De monarcliia hispanica discursus^ ch. x
io4 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES
toutes les impiétés, et, ce qui était alors un crime encore plus noir que l'impiété elle-même, on l'accusa de magie ; on assura qu'un rabbin lui avait enseigné cet art infernal avec le grand art de Raymond Lulle, avec la kabbale et l'alchimie; on mit au pillage sa pauvre cellule, on lui prit tous ses manuscrits pour les déférer à l'inquisition, et on ne sait ce qui serait arrivé de sa personne, s'il ne s'était dérobé au danger par la fuite.
Après plusieurs années d'exil, pendant lesquelles il parcourut les principales villes d'Italie, Rome, Florence, Venise, Padoue, Bologne, Gampanella revint à Naples et ensuite en Calabre, espérant que le temps et l'absence auraient calmé ses ennemis. Il les trouva en effet assoupis ; mais il eut soin de les réveiller et de s'en faire d'autres beaucoup plus terribles, auxquels il n'échappa point. Ici commence la partie la plus active et la plus tragique de la vie de Gampanella; mais comme elle est en môme temps la plus obscure, on me permettra de m'y arrêter quelques instants.
On est généralement d'accord à faire de Gampanella un martyr du patriotisme en même temps qu'un champion audacieux de la raison et de la liberté intellectuelle. On raconte que, voulant affranchir son pays de la domination espagnole, il se mit à la tête d'une troupe de moines, de bergers et de proscrits, avec la résolution de chasser et au besoin d'exterminer les oppresseurs étrangers. S'étant entendu avec le vizir Hassan Gicala, un Galabrais renégat qui, par amour pour son ancienne patrie, ou en haine des Espagnols, devait envoyer à son secours une
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flotte formidable, il était, dit-on, sur le point de réussir, quand la conspiration fut découverte et déjouée par l'habileté du comte de Lemos, alors vice-roi de Naples. Campanella, tombé au pouvoir de ses ennemis, aurait été traîné à travers cinquante cachots et sept fois appliqué à la question, la dernière fois avec une telle cruauté, que son supplice dura quarante heures et qu'il y perdit, comme il le raconte lui-même, dix livres de sang et la sixième partie de sa chair *. Au milieu de ces tortures, rien n'aurait pu l'ébranler ni lui arracher une parole capable de le compromettre lui ou ses complices.
Je suis fâché d'avoir à exprimer quelques doutes sur cette héroïque histoire; mais je ne puis m'en dispenser, parce qu'il importe beaucoup, si nous voulons savoir la vérité sur les opinions de Campanella, que nous n'ayons pas d'illusion sur son caractère. D'abord le patriotisme de Campanella, son désir de délivrer la Calabre et tout le royaume de Naples de la domination espagnole, sont hautement démentis par ses livres et par le témoignage des auteurs contemporains qui ont vécu dans son intimité. Lisez bien les ouvrages de Campanella qui traitent de la politique, même ceux qu'il a écrits à la fin de sa vie, dans la sécurité parfaite dont il jouissait à Paris sous la protection toutepuissante de Richelieu, vous n'y trouverez pas une plainte, pas un mot de regret sur la servitude de ritaUe, ou de Naples ou même de la Calabre. Au contraire, Campanella a laissé un écrit dont je