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L'ECOLE. DE LA RESISTANCE

FRANÇOIS SUARES

L'ordre qui m'a semblé le plus naturel dans ces études, c'est de commencer par les hommes qui défendent le passé, qui représentent l'esprit de résistance, et d'accorder, à ce titre, le premier rang à Suarès. Ce n'est pas que Suarès soit le plus ancien d'entre eux. Par la date de sa naissance, il ne vient qu'après Mariana. Mais, par celle de sa mort, il appartient plus au xvi'^ qu'au xvn^ siècle. Puis, il est le seul des deux qui nous présente un système complet de politique et de droit naturel ; il est le seul qui remonte jusqu'aux principes fondamentaux de ces deux sciences, pour les exposer ensuite en philosophe et pour en déduire les conséquences, tout à la fois en philosophe et en Ihéologien. Mariana ne

s'est occupé que d'une seule question : des rapports du peuple et du prince, et des principes dans lesquels le prince doit être élevé pour être digne du pouvoir dans une société chrétienne.

Né en 1548, d'une noble famille de Grenade, François Suarès commença par se vouer à la jurisprudence. Il venait d'achever ses études de droit à l'université de Salamanque quand il se laissa entraîner, par les conseils de son directeur, à entrer dans l'ordre des jésuites. Il fut d'abord loin de s'y plaire et d'y être goûté. Il trouvait surtout une énorme difficulté à accepter la philosophie telle qu'on l'enseignait alors, et qu'on continuait de l'enseigner jusqu'au triomphe du cartésianisme dans les écoles de la Société. Il ne pouvait comprendre comment les principes de la philosophie d'Aristote, et surtout celui qui fait venir toutes nos idées des sens, se conciliaient avec la théologie chrétienne. Mais, encouragé par ses supérieurs, notamment par le célèbre Rodriguez, il fut bientôt en état d'enseigner lui-même, avec succès, avec éclat, la science qui l'avait si fort rebuté. Il la professa quelque temps à Ségovie, puis occupa successivement la chaire de théologie de Valladolid, d'Alcala, de Salamanque, de Rome. On était au plus fort de la querelle des molinistes et des thomistes. Tout en prenant parti pour son confrère Molina, il modifia son système sur la grâce par le congruisme, auquel il gagna un grand nombre d'adhérents. Son érudition était immense, sa mémoire prodigieuse, sa dialectique rappelait celle des grands maîtres du moyen âge. Aussi, fut-il considéré comme le premier théologien et le premier philosophe de son

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temps. On croyait voir renaître eu lui saiut Thonias d'Aquiu lui-même, dont il se bornait, le plus souvent, à renouveler et à coordonner les doctrines. C'est sur l'invitation du pape Paul V qu'il écrivit, contre Jacques P^ ce livre que je viens de citer : la Défense de la Foi catholique contre les erreurs de la Secte Anglicane, et qui fut brûlé par la main du bourreau, non seulement à Londres, par les ordres de Jacques P'", mais à Paris, le 26 juin 1614, par arrêt du Parlement. C'est que cet ouvrage n'attaquait pas seulement les opinions religieuses, mais la couronne de Jacques P'', son inviolabilité royale et celle de tous les rois catholiques ou hérétiques. Suarès, retiré à Lisbonne dans le couvent de son ordre, y termina ses jours au milieu du travail, le 25 septembre 1617. Telle avait été l'activité de son intelligence et la facilité de sa plume, que la collection de ses œuvres, dans l'édition de Mayence et de Lyon (1630 et années suivantes), ne forme pas moins de vingt-trois volumes in-folio, juste autant que celle des œuvres de son maître saint Thomas. Le seul abrégé de ses ouvrages, publié par le P. Noël (Genève, 1732), se compose de deux volumes in-folio. On dit que, avant d'expirer, Suarès laissa échapper de ses lèvres ces touchantes paroles : « Je ne croyais pas qu'il fût si doux de mourir! » Si ces paroles n'ont pas été prononcées, elles sont du moins parfaitement d'accord avec la vie d'abnégation, de piété, de nobles labeurs, qui fut celle de l'écrivain dont nous allons nous occuper. Mais, quelque vénération que nous ayons pour l'homme, il nous est permis de juger l'auteur avec la sévérité (pi'il mérite quelquefois.

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Nous n'avons pas à faire connaître Suarès comme métaphysicien ni comme théologien ; nous ne considérons en lui que l'interprète du droit, que l'auteur du Traité des Lois, généralement estimé son meilleur écrit, et qui n'a que des rapports très éloignés avec ses ouvrages de théologie ou de philosophie pure.

Le Traité des Lois (Tractatus de legibus ac Deo legislatore), immense travail, qui suffirait à lui seul pour remplir la vie d'un écrivain ordinaire, peut être regardé comme une somme ou une encyclopédie méthodique de droit, tant naturel que positif, tant canonique que civil, tant coutumier qu'écrit, où toutes les lois, classées avec méthode, sont exposées et discutées, dans leurs principes et dans leurs conséquences, avec le concours de toutes les autorités et de toutes les opinions connues. Se réglant sur le procédé de l'Ange de l'école, l'auteur commence par énoncer la proposition qu'il examine, puis il rapporte, en les discutant, les opinions contraires, et, enfin, il conclut pour son propre compte. Cette marche est excellente pour ne rien oublier, elle est aussi favorable à l'histoire qu'à la dialectique, mais elle fatigue par sa régularité même, elle trompe par sa rigueur purement apparente, qui, à force de divisions, dégénère à la fois en confusion et en subtilité. Ce sont les défauts inséparables de la méthode scolastique, qu'une critique superficielle, un peu éblouie par les lointains horizons du moyenâge, estportée à nous vanter audelàdesa valeur.

Autant il y a de points de vue à considérer, ou de distinctions possibles dans la réunion de toutes les lois dont notre esprit peut se faire une idée, autant il y a de livres particuliers dans l'œuvre de Suarès. Le pre-

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mier traite des lois en général, de leurs caractères communs, de leurs causes, de leurs effets, de leur but, des raisons de leur existence et des changements ([u'elles peuvent subir, des formes sous lesquelles elles doivent être promulgées; le second est consacré à la loi naturelle et au droit des gens ; le troisième, à la loi civile dans ses rapports avec la loi naturelle ; le quatrième, à la loi canonique considérée sous le même aspect ; le cinquième, au principe des lois pénales; le sixième, aux règles à suivre dans l'interprétation, le remaniement et l'abrogation des lois; le septième, à la loi non écrite ou au droit coutumier; le huitième, aux lois de faveur ou privilèges ; le neuvième, aux lois révélées de l'i^ncien Testament, et le dernier à la loi de l'Évangile. Dix livres en tout. Mais il n'y a que les premiers qui tombent sous l'empire de notre critique. C'est là que les questions les plus importantes du droit naturel sont discutées l'une après l'autre, avec la maturité, avec la gravité qu'elles exigent .

Rien de plus libéral et de plus philosophique que la manière dont Suarès commence. Toute loi suppose la justice, dont elle ne doit être qu'une mesure ou une règle déterminée; car une loi injuste, comme saint Augustin l'a dit après Platon et après Gicéron, une loi injuste ne mérite pas le nom de loi : 3Iilu lex esse non videtur quœjusta non fuerit\ Mais la justice, cette loi suprême que supposent toutes les autres lois, ce n'est pas autre chose que le droit naturel, c'est-àdire la raison elle-même, ou la lumière qui éclaire tou-

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