiétisme un siècle et demi avant Molinos\ On rencontrerait l'auteur des Discours sur Tite-Live dans plusieurs passages de VAsino d'oro, et notamment dans le septième chant, consacré tout entier, après la description d'une nuit voluptueuse, à expliquer « les causes des révolutions des affaires humaines. » Mais il nous reste une tâche plus utile à remplir. Après avoir examiné en détail cette originale figure qui, placée sur la limite du xv^ et du xvi*^ siècle, semble les instruire et les dominer tous deux, il, faut que nous essayions de recueillir la dernière impression qu'elle doit nous laisser.

Un fait qui aura paru incontestable, c'est que Machiavel n'est pas au service d'un parti et qu'il n'a voulu flatter aucune passion, pas plus l'envie

Pour convaincre madona Lucrezia qu'elle peut se livrer sans mal faire, dans l'intérêt de la santé de son mari, il lui dit : « C'est la volonté seule qui pèche, non le corps. »

de la multitude que l'arbitraire des grands et des princes. La cause qu'il soutient, c'est celle de l'intérêt public, et tout g-ouvernernent qui s'y attacbe lui paraît lég-itime, durable, puissant; tout gouvernement qui l'abandonne lui paraît fondé sur le sable. L'origine du pouvoir n'est rien pour lui; la manière de s'en servir est tout.

Mais qu'est-ce que Machiavel entend par intérêt public ? Pas autre chose que l'intérêt de l'État, considéré comme un tout indivisible; pas autre chose que l'intérêt de la nation, et quand les grands s'en séparent pour réclamer des privilèges tjranniques, l'intérêt du peuple. C'est ainsi que Machiavel est toujours le champion de la démocratie, même lorsqu'il défend la toute-puissance des rois, et qu'au moment où il professe les plus odieuses maximes de tyrannie, au moment où toute vertu et toute pitié semblent mortes sous sa plume, On sent en quelque sorte brûler dans son cœur la sainte flamme du patriotisme. Le dernier chapitre du Prince est comme une hymne à la résurrection future de l'Italie. C'est un appel éloquent aux armes et au dévouement de Laurent de Médicis pour rendre à ce malheureux pays son antique indépendance, « pour le délivrer du joug humiliant et odieux de l'étranger. » On y voit l'Italie qui gémit et qui sèche dans l'attente d'un libérateur ; car ce qui lui manque, ce n'est pas le courage, mais un chef.

Cet amour puissant de la patrie^ cette idée féconde de la nationalité et de l'Etat, que Machiavel .•avait puisés dans l'antiquité, dans l'histoire des temps héroïques de Rome païenne, il les voyait sous ses yeux étouffés par l'anarchie et sacrifiés à l'intérêt privé; il rencontrait partout l'esprit de caste, l'ambition de famille ou de corporation, le fractionnement de la souveraineté avec celui du territoire, la patrie et l'Etat, la nationalité nulle part. Gomment s'étonner qu'entraîné dans l'excès contraire, il ait donné à l'État une puissance absolue, non-seulement sur les personnes, mais sur les consciences; qu'il n'ait pas voulu admettre une puissance spirituelle distincte de l'Etat; que, reportant son mécontentement sur le cliristianisme luimême, il le considère par moments comme un obstacle à la grandeur et au bon ordre 'des sociétés? Le christianisme, en effet, élève les regards de l'homme au-dessus de l'horizon de la patrie, il considère le genre humain comme une même famille, il reconnaît des lois que nul législateur humain ne peut changer ou aJDroger. Une telle institution ne pouvait se concilier dans son esprit avec l'idéal qu'il s'était fait de la société civile, d'après la politique des Romains et des anciens en général.

Mais, en s'attachant avec passion à l'intérêt de l'Etat, Machiavel ne l'enferme pas^ comme Rousseau

et Hobbes, dans une forme particulière de gouvernement. J'ai dit qu'il a tracé la route à ces deux célèbres écrivains, qu'ils étaient chez lui en germe l'un etl'autre. En effet, l'on pourrait citer non-seulement des idées, mais des propositions entières qui semblent avoir passé de ses œuvres dans le De cive et le Contrat social; mais il les dépasse tous les deux par l'étendue et la calme impartialité de son génie. Admettant à la fois les deux systèmes qu'ils professent, mais pour des situations différentes, il les corrige, et les discipline en quelque sorte l'un par l'autre ; il les dérobe à leurs conséquences extrêmes, comme il se dérobe lui-même au fanatisme de ses deux successeurs. Tout en ignorant les gouvernements mixtes, il a tracé d'avance, dans une région supérieure, plus sereine et plus large, le cadre de l'Esprit des lois.

Cependant le nom de Machiavel a toujours été et restera probablement toujours un nom malheureux. Il sera, quoi qu'on fasse, difficile de le prononcer sans exciter dans les cœurs honnêtes un mouvement de réprobation. Je dirai plus, même quand on a déchargé Machiavel des accusations injustes qui pèsent sur sa mémoire, même quand on a rendu à ses intentions et à ses idées leur véritable caractère, ce sentiment me paraît mérité. Pourquoi cela? Parce que Machiavel est un homme sans principes; parce qu'il ne croit pas, au moins dans l'ordre politique,

à la distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste; parce qu'il ne reconnaît à l'homme aucun droit inviolable, aucun devoir absolu; parce qu'il soumet la morale à la politique, et les titres sacrés de l'humanité à la raison d'Etat. Or, sait-on bien ce que c'est que la raison d'Etat? Si c'est quelquefois l'intérêt commun, n'est-ce pas le plus souvent l'intérêt d'un homme ou d'un parti, c'est-à-dire la raison du plus fort? En vain direz-vous au plus fort qu'il doit se contenir s'il veut conserver la victoire, que sa fortune est attachée à celle de tous, puisqu'il ne subsiste et ne commande que par eux : la force ne reconnaît pas de règle; l'intérêt même n'en a pas, car il est ce que chacun le fait; il n'y a de règle absolue, il n'y a d'intérêt commun que dans la justice. Machiavel n'est sans doute p^is le seul qui ait mis la raison d'État au-dessus de tout; mais il est le premier qui l'ait érigée en système, et il a professé ce système avec une franchise sans limite, avec une audace sans exemple. Voilà pourquoi il est responsable devant la postérité de tout le mal qui a été fait, de toutes les erreurs qu'on a enseignées au nom de sa doctrine.

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