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CAMPANELLA

L'utopie a sa place dans l'histoire et dans la conscience de rhumanité, à côté de la raison et de la tradition. Elle est de tous les temps et de tous les pays. Elle parle toutes les langues, elle revêt toutes les formes, elle s'accommode de tous les systèmes et de tous les partis, philosophique dans un temps de libre pensée, religieuse à une époque de fortes croyances, mystique ou matérialiste, libérale ou despotique, monarchique ou républicaine selon la pente sur laquelle elle trouve le monde et qu'elle est aussi propre à remonter qu'à descendre. Elle n'a pas plus manqué au xvn'' siècle qu'à ceux qui l'ont précédé et qui l'ont suivi. Campanella, Harrington, Fénelon sont les successeurs de Platon, du Platon de la république, de Savoiiarole, de Thomas Morus, et les devanciers de Rousseau, de Mably, de Fourier, de Saint-Simon, àcertains

égards de Joseph de Maistre. Bacon lui-même, dans la Nouvelle Atlantide et dans maint passage du De augmentis scientiarum, a payé son tribut à ce vertige, mais il reprend vite son aplomb et n'est que trop solidement attaché à la terre lorsqu'il quitte le domaine des sciences naturelles pour s'occuper, comme dans ses Essais, de politique et de morale. J'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt de rechercher quelle influence les esprits de cet ordre ont exercée sur le grand siècle, et quelle part leur revient dans les chimères ou même dans quelques-unes des idées les plus arrêtées de notre temps. Je commencerai cette étude par Campanella, le plus hardi, le plus décidé et sans contredit le plus original de tous ces réformateurs. En même temps qu'il voulait fonder une société nouvelle sur des bases jusque-là inconnues, il poursuivait le même but que Bacon et Descartes, il se promettait de régénérer la philosophie et les sciences. Persuadé que ces deux tâches sont absolument inséparables, il s'y dévouait avec la même ardeur, avec le même emportement, faisant marcher de front la pensée et l'action. C'est dire qu'on ne connaît qu'imparfaitement les idées de Campanella, si l'on n'y joint, comme commentaire, le récit de sa vie. D'ailleurs, cette vie accidentée et dramatique renferme encore quelques points obscurs qui, à leur tour, ne peuvent être éclairés que par une saine appréciation de ses idées.

DE l'eUROPE . loi

Né le 5 septembre 1568, à Stegnano, petit village près de Stilo, en Galabre, Campanella avait quatorze ans lorsqu'il entra dans cet ordre de Saint-Dominique d'où était sorti quelques années auparavant, avec un esprit aussi entreprenant, pour mener une vie aussi agitée, et finir par une mort tragique, le malheureux Jordano Bruno. La soumission sans limite que l'on professait dans son couvent et dans son ordre tout entier pour les doctrines d'Aristote et de saint Thomas, provoqua chez le jeune novice une réaction, un certain esprit de résistance qui faillit l'entraîner au scepticisme. Il se demandait si tout ce qui repose sur le témoignage humain, si l'histoire elle-même n'était pas un tissu de fictions, et il se prenait par moments, comme il le raconte lui-même, à douter de l'existence de Charlemagne. Mais il s'arrêta à temps sur cette pente, se bornant à répudier l'enseignement de la scolastique et se promettant, quand il venait d'atteindre au plus sa vingtième année, de fonder une philosophie nouvelle sur des bases uniquement empruntées à la raison et à la nature. Bacon, qui était né sept ans avant lui, n'avait pas encore commencé sa carrière, et il est douteux que Campanella ait jamais connu aucun de ses écrits. Mais un autre réformateur, son compatriote Bernardine Telesio, venait de mourir à Gosenza, sa ville natale, oii il avait fondé, en haine d'Aristote, l'Académie Gosentine. Gampanella enten-

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dit parler de lui de manière à intéresser son amourpropre, voici dans quelle occasion. C'était un usage en Italie entre les différents maîtres de la scolastique, surtout quand ils appartenaient à des ordres différents, de se provoquer en champ clos à la façon des paladins, et de se mesurer les uns contre les autres, sous les regards du public, dans des duels acharnés, mais où les coups d'épée étaient remplacés par des arguments. Le professeur de philosophie du couvent de San Giorgio, auquel appartenait Campanella, fut ainsi défié par les franciscains de Gosenza. Gomme il se trouvait malade, il envoya à sa place le plus brillant de ses élèves, le jeune Thomas. Il est probable que celui-ci, faisant bon marché du drapeau de sa maison, au lieu de défendre Aristote et saint Thomas, prit plaisir à les attaquer. En tout cas il eut un immense succès, et les vieillards qui assistaient au débat, dirent que l'âme de Telesio avait passé dans ce jeune moine. Il n'en fallut pas davantage à un esprit ardent pour fixer irrévocablement ses idées. Gampanella se procure aussitôt l'ouvrage du vieux philosophe, le dévore en quelques jours et compose en quelques mois un livre consacré à la gloire de son nouveau maître, dont il épouse publiquement les doctrines. Antoine Marta venait de publier contre Telesio la défense d'Aristote, qui lui avait coûté onze ans de travail ^ Gampanella lui répond par la philosophie démontrée à l'aide des sens ^.

Et quel était l'objet de ce grand débat? Qu'est-ce

1. Propugnacidttm Ariiiotelis advcrsus principia Bernnidini Tclesii. Naples, in-4°, 1587.

2 Pliilosophia sensibus demunslrala. Naples, lô87

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que Telesio, clans son fameux traité de la nature (De rerum naturajuxta propria principia) enseignai t de si nouveau et de si extraordinaire? Il s'agissait, non de la philosophie tout entière, mais seulement de la physique. Sans aucun doute, la physique d'Aristote est loin d'être irréprochable, et il fallait surtout se garder de l'accepter sur sa parole ou d'étudier la nature dans ses livres; mais la physique de Telesio est plus imparfaite encore sans être plus indépendante. Au lieu de s'appuyer sur l'autorité d'un philosophe qui avait du moins recommandé l'observation et l'expérience et qui avait écrit l'histoire des animaux, elle reculait jusqu'aux grossières hypothèses de Parménide Et voilà où Gampanella voit l'avenir de la philosophie et la régénération de toutes les sciences. Voilà la doctrine qu'il trouve la plus conforme à l'Écriture sainte et aux principes des Pères de l'Eglise ^

Il n'en avait pas moins pris parti contre l'école, c'est-à-dire contre l'autorité, non seulement d'Aristote, mais du patron de l'ordre, du docteur Angélique, qui ne connaissait point d'autre physique que la physique péripatéticienne. Il n'en était pas moins un esprit indiscipliné et un dangereux novateur. Sa Philosophie démontrée par les sens souleva contre lui un épouvantable orage. On ne se demanda pas si elle n'était pas au fond justifiée d'avance par cet adage scolastique: « Rien n'est dans la raison qui ne vienne des sens. » Nihilest in intellectuquod non prias fuerit in sensu. On lui imputa toutes les hérésies»

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