De rege, liv. I. ch. vi
vail, ni le poids de l'inégalité, ni les maux de la discorde. La terre fournissait avec abondance à tous ses besoins. Mais à mesure que la race humaine se multiplia, elle devint à la fois plus perverse et plus malheureuse. Les biens dentelle s'était d'abord contentée cessèrent de lui suffire. Il fallut aider à la nature par l'industrie, et leurs productions réunies étant encore trop restreintes pour une multitude toujours croissante, on commença à se les disputer à main armée. « Semblables à des bêtes féroces, et ne connaissant, dit Mariana, d'autre règle que la force, les hommes se précipitaient les uns sur les autres pour se dépouiller et s'entre-égorger, sans que personne sût mettre un frein à leurs mutuelles fureurs ^ » C'est bien ce que Hobbes a appelé « la guerre de tous contre tous, » hélium omnium adversus omnes, et qui lui faisait dire que l'homme est pour son semblable un loup.
Bientôt las de cette situation et ne trouvant aucun autre moyen d'en sortir que le sacrifice de leur liberté naturelle, les hommes convinrent de se confier à l'autorité d'un seul, à qui l'on prêterait assez de force pour étouffer toutes les discordes et arrêter toutes les violences par la crainte d'un châtiment inévitable; ainsi fut fondée la royauté, et la société civile ^ L'une et l'autre sont donc le résultat d'une convention, d'un pacte primitif, ou, pour
1 . Et ipsi homines ut quisque maxime viribus fidebat, bestiœ, ferocis et solltariœ instar terrentis alias, alias timentis, in tenuiorum fortunas et vïtam, nullo prohibente grassabantur. (Liv. I, ch. i.)
2. Hinc urbani cœtus primu regiaque majestas orta est. [Uhi supra . )
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parler le langage de Jean-Jacques, d'un contrat social. 11 est bien vrai qu'en thèse générale Mariana regarde l'homme comme un être sociable; mais qu'imi)orte ce principe, s'il est en contradiction avec les faits tels que Mariana les expose? En quoi consiste la sociabilité humaine, si l'on montre que l'homme a d'abord vécu dans l'isolement, dans la condition de la brute, et que la société n'a été fondée que par une résolution soudaine, prise sous l'influence d'une intolérable misère? Ceux qui nient la sociabilité humaine procèdent précisément de cette façon, et assignent à la société la même origine. Aussi Mariana, pour être d'accord avec lui-même, devrait-il appliquer [à l'ordre social tout entier ce qu'il dit des gouvernements, et en particulier de la royauté.
La même convention, dit-il S le même contrat qui a rétabli la royauté, aurait pu donner naissance à toute autre forme de gouvernement; mais la monarchie a plus de force pour donner aux hommes les deux seuls biens qu'ils désiraient d'abord : l'ordre et la paix. Cela n'empêche pas le monarque de tenir tous ses droits de la volonté du peuple, et de pouvoir être déposé par la même puissance qui l'a élevé sur le pavois. Sur ce point, il n'y a aucune différence entre Mariana et Suarès, entre Mariana et les écrivains les plus hardis de la réforme. Mais le voici qui rentre dans les idées de Hobbes, qu'il corrige bientôt après par le principe de Rousseau.
Les rois, dit-il, ont été revêtus dans l'origine d'un pouvoir absolu, parce que, plus leur puissance était
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étendue, plus elle était efficace pour réprimer la guerre et l'anarchie. Mais comme ils ne tardèrent pas à abuser de leur autorité et à opprimer la société qu'ils étaient chargés de défendre, il fallut bien leur opposer un frein ; on régla, on limita leur pouvoir par des lois, et ces lois, comme la monarchie elle-même, comme les premières sociétés civiles, furent rœu\Te de la volonté générale. Toute royauté qui ne dérive pas de cette source et qui n'est pas réglée par de telles lois, toute royauté qui invoque le droit de la guerre et prétend, au nom de ce droit, rester absolue, est, selon Mariana, une pure usurpation, le fruit du brigandage. Aussi, loin de partager l'admiration de la foule pour les grands concpérants, il voudrait que César, Alexandre le Grand et Gyrus fussent un objet d'horreur et d'exécration pour le genre humain. Il oublie sans doute que, dans les prophéties d'Isaïe, Gyrus est appelé le Messie de Dieu.
Le droit de déposer un roi résulte, comme nous venons de le voir, du principe même sur lequel se fondent et la société et la monarchie; mais si l'exercice de ce droit devenait impossible, pourraitil être remplacé par un autre plus terrible, celui de donner la mort à un tyran ou à un roi légitime, c'est-à-dire nommé par la nation, ou à l'héritier d'un tel monarque qui abuserait de son pouvoir? A cette question se rapporte la seule partie du livre de Mariana dont on ait quelque idée dans le monde, et sur laquelle se fonde la réprobation restée attachée à la mémoire de l'auteur. Sur le meurtre du tyran, c'est-à-dire de l'usurpateur, point de difficulté. Les
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théologiens et les philosophes s'accordent à représenter l'usurpateur du pouvoir suprême comme un ennemi public qui peut être tué par le premier venu, sans autre forme de procès, sans l'intervention d'une cour de justice ou d'une assemblée politique, surtout quand les assemblées de cette nature ont été détruites par celui-là même dont elles devraient juger les actions. Il n'est pas besoin non plus de consulter l'opinion publique; car il n'est pas possible qu'un tel gouvernement lui permette de se faire jour. Le tyrannicide est justifié à la fois par l'histoire sainte et par l'histoire profane. L'histoire sainte nous présente comme de pieux modèles à imiter et comme des martyrs de la cause de Dieu, Aod, l'assassin d'Eglon, et Judith, qui joint à la trahison le sacrifice de sa pudeur pour délivrer sa patrie d'un ennemi redoutable. L'histoire profane fait briller à nos yeux d'une gloire immortelle les Thrasybule, les Timoléon, les Harmodius et les Aristogiton, les Brutus, et fait naître dans toute âme généreuse le désir de marcher sur leurs traces. On trouve ici l'influence des études de Mariana, on voit qu'il est impartial dans le choix de ses autorités. Il appuie également les dangereuses doctrines dont il se fait l'apôtre sur l'antiquité païenne et sur les textes bibliques. Qu'on cesse donc, quand on parle d'idées révolutionnaires et de principes subversifs de l'ordre social, d'en accuser uniquement l'étude des auteurs classiques. Cette accusation, si l'on y répondait plus franchement, aurait le danger de provoquer de terribles représailles.
La question devient plus délicate lorsqu'il s'agit
d'un roi légitime, c'est-à-dire d'un roi qui, d'après la définition même qu'on nous a donnée, tient son autorité de la volonté du peuple. Ici Mariana a soin de se montrer, non pas plus modéré, mais plus circonspect, jusqu'à ce que la passion ayant choisi son terrain et se croyant libre de toute entrave, paraisse à découvert. D'abord, il faut attendre, avant de prendre aucune mesure contre lui, que le prince se soit véritablement rendu odieux à la nation dont il tient le pouvoir, soit par lui-même, soit par ses ancêtres; il faut attendre que l'État incline à sa ruine, que la fortune publique soit menacée, au moins qu'il n'y ait plus de sécurité pour les fortunes privées, que l'autorité des lois soit méconnue, qu'il n'y ait plus de respect pour la religion ou pour ses ministres. Quand l'un ou l'autre de ces malheurs se présente, il faut que les assemblées politiques, s'il en existe encore, fassent entendre d'abord des avertissements salutaires. Leur voix estelle méprisée? La déposition devient légitime. Le roi persiste-t-il à garder le pouvoir? Il sera déclaré ennemi public, et, une fois fiétri de ce titre, il est assimilé au tyran, on peut lui résister par les armes, il est livré au poignard du premier venu. Le dernier acte de cette tragédie pourra même devenir le premier, si les assemblées ont été dissoutes et s'il n'y a aucun moyen pour l'opinion publique de faire entendre sa voix. On commencera par l'assassinat, si la justice politique a perdu ses organes, et si le peuple est condamné au silence. Les faits seuls parleront alors et suffiront pour condamner le prince coupable. Chacun aura qualité pour prononcer sa
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sentence et pour en è(re lui-même l'exécuteur. Si vous objectez qu'on peut abuser de ce droit terrible, Mariana vous répond que le danger n'est pas là. Il craint plutôt qu'il n'y ait pas assez d'hommes de cœur pour en faire usage. « Plut au ciel, s'écrie-t-il, qu'il y en eût beaucoup de ces braves, prêts à sacrifier leur vie et leur salut pour la liberté de la patrie : Prœclare cum rébus humanis ageretur, si niulti honiiiies forti pecture iiwenirentur, prolibertate patriœ vitœ contemptores et salut is *. »
Voilà la théorie, voici maintenant l'application. C'est l'apologie la plus cynique qui ait jamais été faite, même pendant les fureurs de la Ligue, de l'assassinat de Henri III par Jacques Clément. Après les outrages prodigués à la victime, et cette menace adressée à tous les rois : « Qu'ils apj)rennent, par cet enseignement mémorable (monimenlmn uobile), que des projets impies ne restent pas sans vengeance ! » Mariana, se tournant vers le meurtrier, le représente comme un héros, comme un martyr, comme l'éternel honneur de la France : Mtermim Galliœ decus. Il est vrai que cette expression ne se lit que dans la première édition du De Rege, celle qui a été publiée à Tolède en 4599. Dans celle de Mayence, on ne la trouve plus; mais ce qui y reste n'est pas beaucoup adouci par cette suppression : « Jacques Clément, dit Mariana, s'est fait un grand nom en assassinant Henri III. Il a vengé le meurtre par le meurtre, et lavé le sang du duc de Guise parle sang du roi-. »