‹ Réformateurs et publicistes de l'EuropeChapitre 11 sur 81 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

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d'où vieil I à la puissance spiriluellc le pouvoir d'inlervertir à ce point l'ordre nadirel, de fouler ainsi aux pieds la loi naturelle, cette loi que rien ne peut abroger, pour laquelle il n'existe aucune dispense? Évidemment, ce pouvoir vient de Dieu même, qui agit alors non comme législateur, mais comme maître et seigneur de toutes choses, qui, ne pouvant changer la loi, en supprime la matière.

Il semble à peine croyable qu'une telle doctrine ait été soutenue, à une époque aussi éclairée que le commencement du xvii*^ siècle, par un esprit aussi grave et aussi élevé que l'écrivain qui nous occupe en ce moment. Mais il faut se rappeler que Suarès n'était de son temps que par la résistance qu'il opposait à l'esprit nouveau. C'était le génie même de la scolastique qui revivait en lui, et qui conduisait seul sa plume et sa pensée. Il faut songer aussi qu'il appartenait à cette société pour laquelle la fin justifie les moyens, et que la fin poursuivie ici, c'est-à-dire la restauration de l'antique autorité du Saint-Siège, devait non seulement excuser, mais sanctifier à ses yeux tous les artifices de raisonnement. Il ne serait pas le seul exemple de l'alliance qui peut s'établir, sous l'empire du fanatisme, entre l'artifice et la bonne foi. Examinons cependant, par respect pour un grand nom, ce que vaut cette distinction entre Dieu considéré comme législateur et Dieu considéré comme le souverain maître du genre humain.

Afin de ne pas confondre la cause de la révélation avec celle de la raison, et l'histoire sainte avec le droit naturel, nous mettons hors de discussion le sacrifice d'Abraham. D'ailleurs personne n'oserait pié-

tendre qu'en ordonnant ce sacrifice, Dieu ait voulu nous enseigner qu'il dépend de sa volonté de changer ou de supprimer l'ordre moral. C'est tout le contraire que nous apprend le récit de la Genèse, puisque le sang innocent n'a pas été versé, et que selon la déclaration expresse de l'historien sacré, Jéhovah a seulement voulu mettre à l'épreuve la foi de son serviteur. Reste donc, abandonné à ses propres forces, le raisonnement de Suarès, dont on ne trouve d'autre exemple que chez les sophistes de l'école de Mégare. « Connaissez-vous cet homme voilé qui est là sous vos yeux ? demandait EubiUde à ses disciples. — Non. — Eh bien! c'est votre père. Donc, vous connaissez et ne connaissez pas, tout à la fois, votre père. » Comment Dieu peut-il à quelque titre que ce soit suspendre ou abolir les mêmes lois qu'il proclame absolues et immuables? Comment peut-il m'ordonner de tuer un innocent, dans le temps même où il me le défend comme le plus grand de tous les crimes? C'est ce qu'aucun effort de dialectique, aucun sophisme au monde ne parviendra à m'expliquer et à me faire accepter. Dieu considéré comme législateur, Dieu envisagé comme le maître de la nature, n'est-ce pas toujours le même Dieu? N'est-ce pas toujours l'exemplaire éternel de la justice, de la sagesse, de la bonté, de l'intelligence et de l'amour? Le même ordre, la même perfection qui préside à ses lois, n'est-elle pas dans ses œuvres ou dans les actes de sa toute-puissance? L'opinion contraire est non seulement absurde, mais souverainement impie ; elle rétablit dans le christianisme, sous un autre nom, le culte de ce Fatum païen, qui. supérieur à tous les dieux et à leur

roi lui-même, contraignait les hommes au meurtre, au parricide, à l'inceste, faisait assassiner Laïus par CEdipe, Clytemnestre par Oreste, et poussait d'une main irrésistible le fils innocent dans le lit de sa mère. Ensuite, quelle autorité laissera-t-on à la conscience humaine, en montant pour ainsi dire à l'assaut de la loi morale, en la circonvenant par la ruse, quand on ne peut la faire fléchir par la force, en l'enlaçant dans un réseau de sophismes d'où elle ne peut sortir que défigurée, mutilée et ouverte à toutes les entreprises?

Ce que nous connaissons jusqu'ici du livre de Suarès suffit pour nous donner une idée de ses principes et de sa méthode : de ses principes, aussi généreux, aussi élevés qu'on peut les attendre d'un chrétien convaincu et d'un vrai philosophe ; de sa méthode dissimulée, tortueuse, sophistique, et qui n'a qu'un seul but : laisser d'avance une porte ouverte à toutes les exceptions possibles. Il nous reste à présent à jeter un rapide coup d'œil sur les conséquences qu'il en a tirées ou sur les applications qu'il en a faites à ces trois branches importantes du droit : le droit des gens, le droit politique et les rapports du pouvoir politique avec le pouvoir religieux. Nous commençons par le droit des gens.

Le droit des gens, au moyen âge, dans le XVI® siècle et au xvii^, avant l'avènement de Grotius, était encore dans l'enfance. Il se réduisait à quelques

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principes généraux, ou se confondait, selon l'exemple donné par les auteurs des Pandectes, avec le droit naturel. Suarès n'est pas beaucoup plus avancé dans cette matière que ses contemporains et ses prédécesseurs. Rendons-lui toutefois cette justice, qu'il semble du moins comprendre l'importance de cette science et lui assigner d'avance la place qu'elle doit tenir un jour. Il veut qu'il y ait un droit des gens distinct du droit naturel, quoique fondé sur les mêmes principes, et dont les prescriptions, loin d'être une convention, comme quelques-uns l'ont prétendu, ou une simple concession autorisée par l'usage, sont aussi impératives, aussi absolues que celles du droit naturel lui-même. Il aperçoit aussi, mais d'une manière moins nette, la différence qui existe entre le droit des gens et le droit international : le premier emprunté directement à la raison et à la nature des choses, c'est-à-dire des relations éternelles des sociétés humaines ; le second appuyé sur des faits positifs, sur des traités, des conventions, des usages actuellement reconnus par les peuples ou un certain nombre d'entre eux, et destinés à servir de règle à leur conduite réciproque. Suarès remarque avec beaucoup de sagacité cpie ces lois doivent se multiplier de plus en plus, et finir un jour par enserrer en quelque sorte toutes les nations dans une société, dans une nation unique, ou du moins dans une confédération universelle *.

Mais, en même temps que le philosophe, le jurisconsulte éclairé, le théologien vraiment pénétré de

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