Traité du Sanhédrin, ch. vu
6" Obligation de respecter la justice, les lois du pays où l'on vit;
7° Défense de se livrer à la cruauté envers les animaux; défense de les mutiler, et, selon quelques interprètes, de manger leur chair toute saignante, parce que, selon les paroles de la Genèse, le sang c'est la vie, et qu'il ne faut pas nous endurcir contre la vie, que la vie doit être respectée autant que le permettent les besoins de notre conservation.
Cette tradition a pris naissance à une époque où les Israélites, privés depuis longtemps de leur autonomie, étaient sous la dépendance, tantôt des rois de Syrie, tantôt des rois d'Egypte, et même des Romains. Le but des docteurs, c'est-à-dire des théologiens et des jurisconsultes qui ont contribué à la répandre, est donc facile à apercevoir. Ils ont essayé de faire tomber les barrières qui les isolaient du monde entier et de créer en quelque sorte dans l'ordre moral, dans l'ordre religieux, dans l'ordre civil, un terrain neutre, ou, pour mieux dire, un domaine commun sur lequel ils pussent se rencontrer avec les autres nations. Ils ont voulu montrer que les articles les plus essentiels de leur loi étaient les fondements de tout ordre social, la base de toute législation civile, et que leur dogme même ou la croyance à l'unité de Dieu, déjà consacrée par un grand nombre de philosophes, pouvait être acceptée sans honte par tous les peuples. Ils répondaient enfin au reproche de n'aimer qu'eux-mêmes, de ne respecter que leurs institutions, de mépriser et de haïr le reste de l'humanité. Grâce à cette révélation universelle, qui, du reste, n'est pas autre chose que la loi naturelle, tous
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les hommes sont leurs frères, et il leur est permis de transporter cette idée mènie au delà de la tombe. « Les justes de toutes les nations, dit un passage du Talmud, ont part aux récompenses de la vie future ! »
Mais ce n'est j)as ainsi que l'en tend Selden. 1 veut que les sept propositions que nous venons de citer aient été révélées d'une manière surnaturelle à Noé et à ses enfants, et n'aient pu se conserver que par la tradition dans l'esprit tles législateurs et des philosophes. Il y trouve un abrégé merveilleux de toutes les lois que réclame la société et un résumé exact, un résumé complet de tous ses devoirs. Les devoirs de l'homme envers son créateur sont renfermés dans ces deux préceptes : la défense d'adorer des idoles et de blasphémer le nom de Dieu. Les quatre préceptes suivants : ne tue pas; ne vole pas ; ne commets ni inceste ni adidtère; resj^ecte les lois de ton pays, contiennent tous les devoirs de l'homme envers son semblable et envers l'État. Enfin, le dernier, la défense d'être cruel même envers les animaux, nous enseigne nos obligations envers les êtres inférieurs et aussi envers nous-mêmes; car, en maltraitant sans raison les êtres que la nature a livrés en notre pouvoir, nous dégradons notre àme.
Selden cependant avoue que ce résumé, si parfait (ju'il soit, a besoin d'un commentaire; car une société qui serait réduite à ces lois rudimentaires ne résisterait pas longtemps à sa dissolution. Ce commentaire au moins sera-t-il fourni par la raison? La raison sera-t-elle admise à être la servante du droit, comme elle a été autrefois celle de la théologie? Non, ce rôle même si humble et si humiliant lui est re-
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fusé. Le commentaire et le texte, les principes et les conséquences, Selden ne demande rien qu'à la tradition divine, et toute tradition revêtue de ce caractère se retrouve dans sa pureté originelle chez le peuple hébreu. C'est donc au Talmud qu'il s'adresse encore une fois. Ce sont les lois mêmes du Talmud, ce sont les prescrq^tions des rabbins qu'il groupe comme il peut autour des sept articles de la prétendue loi des Noachides, de manière à en tirer, je ne dirai pas un système, mais tout un corps de législation et de jurisprudence. Rien n'y manque en effet. A propos des deux articles qui défendent l'idolâtrie et le blasphème, nous avons tout le code religieux, tout le code ecclésiastique du peuple juif. A propos du meurtre, nous avons ses lois pénales, ses usages quant à la guerre et quant à la paix, quant aux captifs, aux esclaves, aux étrangers, en un mot son droit des gens. La défense du vol amène les lois sur la propriété, les obligations, les contrats, le serment, la dîme, l'aumône, le prêt à intérêt, la plus grande partie des lois civiles. L'autre partijc, celle qui concerne la famille, le mariage, l'état des personnes dans la famille et dans le mariage, la condition des esclaves nationaux et étrangers, est amenée à l'occasion de l'adultère et de l'inceste., La défense de maltraiter les animaux nous fait retourner aux prescriptions purement religieuses, aux lois hygiéniques, alimentaires et disciplinaires des Israélites. Enfin, à l'obligation de respecter la justice et les lois du pays se rattache l'exposition de leurs lois politiques et de leurs institutions judiciaires. Et c'est dans le chaos de ces lois si essentielle-
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ment différentes par leur nature, par leur origine , par leur âge, par leur importance, mais toutes destinées à un seul peuple, à une seule race, à un seul culte, que Selden croit reconnaître le code universel du genre humain, révélé d'une manière surnaturelle aux patriarches de toutes les nations! On croit rêver quand on voit un homme de cette science et de cette renommée écrire un immense in-folio pour arriver à cette conclusion. Jamais la raison n'a tiré une vengeance plus cruelle des outrages qu'on lui a adressés. Jamais aucun de ses détracteurs n'a mieux établi son autorité et sa propre impuissance.
Je laisse de côté l'hypothèse mille fois renversée qui fait de Platon, de Pythagore, de Socrate, d'Aristote, des stoïciens, les disciples des prophètes et les plagiaires des Hébreux. 11 suffit de comparer un instant les doctrines et les méthodes; il suffit de songer à l'abîme qui existait entre les deux peujjles jusqu'au moment où ils se rencontrent à Alexandrie; il suffit de savoir à quel point jusqu'alors, et même longtemps après, les mœurs, les lois, les croyances, les traditions, la langue de la Judée, étaient étrangères à la Grèce, pour être convaincu que cette hypothèse ne mérite pas les honneurs de la critique.
Mais quand il serait prouvé que les philosophes païens ont connu l'Écriture sainte, comment en tirer la conclusion qu'ils ont connu également les traditions rabbiniques, traditions qui n'ont commencé à être écrites qu'à la fin du n^ siècle, et dont la rédaction n'a été achevée qu'au vi^ siècle de notre ère?
Quels rapports y a-t-il d'ailleurs enire ces tradi-
tions, particulièrement entre les prétendus préceptes des Noachides, et les idées cpie nous trouvons sur le devoir et sur le droit, sur la justice, sur l'humanité, sur la bienfaisance, sur la pudeur, dans les livres de Xénophon, de Platon, de Gicéron, de Sénèque, d'Épictète, de Marc Aurèle, et chez les grands jurisconsultes romains? La peinture que Xénophon nous a tracée de la famille est bien supérieure à la loi qui défend l'inceste et l'adultère. Les pages sublimes que Platon a écrites sur la justice, sur le gouvernement de l'homme et de la société par la raison; les maximes de Gicéron, de Sénèque, de Marc Aurèle, sur l'unité morale du genre humain, sur la charité (caritas qeneris humani) qui doit animer toutes ses institutions et inspirer tous ses actes, n'ont pas pu être inspirées seulement par les lois qui défendent le jneurtre et le vol. Enfin la lettre à Lucilius sur les devoirs des maîtres envers les esclaves, ce principe des jurisconsultes romains qui déclare l'esclavage une propriété contre nature; ce vers célèbre : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger (homo sum, humani nihil a me alienum puto) »; tous ces généreux accents qui n'ont pas d'autre origine que les inspirations naturelles de l'àme humaine , sont infiniment supérieurs au précepte prétendu révélé qui défend de mutiler les animaux.
G'est une idée étrange de la part d'un jurisconsulte, d'un homme d'État, d'un chrétien, de dépouiller la raison de sa légitime influence, de nier la conscience universelle du genre humain, pour mettre à sa place, non l'autorité de l'Évangile ou de la
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Bible, mais celle des docteurs de la synagogue. C'est faire un rôle singulier à la divine Providence que de supposer qu'elle a confié les destinées de la société, les destinées du genre humain, à un livre qui a été ignoré de tous les peuples de l'antiquité, et qui, aujourd'hui môme, n'est accessible qu'a un petit nombre d'érudits. Mais il fallait, à quelque prix que ce fût, anéantir l'idée de la liberté et ruiner les principes du droit, ses principes religieux aussi bien que ses principes naturels, pour arriver à revendiquer, comme une institution divine, la domination de l'Angleterre sur l'Océan.
Je ne veux pas dire que le De jure naturali etgentium ait été écrit dans l'unique dessein de justifier les conclusions du Mare clauswn. Selden n'avait pas l'habitude de mettre tant de suite dans ses idées, et les opinions dogmatiques n'étaient chez lui, pour auisi dire, qu'un prétexte pour déployer son érudition. Cependant il existe entre les deux ouvrages une parfaite similitude de principes et de méthode; et puisque le Mare clcmsum a été rédigé plusieurs années avant le De jure naturali et gentium, pourquoi donc le dernier de ces deux traités serait-il resté, dans la pensée de l'auteur, sans aucune liaison avec le premier? La vérité est qu'il est très difficile de les comprendre et de les juger séparément. L'un nous représente la théorie, l'autre l'application, et les doux ensemble toute la doctrine de Selden sur le droit naturel. Seulement, la théorie n'a été imaginée qu'après coup, pour venir en aide à la pratique, à peu près comme, dans un plaidoyer, les faits sont subordonnés au besoin de la cause.
De tous les sujets dont s'occupe le droit naturel, et particulièrement le droit des gens, c'est-à-dire le droit naturel appliqué aux mutuelles relations des peuples, il en est peu qui présentent autant d'importance et d'intérêt, et qui aient donné naissance, non seulement à des discussions, mais à des guerres plus ardentes que la liberté des mers. C'est à cette question que Selden a appliqué toutes les ressources de son talent et de son immense savoir. Mais avant de dire comment il l'a résolue, il n'est pas inutile de rappeler dans quel état il l'a trouvée chez ses devanciers, dans quels termes elle a été posée et comprise avant lui.
Le droit de propriété appliqué à la terre est une idée aussi ancienne que le genre humain. Chez les peuples mêmes qui ignorent ou qui méprisent l'agriculture, nous voyons la division des domaines universellement consacrée, soit pour l'usage de la pêche et de la chasse, soit pour les besoins de la vie pastorale; et ceux qui ne soupçonnent pas encore le caractère individuel de la propriété territoriale la reconnaissent au moins sous une forme collective. Dans le Nouveau-Monde, au moment où les Européens vinrent s'y établir, chaque tribu indigène avait ses frontières particulières, ses lacs, ses rivages, ses forêts, où seule elle exerçait sa sauvage industrie, et dont elle se montrait aussi jalouse que le sont les nations civilisées de la patrie la plus riche et la plus
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heureuse. Uu livre qui remonte au berceau du genre humain, la Genèse, nous montre deux pasteurs, issus du même sang et liés par la plus étroite amitié, qui, après avoir pendant quelque temps confondu leurs troupeaux dans les mêmes pâturages, sont obligés, pour échapper à une rupture imminente, de se séparer l'un de l'autre, et de choisir chacun sa part dans une vaste contrée dont ils sont en quelque sorte les seuls maîtres. « Afin, dit le patriarche Abraham à Loth, son proche parent, afin qu'il n'y ait plus de querelle entre moi et toi, entre mes bergers et tes bergers, puisque nous sommes frères, sépare-toi de moi. Si tu vas à gauche, j'irai à droite; si tu vas à droite, j'irai à gauche*. »
Mais il se passa un grand nombre de siècles, la société était déjà arrivée à un haut degré de civilisation avant qu'on songeât à s'approprier la mer; et encore ne peut-il pas être question ici de l'Océan, mais des mers particulières, des détroits et des golfes que forment les eaux de l'Océan, en se repliant dans l'intérieur des terres. Quelque courage que l'on mît à affronter cet élément terrible, quelques forces et quelques richesses qu'on osât lui confier, on le regardait encore plutôt comme un maître que comme un esclave, comme un fléau que comme une richesse; on le redoutait trop pour songer à le partager. L'idée même d'un tel partage, et moins encore celle d'une domination unique, ne pouvait se présenter à l'esprit avec la conviction qu'on avait alors que l'Océan était sans bornes, et formait plutôt la