‹ Réformateurs et publicistes de l'EuropeChapitre 42 sur 81 · Paris, in · texte numérisé non relu

Paris, in

nouveaux rites à ajouter à ceux qui existent. Loin que le monde lui paraisse corrompu par le péché, il y voit la statue vivante de Dieu. Il demande un culte pour les héros comme pour les saints et pour les anges. Il érige en dogme la crovance à l'astrologie judiciaire, et se dit averti de tout ce qui lui doit arriver par un génie familier comme celui de Socrate. Nouveau Messie, il avait trouvé aussi son disciple bien-aimé dans la personne de Denys Ponsio de Nicastro, qui, arrêté avec son maître, expia cruellement son apostolat.

Quant aux tortures endurées par Gampanella, je ferai remarquer d'abord que nous n'en avons pas d'autre preuve que son propre récit dans la préface de l'Athéisme vaincu (Atheismus triumphalus) ; car la procédure a été secrète, et pas une seule des pièces qui s'y rapportent n'a été conservée. Je demanderai ensuite s'il est vraisemblable qu'un homme ait survécu à un supplice de quarante heures pendant lequel il a perdu dix livres de sang et la sixième partie de sa chair. Que sans la faire souffrir d'aucune autre manière, on tire par la saignée à la personne la plus robuste dix livres de sang, et l'on verra ce qu'elle deviendra. Enfin, comment concilier cette atrocité du gouvernement espagnol avec les ménagements qu'il a pour Gampanella durant sa longue captivité? Car il lui permet de travailler, de lire tous les livres qu'il veut se procurer, de correspondre avec les savants de tous les pays et de recevoir des' visites.

Il est certain, et cette seule épreuve est assez dure, que Gampanella passa en prison vingt-sept ans de

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sa vie, et qu'il ne fallut rien moins, pour lui faire rendre la liberté, que l'intervention du pape Urbain VIII. Encore le souverain pontife n'osa-t-il point manifester ses projets de délivrance; mais il représenta au roi d'Espagne, Philippe IV, que Campanella, étant accusé d'hérésie, devait être jugé nécessairement par les tribunaux ecclésiastiques. On lui imputait, en effet, entre autres crimes contre la religion, d'avoir écrit ce fomeux livre des Trois imposteurs, que personne n'a vu, qui n'a jamais existé, et qui avait déjà servi mainte fois de prétexte à la persécution. Afin de donner quelque vraisemblance à sa réclamation et de rester en bons termes avec l'ambassadeur espagnol, Urbain VIII assigna pour demeure à Campanella le palais de l'inquisition, tout en lui laissant la liberté la plus complète. Le moine impétueux abusa-t-il de cet avantage? fit-il à Rome quelque démonstration imprudente? laissa-t-il échapper en public quelques proposa double sens, quelque allusion à l'avènement d'un prochain Messie? Cela est plus que probable, car il devint en peu de lemps l'objet de l'exécration publique, et un jour la populace romaine s'amassa furieuse sous sa fenêtre, demandant à grands cris sa mort. Le pape lui fit dire qu'il ne pouvait rien pour son salut; mais, heureusement, le duc de Noailles, ambassadeur de France à Rome, l'avait pris sous sa protection. Il le fit évader, sous un déguisement, dans sa propre voiture, après lui avoir remis des lettres de recommandation pour Richelieu et pour Louis XIII. Campanella nous raconte luimême avec quelle bienveillance il fut accueilli

crabord à Marseille par Gassendi et le célèbre l'eiresc, celui i(iie Bayle a appelé le procureur général de la littérature, et ensuite par le ministre et par le rui. On lui accorda une pension de i,800 livres par an, et on lui assigna pour demeure le couvent de son ordre, situé sur la place qu'occupe aujourd'hui le marché Saint-IIonoré, et où tonnait, pendant la tourmente révolutionnaire, le lameux club des Jacobins. Une faut pas se méprendre sur les motifs de cette hospitalité; elle était inspirée par la haine du roi d'Espagne, avec qui l'on était alors en guerre, bien plus que par l'amour de la philosophie ; elle n'en fut pas moins bienfaisante ])Our Campanella, qui, ayant trouvé enfin un abri inviolable et sur, consacra le reste de sa vie à rédiger et à publier ses principaux ouvrages. Accompagné de son disciple enthousiaste, l'Allemand Tobias Adami, qui a publié après sa mort la plupart de ses écrits, il fit encore quelques voyages pour converser avec les savants et les convertir à ses idées. Il visita la Hollande, où il renconti-a Descartes ; mais celuici ne lui fit pas même l'honneur de le recevoir. Il était occupé, écrit-il à Mersenne, cà rédiger des dépêches, et il craignait que le mauvais langage du philosophe italien ne passât dans sa correspondance. D'ailleurs, il avait lu un de ses livres, et n'y ayant rien trouvé qui méritât d'être pris au sérieux, il ne souhaitait pas en connaître davantage. Campanella, de retour à Paris, y mourut le 21 mai 1639, âgé de soixante et onze ans.

On dit que Richelieu allait souvent le consulter dans son couvent de la rue Saint-Honoré, et qu'un

jour, se montrant devant lui très effrayé du sort qui attendait la France sous le sceptre de Gaston, duc d'Orléans, le moine italien lui aurait répondu vivement : « Lui! il ne régnera jamais. » Non gaudebit imperio in œlernum, et qu'il lui prédit la naissance du Dauphin, devenu Louis XIV. Mais cette prédiction, quoique rapportée par Racine, est aussi peu admissible que les conseils demandés par le terrible cardinal à l'auteur de la Cité du soleil. Ce qui est plus croyable, et ce qu'atteste l'historien de l'ordre dos dominicains, le père Quétif, c'est que Campanella mourut comme il avait vécu, dans la foi la plus aveugle àl'astrolûgie judiciaire. Il avait annoncé que l'éclipsé qui devait avoir lieu le 1^'" juin 1639 lui serait fatale, et, pour écarter la maligne influence des astres, il se plongea dans la fumée des plantes aromatiques et fit exécuter, à quelque distance de sa cellule, les mélodies qu'il aimait. C'est dans cet état qu'il rendit l'àme, d'une manière bien digne, non d'un religieux, mais d'un Italien de la Renaissance et d'un extatique plus voisin du paganisme que de la foi de l'Évangile.

Quel est, en effet, le véritable caractère de Campanella? Ce n'est ni un charlatan, comme on l'a dit; ni un héros, comme d'autres le prétendent; ni un champion des droits de la raison, ni un apôtre de la superstition et de l'intolérance; mais il y a de tout cela en lui, comme dans la plupart des philosophes et des réformateurs italiens du xvi® siècle. Tous ces éléments disparates, maintenus ensemble par l'esprit du temps et du siècle précédent, font de lui un personnage à part, sincère dans son charlatanisme,

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et qui s'entend assez bien avec lui-même. Entraîné avant tout par la force de son imagination, il ne recule pas sans doute devant les moyens qui peuvent exciter en sa faveur l'imagination des autres. C'est ainsi que les astres, selon lui, ont annoncé sa mission, qu'il se prétend doué d'une constitution physique aussi extraordinaire que son génie, qu'il parle de son crâne divisé en sept parties comme la vie éternelle, et que, jouant sur son nom et faisant allusion à cette conformation imaginaire, il se dit la clochette des sept collines, qui annonce au monde une nouvelle aurore. Mais il a une foi profonde dans sa destinée, et il n'est rien qu'il ne supporte pour l'accomplir. Il présente avec confiance sa métaphysique comme la Bible des philosophes, et sa Cité du soleil, son Discours sw^ la monarchie espagnole, comme la charte future de la société universelle. Il est libre penseur, sans doute; mais prenant sa pensée pour une suite nécessaire, pour un commentaire indispensable de la révélation chrétienne, il ne souffre point de dissentiment ni de contradiction; il prêche de bonne foi l'extermination des hérétiques et des infidèles, le règne d'une théocratie absolue. Ce gouvernement, il aurait voulu l'introduire par lui-même, le fonder sur ses propres idées; c'est dans ce dessein, non par ambition ni par patriotisme, qu'il a conspiré contre l'Espagne; mais ne pouvant réussir à faire le monde tel qu'il l'a rêvé, il l'accepte tel qu'il est, sauf à le transformer par ses doctrines. Il défend Galilée du fond de sa prison, parce que Galilée est en opposition avec Aristote et lui paraît en règle avec la Bible. Il soutient en même temps l'astrologie

judiciaire, parce qu'elle est une conséquence de sa métaphysique, plus voisine du mysticisme que de la philosophie des sens. La diversité et la lutte intérieure ne sont pas la contradiction,

La même unité, ou, si l'on veut, la même aspiration à l'unité, nous la trouvons plus prononcée encore dans la doctrine de Campanella. La plupart de ceux qui ont parlé de lui se sont jetés d'abord sur la Cité (lu soleil, parce que, de tous ses ouvrages, c'est celui qui parle le plus directement à l'imagination ; mais la Cité du soleil est absolument inintelligible et ne peut être l'objet que d'une fausse appréciation, si l'on n'a étudié d'abord son Discours sur la monarchie espagnole et la quatrième partie de sa Philosophie réelle, consacrée à la politique. Enfin, ceux qui veulent pénétrer le fond des choses et éviter les jugements précipités ou superficiels, avant d'étudier la politique de Campanella, jetteront au moins un rapide coup d'œil sur sa Philosophie générale. C'est le devoir que je me suis imposé et que je vais essayer de remplir.

Au premier aspect, et quand on ne consulte que les titres de ses ouvrages ' ; quand on s'arrête à quelques-unes de ces maximes isolées que se transmettent de main en main tous les historiens de la philosophie, à celle-ci, par exemple : « Tout est perçu par les sens; les sens doivent être le seul guide

1. De Sensu rerum; — Philosop/iia sensibus demonstrata: Physiologicorum.

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de la philosophie (omnia sensu peixipiuntur ; sensu duce philosophandiim est), la philosophie de Gampanella paraît purement empirique et sensualiste et bien près du matérialisme, si elle n'est pas le matérialisme même. Mais, quand on a la patience de l'étudier avec quelque suite et d'en comparer entre elles les diverses parties, on y découvre tout autre chose. On trouve devant soi une vaste construction panthéiste, où le dogme chrétien se débat péniblement à la surface, et qui a pour fondement, non l'expérience, encore moins la raison, dans le sens philosophique du mot, mais la sensibilité sous la double forme de la sensation et du sentiment, du sentiment exalté jusqu'au mysticisme. Établissons d'abord ce dernier point. Le premier viendra s'y joindre naturellement et se confondre avec lui.

« Savoir, selon Gampanella, c'est sentira » Toutes nos facultés ne sont que des degrés ou des opérations diverses d'une faculté unique, à laquelle il donne le nom de sens. La mémoire et la réminiscence ne sont que des sensations renouvelées. L'imagination n'est que l'association ou la disjonction de sensations antérieures. La raison elle-même n'est que la réunion de plusieurs sensations semblables en une seule, ou plutôt sous un seul nom, sous un signe commun. L'âme raisonnable n'est pas une autre âme et n'a pas d'autres facultés que l'âme sensitive, car la raison n'est, en définitive, qu'un sens incomplets

Mais il y a deux sortes de sens : l'un externe, qui

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