In-8°. Paris, 1841. (Voir surtout la page
s.) RÉFORMATEUnS ET PUDLICISTES
chef d'une république organisée sur le plan de la théocratie des Hébreux, Calvin s'adressant à François l'^'' et espérant encore le gagner à sa cause, se montre peut-être plus favorable encore, non seulement au principe, mais aux excès de la monarchie. Commençant par soutenir « que la liberté spirituelle peut très bien coexister avec la servitude civile », et se mettant en règle à la fois avec la liberté d'examen et les puissances politiques, il déclare que tous les chefs d'empire, de quelque nature et de quelque forme que soit leur pouvoir, sont les représentants de Dieu sur la terre et ses mandataires investis d'un droit surnaturel. « Il n'advient point, dit-il, par la perversité des hommes que les rois et autres supérieurs obtiennent leur puissance sur la terre; mais cela vient de la Providence et saincte ordonnance de Dieu, auquel il plaît de conduire en cette sorte le gouvernement des hommes. — Combien qu'il y ait diverses formes et espèces de supérieurs toutefois il ne diffère rien en ce point que nous ne les devions recevoir tous pour ministres ordonnés de Dieu. Car Paul a compris toutes lesdites espèces quand il a dit qu'il n'y a nulle puissance que de Dieu. »
A la bonne heure! C'est le moyen de ne se brouiller avec personne. Mais il faut être particulièrement agréable à François P^ Aussi, Calvin se fait-il une loi de mettre le gouvernement monarchique au-dessus de tous les autres. « La puissance la moins plaisante aux hommes est, dit-il, recommandée singulièrement par-dessus toutes les autres, c'est à savoir
la seigneurie et domination d'un seul homme
Ij'Écriture affirme nommément que cela se fait par
Dr I> EUROPE
l;i Providence de la sapience divine qne les rois régnent, et, en spécial, commande d'honorer les rois. » Il va jusqu'à dire « qu'en un homme pervers et indigne de tout honneur, lequel obtient la supériorité publique, réside néanmoins la môme dignité, laquelle Notre Seigneur, par sa parole, a donnée aux ministres de la justice; et que les sujets, quant à ce qui appartient à l'obéissance due à sa supériorité, lui doivent porter aussi grande révérence qu'ils feraient à un bon roi s'ils en avaient un. » Ce sont les maximes enseignées dans la Politique tirée de l'Ecriture sainte. Bossuet ne se doutait pas qu'il eût un tel devancier.
Mais Luther et Calvin s'épuisent en vains efforts. Liberté d'examen et obéissance absolue sont deux propositions contradictoires; si vous adoptez l'une, il vous est impossible d'accepter l'autre, et il est clair que c'est la liberté d'examen qui était d'abord nécessaire aux écoles de la Réforme pour fonder la nouvelle Eglise. Calvin lui-même renverse tout son échafaudage politique et flétrit d'avance sa propre conduite lorsqu'il déclare qu'il y a une exception ou plutôt une règle à l'obéissance : c'est qu'elle ne nous détourne pas de ce que nous devons à Dieu : « que le Seigneur est roi des rois, lequel incontinent qu'il ouvre sa sacrée bouche, doit être sur tous, pour tous et devant tous écouté. » Or, d'après le principe protestant, ce n'est pas une autorité particulière, c'est tout le monde qui est appelé à juger si véritablement le Seigneur a parlé. Par conséquent, l'autorité de tous et de chacun, l'autorité du peuple est supérieure à celle des rois.
Les disciples de Luther et de Calvin ne s'y sont
point trompés. Poussés à la fois par la force de leur principe et par les changements introduits dans leur position ; persécutés par les princes après que leurs aînés en avaient été les protégés, ils ne songent qu'à affaiblir et à nier leur autorité. Peu s'en faut qu'ils n'élèvent la souveraineté du peuple à la hauteur d'un dogme religieux, et ce dogme une fois établi, ils en tirent, la plupart, comme conséquence extrême la doctrine du régicide. Le premier qui se présente est l'auteur du Petit traité du pouvoir politique, Jean Poynet, évêque de Winchester, sous le règne d'Edouard VI. « Rois, princes et gouverneurs tiennent, dit-il, leur autorité du peuple. Or, y a-t-il un homme assez peu raisonnable pour prétendre que ceux qui ont délégué certaines .fonctions comme un dépôt ne peuvent pas, lorsqu'il existe de justes motifs, par exemple en cas d'abus, retirer ce qu'ils ont donné? » Parmi les questions qu'il traite, se rencontre celle-ci : Est-il légitimement permis de déposer un mauvais prince et de tuer un tyran? Et cette question, dans les deux parties dont elle se compose, est résolue affirmativement. Après l'évêque de Winchester, vient l'Écossais George Buchanan, qui, dans son livre De Jure regni apud Scotos, se pose à peu près les mêmes questions et arrive à des solutions exactement semblables. Mais Buchanan, écrivain élégant, poète, historien, déjà célèbre par ses ouvrages et les agitations de sa vie, produit un effet bien plus profond que son devancier. Les doctrines révolutionnaires, les idées régicides dont il se fait l'apôtre, sont produites sous la forme d'un dialogue où la hardiesse de la pensée est parfaitement d'accord avec la vigueur du style.
C'est à la fois un pamjDhlet et un catéchisme. Aussi, son livre eut-il en France un immense retentissement. « Un tyran, dit-il, est l'ennemi du peuple. La guerre faite à un tyran est la plus juste des guerres. On a le droit de le déposer, de l'exiler, de le mettre à mort. » Je ne parlerai pas de François Hotman, qui s'est borné à soutenir, sous une forme historique, la souveraineté du peuple, en nous représentant les Francs, nos pères, comme le plus parfait de tous les peuples et celui qui a le mieux pratiqué la liberté. Mais Hubert Languet, dans un ouvrage bien plus hardi, Vindiciœ contra tyrannos, soutient avec Poynet et Buchanan que le roi tient son pouvoir du peuple et ne peut l'exercer qu'avec le concours de ses représentants, qu'il peut être déposé en cas de forfaiture et mis à mort par un jugement régulier des mandataires de la nation. Ce sont toutes les idées qui ont été mises en pratique par la Convention nationale de 1792. Qu'on cesse donc désormais d'imputer ces excès à la faiblesse de la raison humaine et à la philosophie du xvni® siècle. Ils ont été prêches par des théologiens au nom de la religion, au nom de la Réforme aussi bien que de l'Église catholique, bien avant qu'ils se fussent produits dans les livres de Mably et de Jean-Jacques, et dans la minorité politique qui opprimait la France en 1793.
Ce qu'il y a de certain, quand on considère tous ces faits, c'est que Mariana n'a été que l'écho des idées de son temps ; de ces idées qui sont elles-mêmes le triste fruit du fanatisme et de l'intolérance. Pourquoi donc sa mémoire en est-elle chargée plus qu'aucune autre? Pourquoi lui en fait-on un crime plus qu'à
ses devanciers? D'abord parce qu'il est venu, comme je l'ai déjà dit, dans un mauvais moment, entre l'assassinat de Henri III et celui de Henri IV, entre Jacques Clément et Ravaillac, dans un temps où les esprits, encore agités au fond, commençaient à peine à se pacifier à la surface et n'attendaient qu'une étincelle pour reprendre feu; dans un temps où l'ordre, à peine rétabli par le courage et par la sagesse d'un homme supérieur, était encore repoussé par les instincts violents de la multitude, comme une œuvre de ruse et de politique, et pouvait être renversé d'un souffle. Mais le phénomène historique dont nous cherchons à nous rendre compte trouve encore une autre explication dans le caractère même de Mariana, tel qu'il se réfléchit dans son livre. On pardonne jusqu'à un certain point une doctrine violente et extrême à des âmes violemment éprouvées, comme le furent ces réformés qui ont assisté aux horreurs de la Saint-Barthélémy, un Buchanan, un Hubert Languet, ou à des esprits tenaces qui, longtemps nourris d'une idée, ne peuvent plus s'en détacher et finissent par s'identifier avec elle. Tel est Suarès, tout rempli, tout pénétré des œuvres de saint Thomas, des prétentions ultramontaines du moyen âge, et qui les reproduit sous leur propre forme, dans la langue et avec les raisonnements de la scolastique. Mais Mariana ne se trouve ni dans l'un ni dans l'autre cas. Excepté quelques mois pendant lesquels il était plutôt menacé que persécuté, et où sa liberté seule a subi quelques légères atteintes, sa longue et studieuse vie s'est passée à l'abri des orages; son âme, naturellement douce et sereine, n'a été aigrie par aucun abus de pouvoir, par aucune rivalité
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d'ambition, par aucune blessure d'amour propre ; les sombres passionsdu fanatisnielui semblentétrangères, et son intelligence, placée comme son âme dans des régions toujours calmes, est beaucoup plus familiarisée avec les écrivains profanes, anciens ou modernes, qu'avec les auteurs scolastiques et les Pères de l'Église. L'érudition pure, soit l'archéologie, soit l'histoire, a plus d'attrait pour lui que la théologie, la politique et la morale. Encore n'est-elle pas maîtresse de sa pensée à ce point qu'elle l'empêche de sacrifier aux grâces du bel esprit et de courir après les effets du style, après toutes les pompes qui distinguent l'écrivain cicéronien de la renaissance. Aussi quand on le voit, dans son traité De Rege et Institatione régis, enseigner froidement, d'un ton presque enjoué, en périodes cadencées, les plus abominables maximes, il est impossible de se défendre d'un mouvement d'indignation, que Suarès, malgré sa logique tortueuse, n'inspire jamais, parce qu'il paraît sincère, parce qu'il parle avec dignité, parce qu'on aperçoit clairement le but qu'il se propose. Mais on jugera mieux du caractère de Mariana quand nous aurons, en quelques traits, esquissé sa vie, comme nous avons fait pour son illustre devancier.
Jean Mariana, ou plutôt de Mariana, comme ne manque jamais de l'appeler son traducteur et son confrère, le P. Charenton, naquit en 1537, à Talavera, dans la Nouvelle Gastille. Entré chez les jésuites à l'âge de
dix-sept ans, il ne tarda pas à s'y faire remarquer par son goût pour l'étude et ses rares facultés. Mais l'absence de toute, vocation et même de toute préférence, en lui permettant de se signaler par la variété de ses connaissances, lui interdit à jamais l'originalité et la profondeur. La langue d'Homère et celle des prophètes, la poésie et l'histoire, l'archéologie et la théologie, tout lui était bon, tout excitait, tout satisfaisait au même degré sa soif de savoir. C'est pour cela même peut-être que ses supérieurs le destinèrent à l'enseignement de la théologie; car il n'était pas à craindre qu'un esprit de cette trempe se laissât jamais entraîner dans la carrière des innovations. Ce qui est certain, c'est que Mariana, à peine âgé de vingt-cinq ans, fut envoyé à Rome comme professeur de théologie scolastique et d'Ecriture sainte. Quatre ans plus tard, il quittait la capitale de la chrétienté pour aller remplir les mêmes fonctions en Sicile, où les jésuites venaient récem- I ment de fonder une maison. On pensait que son talent pourrait assurer le succès de l'établissement naissant. Il ne passa que deux ans dans cette nouvelle résidence, puis il arriva à Paris, toujours revêtu de la même tâche et précédé d'une réputation qui attira sur lui, dès son arrivée, l'attention publique. Je suis cependant obligé de faire remarquer qu'il n'existe aucune trace dans l'histoire de l'Université de Paris, à la fin du xvi^ siècle, d'un succès pareil à celui que lui attribue sou biographe. Rien ne prouve « qu'à toutes ses explications, comme l'assure le P. Charenton, on voyait un concours extraordinaire des savants qui se trouvaient dans cette grande ville, et
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qui étaient surpris de la facilité, de la clarté et de la précision avec laquelle le jeune professeur développait ce qu'il y avait de plus difficile, de plus subtil et de plus profond dans saint Thomas. » Je crains bien que l'auteur de ces lignes n'ait pris les rêves de sa compagnie pour la réalité, ou qu'un succès à huis clos dans la maison des jésuites ne se soit élevé dans son imagination jusqu'à la hauteur de la gloire.
Quoi qu'il en soit, en 1573, après cinq ans de séjour en France, Mariana, sous prétexte que l'enseignement et les rigueurs de notre climat avaient ébranlé sa santé, demanda à ses supérieurs de retourner en Espagne. Retiré à Tolède, dans le couvent des jésuites, il y passa dans le travail, dans l'étude, dans la pratique austère de toutes les règles de la vie religieuse, les cinquante dernières années d'une vie presque nonagénaire ; car Mariana avait quatre-vingt-sept ans lorsqu'il mourut à Tolède, le 17 février 1624.
Parfaitement désintéressé pour lui-même, Mariana l'était moins pour la compagnie à laquelle il appartenait. Dès qu'il s'agissait de ses affaires, la retraite n'avait plus de charme pour lui et il savait très bien braver l'éclat du grand jour. Il fut chargé de plusieurs négociations dont ses biographes nous laissent ignorer l'objet et la nature, mais où il déploya, à ce aue nous assure l'un d'entre eux, une telle dextérité, qu'il irrita profondément et fit sécher de dépit, soit ses propres ennemis, soit ceux de la Société. Car il faut bien qu'on le sache, pour l'honneur de la nature humaine, ce n'est point sans exciter de vives résistances que l'ordre des jésuites
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réussit à établir sa domination même en Espagne. Il y comptait encore, sous les règnes de Philippe II et de Philippe III, des adversaires redoutables, et c'est sans doute pour leur opposer un allié tout puissant que Mariana, dans plusieurs circonstances importantes, mit son habileté au service du tribunal de l'inquisition. Le P. Gharenton, qui était Français et qui savait bien qu'en France le fameux tribunal n'était pas en faveur, garde sur ce fait un silence prudent. Mais le jésuite espagnol Alegambe s'en explique avec franchise. Mullis magnisque in rébus ejiis adhibuit operam sacrœ inquisitionis Tribunal K
On comprend qu'avec un tel appui Mariana n'ait pas couru de grands dangers en publiant son traité De Rege et régis Institutione. Gomment supposer que l'autorité royale, sur le sol de l'Espagne, eût osé lutter contre l'influence de l'inquisition? Aussi l'ouvrage a-t-il paru avec privilège du roi et approbation de la censure. Les docteurs en théologie qui furent chargés de l'examiner n'y trouvèrent que des sujets d'édification. 11 est vrai que la Sorbonne et le Parlement de Paris furent d'un avis contraire. Mais qu'importaient à Mariana la censure de l'une et l'arrêt de l'autre ? La main du bourreau , en lacérant et en brûlant son ouvrage, ne lui donnait que plus de valeur aux yeux de ses amis et de ses ennemis. Puis ces condamnations, parties des deux principaux foyers de l'Eglise gallicane, étaient un certificat de zèle et d'orthodoxie aux yeux de son parti. Elles ne l'empêchèrent pas de recevoir les encoura-
1. Bibliothcca scriptortim socktalis Jesu. In-f". Anvers, 1G43. année
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gements de tous les prélats qu'il vit se succéder sur le siège archiépiscopal de Tolède, et de jouir jusqu'à sa mort de la faveur particulière de l'inquisition *. Quant à ses frères les jésuites, ils se conduisirent envers lui avec une rare discrétion. Ils ne laissèrent jamais échapper une parole qui put les rendre solidaires de ses opinions, mais ils ne s'avancèrent pas non plus jusqu'à les désavouer. Ils se contentèrent le plus souvent de les constater comme un fait, ainsi que font Alegambe et les deux auteurs de la nouvelle Bibliothèque des écrivains de la Société de Jésus, MM. Augustin et Alois deBacker ^. Le P. Gharenton, non moins timide, mais plus naïf, reproche seulement à Mariana d'avoir soutenu avec trop d'obstination des doctrines qui, naturellement, devaient inspirer quelque défiance, et d'avoir attiré par là de fâcheuses affaires à la compagnie. « Je ne dissimule pas, dit-il, qu'il a avancé de certains principes qui ne sont pas du goût de bien des gens, et qui, ce me semble, n'en doivent pas être. On peut néanmoins assurer qu'il ne les avait pas embrassés sans examen ni de mauvaise foi; mais quoique incontestablement homme d'un très grand esprit et très savant, il n'était pas infaillible, il s'en faut beaucoup, et sa fermeté, vertu qui, en tant d'occasions, lui fut d'un grand secours, ne laissa pas, ce semble, de dégénérer quelquefois en opiniâtreté et de lui rendre, aussi bien qu'à ses frères, de fort mauvais services. »
1. Histoire d'Espagne, traduction lï-aar-aise, p. viii de la Préface.
2. 5' série. Liège, 1559. « Ouvrage qui a fait du bruit, et qui a même été supprimé en Espagne à la sollicitation de la cour de France. après avo ir encouru la censure du Parlement de Paris. » C'est tout ce qu-î ces d eux écrivains trouvent à dire du traité de Rege.
L'excellent homme, de peur de se compromettre, en dit beaucoup trop. Que de ménagements, de détours, de périphrases, d'allées et de venues, de ce semble, pour exprimer, non pas un blâme, mais un regret, et un regret purement intéressé et égoïste, au sujet d'une théorie infâme, antisociale, antichrétienne, quijustifie l'assassinat et met les destinées de l'État à la discrétion d'un vil empoisonneur.
C'était un pays bien extraordinaire que l'Espagne du xvi*^ siècle, l'Espagne de l'inquisition et de Philippe IL Mariana y put enseigner à son aise, et même avec l'approbation du gouvernement, les principes les plus subversifs de la monarchie et de toute autorité civile; mais il fut persécuté pour l'action la plus honnête de sa vie. Il avait publié un écrit où il protestait à la fois, comme théologien et comme publicisle, au nom de la loi révélée et du droit naturel, contre un vol officiel depuis longtemps en usage chez les rois d'Espagne, et qui avait pris, sous le règne de Philippe III, des proportions tout à fait menaçantes : l'altération des monnaies d'or et d'argent ^ Cet écrit fut poursuivi en même temps devant l'autorité pontificale et devant la justice du pays. Le gouvernement espagnol suppliait le pape d'en interdire la lecture sous peine d'excommunication, pendant que l'auteur, mis aux arrêts et tenu au secret dans sa retraite de Tolède, attendait qu'on eût instruit son procès devant les tribunaux civils. Mais Paul IV, qui occupait alors le siège pontifical, se contenta de mettre l'ouvrage en suspens pendant
1. De monetœ mutatione, dans le recueil publié à Cologne. In-f".
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quelques mois, et l'auteur de cette accusation, le duc de Lermes, étant venu à mourir dans l'intervalle, Mariana fut rendu à la liberté; ce fut, comme je l'ai dit, la seule épreuve qu'il eut à souffrir dans sa vie.
Maintenant que nous connaissons à peu près l'homme dans Mariana, quel but faut-il assigner à son livre? dans quelle catégorie d'esprits doit-il être rangé lui-même? Est-ce un philosophe qui parle dans un intérêt de pure spéculation, pour soutenir, comme il les comprend, les droits absolus de l'homme et de la société? Est-ce un politique, un patriote espagnol, qui voudrait ressusciter les vieilles libertés de son pays et l'institution des Cortès à peu près abolie par le despotisme de Philippe II? Enfin, estce un partisan déguisé de la théocratie, telle qu'elle a existé un moment avec Grégoire VII et Innocent III? Est-ce un défenseur de la suprématie temporelle des papes sur les rois, et dont les doctrines sont d'autant plus à craindre, qu'on ne voit pas d'abord où elles mènent, et qu'elles s'appuient, en apparence, sur les principes les plus généreux? Toutes ces opinions peuvent être soutenues ; car il y a de tout cela dans Mariana.
Ainsi qu'on peut en juger par les propositions que j'ai citées en commençant, il y a chez lui du Hobbes et du Rousseau. Il soutient, en effet, comme ces deux philosophes, que la vie sauvage a été l'état natif de l'homme, que la société civile est une simple convention, que la communauté des biens est de droit naturel, et que, par conséquent, la société doit une compensation à ceux qu'elle a dépouillés de leur
légitime part du patrimoine commun, qu'elle est obligée de nourrir et d'entretenir tous ceux de ses membres qui, par le hasard de la naissance ou le caprice de la fortune, se trouvent exclus des avantages de la propriété. Mariana nous présente encore une autre ressemblance avec J.-J. Rousseau, Il veut, comme l'auteur de YEmile, que les mères nourrissent elles-mêmes leurs enfants; d'abord parce que c'est leur devoir, ensuite, par cette raison physiologique assez curieuse à rencontrer chez un moine, que le lait de la mère est mieux approprié à la constitution de l'enfant que celui d'une nourrice étrangère, et que le trouble apporté dans une jeune organisation par le mépris de cette loi peut passer de l'ordre physique dans l'ordre moral.
Il y a aussi chez Mariana du patriote espagnol, et c'est k ce point de vue surtout qu'il a été considéré et jusqu'à un certain point réhabilité, dans une thèse présentée k la Faculté des lettres de Paris, par le regrettable auteur de la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue. En effet, le caractère avec lequel il nous apparaît tout d'abord est celui d'un ennemi du despotisme. Il regrette les vieux privilèges de l'Aragon , ses fueros, ses libres assemblées, et se montre affligé que ces institutions, au lieu d'être abolies, n'aient pas été étendues à l'Espagne tout entière. Le même caractère, les mêmes sentiments, on les retrouve dans les fières paroles qu'il adresse à Philippe lll, en lui dédiant son histoire d'Espagne, traduite par lui-même pour l'usage des grands et des rois, du latin en langue espagnole. « Nul, dit-il, n'est assez hardi ou assez courageux pour dire la vérité aux
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rois. N'est-ce pas un triste et déplorable sort pour tous les souverains de ne voir leurs palais remplis que de lâches et criminels adulateurs, uniquement occupés à les surprendre et à les tromper? Votre Majesté aura la consolation de trouver ellemême la vérité dans cette histoire. Votre Majesté y trouvera des conseils et des exemples de la conduite qu'elle doit tenir dans les différentes occasions. Les siècles passés et les siècles présents sont semblables *. » Cependant il avoue qu'il n'a pas eu la hardiesse d'user jusqu'au bout des privilèges de l'historien, qui sont aussi par moments un dangereux fardeau. S'il a laissé inachevée une œuvre nationale qui lui a coûté tant d'années et de laborieuses recherches, s'il s'est arrêté après l'expulsion des Maures, précisément au moment où commence à proprement parler l'histoire d'Espagne, c'est qu'il ne pouvait aller plus loin sans se trouver dans l'alternative ou de trahir la vérité ou d'encourir la disgrâce de personnes puissantes. Cette réticence même ne manque ni de noblesse ni de courage, et serait encore plus belle si Mariana était livré à lui-même, si nous ne savions pas derrière lui toutes les protections qu'il a su se ménager.
Mais, après tout, quel est le modèle que Mariana propose à Philippe III? — Il n'aurait pas osé faire une proposition semblable à Philippe II. — Il nous le dit lui-même, il le dit expressément, c'est le prince énervé et tremblant dont il a tracé le portrait dans le De Rege. Je crois donc être dans la vérité en