‹ Réformateurs et publicistes de l'EuropeChapitre 31 sur 81 · Liv. II, ch. IX · texte numérisé non relu

Liv. II, ch. IX

DE l'europe 83

moment où écrit Mariana, un mémorable exemple. Ce que veut Mariana, c'est moins l'intolérance que l'inquisition, c'est-à-dire un tribunal appelé à juger cl à frapper, s'il le juge convenable, tous les grands, tous les magistrats, tous les pouvoirs et les rois euxmêmes.

Nous n'avons pas à faire la critique de ce système, dont les principes nous sont connus depuis longtemps. Je dirai seulement qu'un ordre social, qu'une organisation politique qui se défend par de tels moyens, c'est-à-dire par l'assassinat, par le sophisme, par le mensonge, par la tyrannie des consciences, est frappée d'une condamnation irrévocable et s'accuse elle-même d'une irrémédiable impuissance. La société moderne, fondée sur le droit naturel et sur la liberté de conscience, est établie à jamais. Aucune puissance ne pourra la renverser. Si Mariana a contribué à mettre cette vérité hors de doute, nous ne lui en devons aucune reconnaissance. La bassesse de son esprit, l'immoralité de sa doctrine, la froide cruauté de ses sentiments, justifient la flétrissure dont sa mémoire est atteinte et la lecture de son livre ne peut que l'augmenter.

Suarès et Mariana se montrent sans doute peu favorables à l'existence d'un droit indépendant de la théologie, éclairé par les seules lumières de la raison, fondé sur les seules lois de la nature, et qui cependant pourrait suffire au gouvernement de la société, qui renfermerait en lui les règles les plus essentielles et les conditions les plus élevées de l'ordre civil. Mais leur hostilité ne s'adresse jamais aux principes mêmes de cette science ; car, tout au contraire, ils mettent leur honneur à les glorifier et à les défendre, comme l'avaient fait avant eux les plus illustres théologiens du moyen âge. C'est assez, pour le but qu'ils se proposent, qu'ils réussissent à les dénaturer dans l'application, qu'ils en détournent ou en dissimulent les conséquences, qu'ils les fassent

DE l'europe 87

servir avec plus ou moins d'habileté à l'apologie, et, s'il est possible, à la restauration d'un ordre social depuis longtemps évanoui. Tel n'est pas le personnage avec lequel nous allons entrer en communication. Selden s'est attaqué non seulement aux conséquences politiques et civiles, mais aux fondements mêmes, aux principes les plus nécessaires du droit naturel. Il n'appartient pas pour cela à l'école de-Hobbes ou de Machiavel. Il ne refuse pas de reconnaître, au-dessus des œuvres essentiellement variables des législateurs humains, des lois universelles, aussi anciennes que le genre humain, et qui s'adressent indistinctement à tous les hommes, à tous les peuples de la terre; mais il nie que ces lois aient été écrites primitivement dans notre conscience, ou que nous les ayons trouvées de nous-mêmes sans autre secours que les facultés de notre intelligence. Il pense, au contraire, qu'elles ont été révélées, d'une manière surnaturelle, à la première génération humaine; que, depuis ce temps, elles se sont conservées parla tradition, et qu'elles forment encore aujourd'hui, dans les textes ou les souvenirs qui les recèlent, une législation aussi précise, aussi positive que le droit romain ou le droit canonique, le droit provincial, le droit féodal ou n'importe quel autre corps de jurisprudence, objet des études du jurisconsulte, et destiné à servir de règle aux tribunaux K

Selden ne pouvait s'arrêter là. Le droit naturel n'étant pas autre chose que la raison même appliquée aux rapports de l'homme avec ses semblables,

1. De jure naturali et gentium juxta disciplinam Ilebrœorum. Prcefat .-1(1 init.

appliquée à la connaissance de nos devoirs envers la société et des obligations que la société contracte à son tour envers chacun de ses membres, il a fallu imaginer, pour suppléer à la raison, une philosophie d'origine divine, une philosophie traditionnelle ou révélée, mais distincte de la sainte Écriture, qui pût servir de base et de justification à ce droit traditionnel dont nous venons de parler. Cependant, comme il n'existe rien de semblable en dehors des grands systèmes spiritualistes et des doctrines morales de l'antiquité, cette première supposition a dû céder la place à une autre. Il a fallu soutenir que tout ce qu'il y a de bon et de vrai dans les enseignements de la philosophie païenne découle par voie de tradition d'une philosophie première, descendue du ciel, d'une manière miraculeuse, près du berceau de l'humanité, et conservée dans la mémoire d'un peuple privilégié. Selden ne recule pas devant cette hypothèse qui, du reste, s'était déjà présentée avant lui à la pensée de Saint-Augustin, et a reparu plusieurs fois après lui. Elle est implicitement comprise dans le système de M. de Bonald, qui fait naître en même temps, par un acte surn^iturel de la puissance divine, la parole et la pensée.

En transportant cette opinion du domaine de la philosophie dans celui de la législation, dans celui du droit, et surtout du droit des gens, Selden lui a imprimé le caractère particulier de son esprit et de l'esprit de sa nation. Il en a tiré des conséquences auxquelles n'ont jamais songé ni l'auteur de la Cité de Dieu, ni celui de la Législation primitive. Ce sont

DE l'europe 89

ces conséquences que nous avons intérêt à connaître beaucoup plus que les principes qui semblent les fournir. Elles tiennent une grande place clans l'histoire du droit public de l'Europe, particulièrement du droit maritime. Elles nous montrent le chemin qu'ont fait depuis deux siècles les principes de justice et d'humanité. Elles nous enseignent la reconnaissance envers le glorieux fondateur du droit naturel et le premier défenseur de la liberté des mers, envers Hugo Grotius. Mais, avant d'exposer le système de Selden, je vais essayer, par un récit sommaire de sa vie, de donner une idée de son caractère et de la nature de son intelligence. Seldeu a été à la fois un penseur et un homme d'action. Il a joué un grand rôle, non seulement dans la science, mais dans l'histoire de son pays, et il n'est pas sans utilité de rapprocher l'une de l'autre ces deux parties de son existence.

Jean Selden, né en 1584, à Salvington, dans le comté de Sussex, était un des hommes les plus considérables de cette première moitié du xvii*' siècle encore toute plongée, comme le xvi'', dans les recherches d'une érudition indigeste, dans les compilations sans règle et sans choix, dans les hypothèses moitié historiques et moitié théologiques sur l'origine de la société, dans l'amour des citations en toutes les langues et puisées, avec plus de pédanterie que de goût, à toutes les sources. Il était le contemporain,

et l'on peut dire l'antipode de Grotius, qui, rendant justice à sa science, tout en condamnant ses principes, ne craignait pas de l'appeler la gloire de l'Angleterre. Il écrivait le latin mieux que l'anglais, savait le grec aussi bien que le latin, et joignait à la connaissance de ces deux langues classiques toutes les langues de l'Orient alors accessibles à la science de l'Europe : l'hébreu, l'arabe, le syriaque, le copte, le persan. C'était un autre Pic de la Mirandole, mais plus grave et plus profond. A dix-sept ans, il était déjà célèbre. A vingt ans, il avait publié bien des gros livres, et, ce qui est plus difficile, des livres estimés par les gens du métier, sur la législation, Tliistoire, le droit, les antiquités de l'Angleterre, sans excepter le blason et les titres de noblesse. Jeune encore, il eut l'insigne honneur d'être le conseil judiciaire de Bacon dans ce regrettable procès où l'auteur dujVovum orgammi, après avoir tremblé pour sa vie, a vu s'engloutir son honneur.

Se tournant ensuite du côté des religions de l'antiquité, Selden publia ses deux traités sur les dieux de la Syrie (Dediis Syris syntagmataduo), qui eurent coup sur coup trois éditions. Aujourd'hui, au moins en France, on espérerait en vain un pareil succès; mais, dans les premières années du xyii*' siècle, les œuvres d'érudition, même quand elles étaient écrites en latin, avaient le même attrait que nous présentent en ce moment des ouvrages d'imagination ou les débats de la politique contemporaine. Il serait donc injuste, en signalant la réputation de Selden, de ne l'attribuer qu'à lui seul : il ne la devait pas moins à l'esprit de son temps qu'à son propre mérite.

DE l'eUROPE 91

De l'histoire des religions à la théologie proprement dite, la distance n'est pas grande, Selden franchit cette barrière en faisant paraître son Histoire des Dîmes, un véritable pamphlet, mais un pamphlet in-folio, contre les dîmes ecclésiastiques en général, et particulièrement contre celles du clergé anglican. De vives clameurs s'élevèrent de tous les degrés de la sainte milice, et surtout des degrés supérieurs. S'attaquer à leurs richesses, si scandaleuses à cette époque, et même encore aujourd'hui, c'était, aux yeux des lords spirituels, un blasphème aussi odieux, plus odieux peut-être, que de nier l'Évangile et la divinité de Jésus-Christ. Ce qu'il y eut de plus malheureux pour Selden, c'est que Jacques I*^"", ce roi pédant qui avait écrit contre les sorciers un traité aussi atroce que stupide, ce prince théologien qui s'intéressait beaucoup plus à une question de casuistique qu'au gouvernement de l'État, Jacques I^"" fit cause commune avec l'Église. L'auteur de VEistoire des Dîmes, traduit devant la haute commission, une sorte de tribunal de l'inquisition à l'usage de l'Église officielle d'Angleterre, fut obligé de se rétracter et de faire amende honorable. Son ouvrage fut supprimé, et, tandis que ses adversaires, même après lui avoir infligé cette humiliation, continuaient de le poursuivre de leurs écrits, il lui était interdit de leur répondre. Mais il fit comme Galilée, il se rétractait en public et gardait son opinion, suppléant à la presse par des communications manuscrites. Cependant, désirant faire sa paix avec le roi, il n'imagina rien de mieux que de publier, à de courf s intervalles l'un de l'autre, trois petits traités conçus

entièrement dans le goût de ce prince : l'un sur le nombre 666, ce nombre mystérieux qui désigne la bête de l'Apocalypse; l'autre contre Calvin, car tout bon anglican devait déclamer à la fois contre Calvin et contre Rome ; le troisième sur la date précise de la naissance de Jésus-Christ.

Ce sacrifice, si l'on en juge par les événements qui l'ont suivi, ne porta pas les fruits que Selden en attendait, mais il servit peut-être à le détacher des stériles controverses pour le rendre à lui-même et au véritable usage de ses puissantes facultés. Après une courte halte dans l'archéologie, d'où sortit une excellente dissertation sur les fameux marbres de Paros, connus sous le nom de marbres d'Arondel ou de marbres d'Oxford', il se consacra tout entier, pour le reste de sa vie, à la politique, au droit public, à la jurisprudence, et principalement à la théologie et à la législation des Hébreux. Il se pénétra, ou plutôt s'enivra de leur esprit, y chercha la source de toute justice et de toute sagesse, les prit pour base de ses méditations et de ses travaux, et en tira enfin l'étrange, mais savant ouvrage dont nous allons nous occuper : Du droit naturel et du droit des gens selon la science des Hébreux^.

Ces études si variées et si paisibles, ces publications si nombreuses et si savantes n'empêchèrent pas Selden de jouer un rôle très actif dans les affaires de son pays, alors profondément troublé par la latte du Parlement contre la monarchie absolue.

1. Mannora AriincJeUana, sire Saxa Grœca incisa. 111-4°, 1629,

2. De jure naturali et gentitim jitxta disciplinam Hebrœorum. In-f"

DE l'europe 93

et bientôt par le déchaînement de toutes les passions révolutionnaires. Ce légiste occupé à déchiffrer de vieilles chartes, cet érudit, ce demi-théologien, cet anticpiaire tout hérissé de citations, cet hébraïsant tout nourri des rabbins et du Talmud, ce pédant plein d'ostentation qui, du haut de son escalier, criait aux visiteurs les plus illustres, par exemple à Isaac Vossius, arrivé tout exprès de Hollande pour le voir : «Revenez une autre fois, parce que je suis occupé dans ce moment de recherches trop profondes pour être interrompu » ; cet homme qui ne paraissait vivre que dans le passé, dès que se manifestèrent les premiers symptômes de la commotion prochaine, embrassa avec chaleur le parti de la liberté, c'est-àdire du Parlement, du gouvernement représentatif, qui, par l'obstination aveugle du pouvoir, devait être bientôt celui de la révolution.

Ce fut en 1621 qu'il parut dans la lice pour la première fois. Jacques P'", en réunissant le Parlement, ayant soutenu que la Chambre des communes ne tenait ses pouvoirs que de la tolérance des rois, la Chambre répondit aussitôt par une protestation énergique, où les droits, les pouvoirs, la juridiction du Parlement sont représentés comme les droits mêmes de la nation, comme le patrimoine héréditaire et inaliénable de tout citoyen anglais. Ce manifeste, devant lequel le roi s'emporta jusqu'à le mettre en pièces, avait été rédigé par Selden. Il eut pour conséquence la dissolution du Parlement, l'emprisonnement de l'auteur et la nécessité pour lui de défendre sa tête contre une accusation de haute trahison. Traduit devant le conseil privé, Selden ne

tarda pas à être acquitté et il profita de sa liberté pour affronter d'autres épreuves.

Jusqu'ici, en prêtant le secours de son érudition et de sa plume, tantôt à la Chambre des communes, tantôt à la Chambre des lords , il n'avait été qu'un auxiliaire du Parlement; il en fit partie pendant les années suivantes comme député de Lancastre et du Wiltschire. Très circonspect et même un peu timide à son début, il se signala dans les trois Parlements qui, de 1625 à 1629, furent successivement réunis et dissous par Charles P'", comme un des adversaires les plus décidés des prétentions absolutistes et du gouvernement arbitraire du nouveau monarque. Il fut un des commissaires chargés, en 1626, par la Chambre des communes, de dresser l'acte d'accusation de Buckingham et de poursuivre sa condamnation devant la Chambre des lords. Il protesta avec énergie contre le droit que s'arrogeait la couronne, un droit qui n'avait pas même été exercé par la dynastie des Tudors, de lever des taxes, d'exiger des subsides sans le consentement et le concours des représentants de la nation. Le roi, après avoir dissous le Parlement, ayant passé outre, Selden transporta la résistance de l'ordre politique dans celui de la justice. Il défendit, devant la Cour de l'Échiquier, son illustre collègue sir John Hampden, qui, à la tête d'un parti de gentilshommes courageux, refusait de payer l'impôt. S'il ne gagna pas son procès, et il ne pouvait pas le gagner sous le régime qui existait alors, les arguments dont il se servit eurent du moins ce résultat de rendre plus flagrante et plus odieuse l'illégalité qu'il attaquait. Il fut un des promoteurs

DE l'europe 95

les plus ardents et vraisemblablement un des principaux rédacteurs de ceiio Pétition des droits qu'on a appelée, avec raison, la deuxième grande Charte de l'Angleterre. Il défendit la liberté de la presse contre la Chambre Étoilée, une institution en quelque sorte parallèle à la haute Commission ; car si l'une exerçait les attributions d'une inquisition religieuse, l'autre avait tous les pouvoirs d'une inquisition politique.

On sait comment finit le troisième Parlement de Charles P^ Après avoir accepté les subsides qui lui étaient votés et manqué à sa promesse de respecter la Pétition des droits, tout récemment convertie en loi d'État, le roi, non content de dissoudre la Chambre des Communes, fit incarcérer arbitrairement ceux de ses membres qui appartenaient à l'opposition la plus ardente. De ce nombre était naturellement Selden. 11 resta .en prison pendant un an, et passa loin des aftaires dix autres années; car, depuis 1629 jusqu'en 1640, Charles P'' s'abstint de convoquer le Parlement et essaya d'établir en Angleterre la monarchie absolue. Selden employa ce temps à accroître la liste déjà si considérable de ses ouvrages. Il écrivit, pendant sa captivité, un traité sur le droit de succession chez les Hébreux ^. Il y ajouta bientôt, pour le compléter, un autre travail non moins savant sur la transmission de la dignité pontificale chez le même peuple ^, et cependant ce n'était encore que la préface de deux livres bien plus considérables :

1. De successionibus in bona defuncli ad leges Hebrœorum, Londres. 1631 et 1636. et dans la collection complète de ses œuvres, 3 vol. in-f". Londres 1726.

2. De successione in pontificatum Hebrœorum. Londres, 1636, et Leyde, 1638.

le traité du Sanhédrin et des charges judiciaires chez les anciens Hébreux S et l'histoire de la justice chez les Juifs jusqu'à la destruction du temple. Dans le même temps, il essayait de mettre en lumière le système chronologique de la primitive Église ^ ; il faisait connaître, par la traduction de deux manuscrits arabes, les origines de l'église d'Eutychius; et, tout en gardant dans son cœur l'amour de la liberté, tout en prenant pour devise : « La liberté avant tout » (itepi TravTo; Tyjv eXeuOspiav), il répondait au plaidoyer de Grotius en faveur de la liberté des mers (Mare libenuii), par un livre célèbre qui était écrit depuis 1618, mais qui ne parut qu'en 1635 : le Mare clausum.

11 fut rendu à la vie publique en 1640. 11 entra, comme député d'Oxford, dans les deux Parlements (|ui furent réunis cette année, et dont le dernier est devenu le Long-Parlement. L'attitude qu'il prit tout d'abord dans cette orageuse assemblée était à la fois libérale et modérée. Il voulait, en défendant les droits de la nation, conserver ceux de la couronne, et réformer l'État sans le précipiter dans les hasards d'une révolution. Nommé membre de la commission parlementaire qui devait instruire le procès du malheureux Strafford, il fut d'avis qu'il n'y avait pas lieu à continuer les poursuites, et qu'il valait beaucoup mieux garantir l'avenir que sévir contre le passé. Inspiré par le même esprit, il fit une vive opposition au bill du 17 mars 1641, par lequel l'épiscopat était exclu de la Chambre des lords, et le clergé en général des fonctions législatives. Il eut

i..DeSynedrns et prœfecturisjuridicis veterum Hébrœorum.ln-î" . 1650. 2. De anno civili veteris Ecclesiœ, publié en 1644.

DE l'europe 97

le mérite et le bonheur de sauver de la destruction les universités d'Oxford et de Cambridge, devenues odieuses au parti de la réforme comme toutes les vieilles institutions. Cette conduite, en même temps qu'elle le rendait suspect aux yeux de ses collègues, attira sur lui les re ards de la cour. Il fut question pendant un instant, non pas, comme on Ta dit, de lui contîer la succession de Strafford, mais de le nommer garde du grand sceau, à la place de Littleton tombé en disgrâce. Mais ce projet fut bien vite abandonné. « Il était, dit Glarendon ', d'un tempérament délicat, et il aimait tellement ses aises, qu'il n'aurait pas voulu faire le voyage d'York (oii résidait le roi), ni sortir de son lit une heure plus tôt, pour (juelque charge que ce fut. »

Quoi qu'il en soit, si la cour vit en lui un ami, elle ne conserva pas longtemps cette illusion. Renouvelant le spectacle qu'il avait donné dans la première période de sa vie politique, Selden, après avoir commencé par la modération, finit par s'associer aux mesures les plus contraires à ses premiers votes. En 1641, il ne voulait pas qu'on poursuivît Strafford, parce qu'il ne permettait pas qu'on touchât aux attributions de la royauté. En 1642, malgré les prières du roi et la lettre affectueuse qu'il lu] lit écrire })ar Falkland, il repoussa de toutes ses forces une mesure qui lui aurait rendu en partie le commandement de l'armée, récemment transporté du souverain au Parlement. En 1641, il voulait conserver à l'épiscopat les sièges qu'il occupait dans la Chambre

I. Histoire de la rébellion et des (juerres civiles d'Angleterre. I. II. p. 434.

des lords. En 1643, il signait le Covenant, ce traité d'alliance entre l'Église d'Angleterre et l'Église d'Ecosse, dont l'article 2 stipulait expressément la destruction radicale, Y extirpation de l'épiscopat *. La Chambre des communes lui sut un tel gré de ce changement de conduite, qu'en 1646, sous prétexte de le dédommager des persécutions qu'il avait endurées en 1629, elle lui vota une somme de cinq mille livres sterling. Mais hâtons-nous de dire, à la louange de Selden, qu'il n'accepta point cette libéralité. S'il n'avait pas donné à la révolution et même à la république des gages éclatants, on ne comprendrait pas que Cromwell lui eût demandé une réfutation de Y Eicon Basiliké, cette apologie du roi et de la royauté, qui i)arut après la mort de Charles P'", et dans laquelle on crut reconnaître l'œuvre même de ce malheureux prince. Mais, soit que Selden eût de nouveau changé de conviction, ou qu'il lût du nombre de ceux qui applaudissent aux gouvernements nouveaux sans insulter aux gouvernements déchus, il refusa de souiller sa plume par le honteux service qu'on lui demandait, et ce fut, comme on sait, Milton qui s'en chargea.

Il serait donc impossible de dire quels furent au juste les principes poh tiques de Selden. Il n'est pas plus facile de se faire une idée exacte de ses

i. Voici le texte de cet article dans la traduction de Clarendon. qui donne l'acte tout en entier : a Nous tâcherons, sans aucun égard pour personne, d'extirper le papisme et la prélature. c'est-à-dire le gouvernement ecclésiastique par les archevêques, les évèques. leurs chanceliers et commissaires, doyens et chapitres, archidiacres et tous autres officiers ecclésiastiques dépendants de cette hiéi-archie. » [Histoire de la rébellion, t. IV, p. 28.)

DE l'europe 99

sentiments religieux. On trouve en lui, tour à tour, un défenseur et un adversaire de l'Église anglicane. Tantôt il nous apparaît comme un des plus rigides interprètes de l'autorité et de la tradition ; tantôt il s'exprime sur la Bible et sur les matières théologiques avec une pointe d'ironie et d'humour qui semble indiquer un libre penseur. J'en citerai deux exemples. En 1643, il faisait partie, avec plusieurs autres membres du Parlement, du synode qui avait été réuni à Westminster pour le règlement des affaires ecclésiastiques ; et, comme les théologiens présents à cette assemblée lui opposaient quelques passages de l'Écriture sainte : « Tel peut être le sens, répondit-il, de vos Bibles de poche ; mais le texte grec ou hébreu a une tout autre signification.» Une autre fois, on dissertait sur la distance qui séparait Jéricho de Jérusalem. Quelques théologiens prétendaient que cette distance était très courte, et ils donnaient pour preuve de leur opinion que le poisson se transportait sans se gâter de l'une de ces villes à l'autre. Le parti contraire allait s'avouer battu, quand Selden s'écria tout à coup : « Mais le poisson qu'on transportait ainsi était peut-être salé. » Selden n'eu mourut pas moins avec toutes les apparences de l'orthodoxie, dans sa maison de campagne de Wliite-Friars, le 30 novembre 1654 II fut enterré dans l'église du Temple, et l'archevêque Uslier prononça sou oraison funèbre.

On voit que ni les excentricités ni les inconséquences ne manquent à sa vie. Il serait bien extraordinaire qu'elles fussent complètement absentes de sa doctrine.

BlBLJOTHrCA

;iJ:^•5 viens '^

lOO RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES

Il existe véritablement, selon Selden, dans les relations publiques des hommes comme dans leurs relations privées, un droit conforme à la nature, c'est-à-dire un droit qui a été connu dans tous les temps et qui s'applique également à tous les peuples, un droit universel, primitif, né avec le genre humain ; mais c'est un droit révélé. Il nous a été enseigné d'une manière surnaturelle, ainsi que la vraie morale, ainsi que la vraie religion, ainsi que la vraie philosophie. Il a été conservé, sinon dans la loi écrite, du moins dans les traditions orales du peuple juif, d'où il a passé chez les autres peuples, particulièrement chez les Grecs et chez les Romains. Rien donc de mieux justifié que ce titre : Du Droit naturel et du Droit des gens selon la science des Hébreux ; « titre extraordinaire, dit Selden lui-même, titre inouï et dont personne avant moi n'a eu l'idée * ».

Que l'on considère les rapports (jui unissent entre eux ceux des philosophes grecs et romains que nous estimons les plus dignes de notre respect, qui ont soutenu les maximes les plus saines, tant sur la morale et la théologie que sur le droit : Platon, Pythagore, Gicérou, les stoïciens, on verra ([u'ils forment comme une chaîne traditionnelle, une véritable chaîne d'or, dont le premier anneau est suspendu à la tradition hébraïque. Gicéron

1. Titulus plane novus, etiam hactenus tam inauditus quain incompertus. Préf.

DE l'EUROPE 101

est, au moins pour la morale, le disciple des stoïciens; les stoïciens, pour la même partie de leur doctrine, sont les disciples de Platon , et pour la métaphysique, ceux d'Aristote. Aristote, cela n'est pas douteux, a été initié à la vraie sagesse par Simon le Juste, le premier docteur de la Judée, l'anneau intermédiaire entre la chaîne des prophètes et les interprètes de la loi orale, le chef de cette école de théologiens inspirés qui reçoit dans l'histoire de la tradition hébraïque le nom de grande synagogue. Et comment Aristote a-t-il connu Simon le Juste? En suivant Alexandre dans son expédition d'Orient et en traversant avec lui la Palestine, où l'illustre docteur expliquait alors la parole de Dieu.

Le plus ancien des philosophes grecs, Pythagore, était encore mieux partagé. Si Pythagore, dans un temps où la Grèce était encore plongée dans la plus grossière idolâtrie, a si bien parlé de Dieu, de la raison, du devoir, de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme, c'est qu'il connaissait les livres de Moïse et des prophètes ; c'est que l'un de ces prophètes (ju'il a rencontré à Babylone, dans le temps où il visitait cette capitale, Ézéchiel, a été son maître et lui a révélé lui-même ces grandes vérités, qui nous étonnent justement chez un sage du paganisme; c'est qu'il est mort dans la foi du vrai Dieu, après avoir consacré une grande partie de sa vie à l'enseigner à ses disciples sous le voile du secret et à l'ombre du mystère. Pourquoi, en effet, l'école pythagoricienne aurait-elle été fermée aux regards des protanes; pourquoi aurait-elle inspiré tant de défiance et de haine, si elle n'avait pas substitué aux impuretés et

aux mensonges de la religion païenne le culte de l'Éternel, les dogmes de l'Écriture?

Plus d'un siècle avant Pythagore un autre païen, Numa Pompilius, qui vivait à peu près en l'an 714 avant l'ère chrétienne, avait puisé à la même source, s'était éclairé au même foyer, et a passé pour cette raison, dans l'opinion de quelques écrivains de l'anticpiité, pour un philosophe de la même école que le sage de Samos. 11 est absolument certain pour Selden que Numa Pompilius a connu, lui aussi, la Bible et les prophètes; qu'il a adoré, lui aussi, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu créateur du ciel et de la terre ; qu'il est resté toute sa vie étranger au polythéisme, qui n'est devena que longtemps après lui la religion des Romains. En voici la preuve. Tite- Live nous raconte qu'en l'an de Rome 570, on découvrit au pied du mont Janicule, enfoui dans un champ, un coffre de pierre renfermant sept volumes sur la sagesse. D'après une inscription gravée sur le coffre, ces livres avaient été écrits par Numa Pompilius. Le Sénat les fit examiner, et les trouvant contraires à la religion de l'État, donna ordre de les brûler. Or comment, se demande Selden, une œuvre de Numa Pompilius aurait-elle pu être jugée contraire à la religion des Romains, si elle n'avait pas condamné le principe même du polythéisme? Ne sait-on pas que, dans tous les temps, le peuple-roi s'est montré extrêmement tolérant pourles cultes étrangers, pour les dieux des autres nations? 11 ne s'est écarté de cette règle que pour les juifs et les chrétiens, parce que leur foi en un Dieu unique est absolument incompatible avec les divinités mensongères de la

DE l'europe 103

mythologie païenne. Donc, Numa Pompi!ius a adoré le vrai Dieu, et, s'il eu est ainsi, il a été un disciple des prophètes, il a connu, soit par lui-même, soit par des intermédiaires, les livres et les traditions des Hébreux, et c'est la sagesse qui découle de cette source divine qui faisait le sujet des livres du mont Janicnle.

Le même enseignement est arrivé jusqu'à Platon par un double canal : par l'école pythagoricienne et par l'influence directe des Hébreux. Platon a eu pour maître le pythagoricien Philolaûs, qui n'a pas manqué de l'initier aux dogmes les plus mystérieux de sa secte. Platon a visité la Palestine et, par conséquent, il a entendu de ses oreilles la parole divine, il a contemplé de ses yeux la lumière de la révélation : car comment douter d'un fait qui est attesté par saint Justin, par saint Clément d'Alexandrie, par saint Ambroise, par Jean Philopone, et par d'autres écrivains non moins vénérables? Peu importe que ce fait soit de six et même de huit siècles antérieur aux auteurs qui l'affirment; la gravité des autorités anéantit la distance. D'ailleurs, à l'époque où vivait l'auteur du Phédon, les traditions des Hébreux, si nous en croyons Selden, étaient répandues dans tout l'Orient, et l'on ne peut* nier que Platon n'ait visité au moins l'Egypte. Mais il n'a pas pu, dévoré comme il l'était par l'amour de la vérité et de la science, s'arrêter en Egypte, c'est-à-dire à la première étape d'un pèlerinage qui était alors, pour tous les philosophes, une des conditions de la sagesse. Il n'a pas pu aller moins loin que son devancier Pythagore. 11 a donc parcouru la Syrie, la Phénicie, la Ghaldée, la

104 RÉFORMATEURS ET PUHLICISTES

Perse et même l'Inde. Alors comment supposer qu'il se soit arrêté sur la frontière de la terre sainte? Selden a raison, quand on fait des hypothèses en vue d'une conclusion préconçue, il ne faut pas rester à moitié chemin.

La philosophie, selon lui, au moins dans ce qu'elle a de vrai, et par conséquent le droit naturel, qui en a toujours fait partie, est donc, comme la religion elle-même, un don delà révélation, un écho plus ou moins fidèle de la parole divine. Mais l'histoire nous apprend qu'il y a eu plusieurs révélations successives, proportionnées aux différents âges et aux différents besoins de l'humanité. L'Évangile a été précédé par la loi de Moïse, et la loi de Moïse par deux autres lois, dont l'une, contemporaine de la création, s'adressait à Adam et à toute sa postérité; dont l'autre, promulguée après le déluge, s'adressait à Noé et à ses trois fils, c'est-à-dire aux patriarches des Gentils, aux fondateurs de toutes les nations de l'univers. La loi de Moïse ne nous présente que la législation particulière du peuple juif, destinée à conserver à l'abri de toute altération le peuple qui doit donner naissance au Sauveur et les témoignages qui attestent sa mission. Toutes les prescriptions de la loi naturelle, ou pour mieux dire des révélations an '.érieures, y sont conservées, mais sous une forme tellement précise, tellement nationale, qu'elles ne semblent obligatoires que pour le peuple de Dieu, et qu'il est impossible de les séparer des autres préceptes du Pentateuque. Au contraire, la loi adamique et celle qui a été révélée à la famille de Noé ont été faites pour tout le i.enre humain, sans exception d'aucun

DE l'europe 105

peuple ni d'aucune race; et c'est à ce titre qu'elles forment une législation primitive, naturelle, imiverselle, fondement nécessaire de toutes les autres.

Il est impossible, selon Selden, de demander rien de pareil, soit à la raison, soit au consentement unanime des peu])les. La raison, dès cju'elle est livrée à elle-même, n'engendre cjue l'erreur et l'illusion ; elle change suivant les temps et suivant les hommes; il ne peut sortir de ses efforts que des œuvres éphémères et contradictoires. Le consentement unanime des peuples, à moins d'être produit par quelque cause surnaturelle, est une chimère irréalisable. Il n'a jamais existé et il n'existera jamais; en dehors de l'intervention divine, les hommes n'ont aucun moyen de s'entendre et, si par miracle ils s'entendaient, de rester longtemps d'accord. D'un autre côté, comment supposer qu'après l'avoir tiré du néant par un acte de sa toute-puissance, Dieu ait abandonné notre premier père dans la nuit la plus profonde, dans l'ignorance la plus complète de sa nature, de son origine, de sa destinée, de ses devoirs et des enseignements qu'il devait transmettre à sa postérité? La même question se présente, après le déluge, pour Noé et pour sa famille. Il est impossible d'imaginer que ce patriarche et ses trois fds, après avoir été préservés miraculeusement de la destruction du genre humain, aient été livrés sans secours aux égarements de leur raison et de leurs passions, que Dieu leur ait refusé la lumière nécessaire pour les guider dans la vie, qu'il les ait exposés à retomber dans cet abîme de corruption où avaient péri tous leurs contemporains.

Les preuves d'une révélation antérieure au Pentateuque se trouvent dans le Pentateuque même et dans quelques autres livres de l'Ancien Testament. Ne lisons-nous pas, en effet, dans le livre des Nombres, que Balaam ou Bileam était prophète, qu'il prédisait l'avenir, faisait entendre des exhortations, bénissait ou maudissait au nom de Jéhovah? Balaam cependant n'était pas de la race d'Israël, il était moabite et avait toujours vécu au milieu des siens. Il ne connaissait ni Moïse, ni son peuple, ni la loi du Sinaï. Donc la vérité était arrivée à lui par un autre chemin. La parole de Dieu lui avait été apportée de plus loin, et existait déjà depuis longtemps, répandue parmi les sages d'entre les nations, quand elle retentit de nouveau, au milieu du tonnerre et des éclairs, pour la postérité d'Abraham. Le même fait nous est attesté par le livre de Job. Il n'est question dans ce livre ni de Moïse, ni du Pentateuque, ni des Hébreux. Et pourtant nous y trouvons les mêmes croyances que dans l'Ecriture sainte. Job et ses amis sont des Ghaldéens. Ils sont nés, ils ont toujours vécu au milieu des nations que nous appelons idolâtres. Malgré cela, ils parlent de Dieu, des anges, de Satan, de la création du monde, de l'immortalité de l'âme, de la résurrection des corps, de la justice et de l'iniquité, du bien et du mal, dans un langage absolument semblable à celui des prophètes. Aussi haut qu'on peut remonter dans l'histoire, on trouve donc établis sur la terre le culte et la loi de Jéhovah; on les voit passer de génération en génération comme l'héritage, non d'une race, mais de tout le genre humain.

DE l'eUROPE {(fl

Selden veut bien nous accorder que la révélation adamique échapjie à toutes nos recherches et qu'il n'est pas impossible qu'elle ait péri avec la génération criminelle qui a été submergée par le déluge. Mais la loi que Dieu a donnée, après leur sortie de l'arche, à Noé et à ses fils, celle-là est arrivée jusqu'à nous, elle a été conservée fidèlement tout à la fois par la tradition et par l'Écriture. Répandue chez toutes les nations, connue de tous les sages de l'antiquité, elle a été recueillie avec une piété particulière par le peuple juif, comme un complément nécessaire de la loi du Sinaï, et nous pouvons la lire intégralement dans le texte du Talmud. Le Talmud parle en effet de sept préceptes révélés aux fds de Noé (Schéba miçwoth bené Noach) et qui ont tenu lieu du Décalogue jusqu'à l'avènement de Moïse, qui sont restés après lui la loi obligatoire de tous les peuples étrangers au judaïsme. Voici ces préceptes dans l'ordre même où les rédacteurs du Talmud les ont disposés * :

1° Défense d'adorer des idoles ou de reconnaître un autre Dieu que le Dieu unique qui a créé le ciel et la terre;

2° Défense de blasphémer, et, selon quelques interprètes, obligation de sanctifier le nom de Dieu ;

3° Défense de verser le sang humain, ou interdiction du meurtre;

4" Respect du mariage et des lois du sang, ou interdiction de l'inceste et de l'adultère;

5^ Respect de la propriété, ou interdiction du vol;

Page 1