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De Sensu rerum, liv. II, ch. xi et xxv

appartient sans distinction, non seulement à tous les animaux, mais à tous les êtres, à tous les corps et à l'ensemble de ces corps, c'est-à-dire à l'univers; l'autre interne, qui n'appartient qu'à l'homme et qui nous met en communication avec les choses divines, avec Dieu lui-même.

Tous les corps, dit Campanella, sont doués de sensibilité et par conséquent de perception, de mémoire, de raison. Tous les corps et toutes les parties de chacun d'entre eux, même les cheveux, les os, les plantes, les pierres, les cadavres, possèdent les facultés que l'homme, dans son orgueil, n'attribue qu'à lui-même. Ne nous en plaignons pas; car c'est dans cette similitude de la sensibilité des choses avec la nôtre que réside précisément la certitude de la connaissance. Pourquoi, en effet, sommes-nous sûrs de percevoir les objets extérieurs tels qu'ils sont réellement, avec la nature et les propriétés qui leur appartiennent? Parce que notre sensibilité et celle de ces objets se pénètrent mutuellement de manière que nous les sentons comme ils se sentent eux-mêmes, et ils se sentent eux-mêmes comme ils sont en effet ; car chaque mode de la sensibilité répond à un mode de l'existence. On ne se sent pas autrement qu'on est; on n'est pas autrement qu'on se sent. La sensibilité n'est pas, comme les idées imaginées par certains philosophes, quelque chose d'étranger à l'être et à la nature : c'est la nature même de l'homme et des choses.

La conséquence qui sort de ces prémisses est facile à deviner. Tous les êtres, animés ou inanimés, n'ayant qu'un seul mode d'existence avec la faculté de se pénétrer réciproquement, ne forment vérita-

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blement qu'un seul être, un être vivant, intelligent, raisonnablej c'est-à-dire sensible. Cette conséquence, Campanella la reconnaît expressément et la proclame sous mille formes, non seulement dans ses œuvres philosophiques, mais dans ses poésies*. « L'univers, dit-il, dans un de ses sonnets 2, l'univers est un animal grand et parfait, statue de Dieu faite à son image et qui rend hommage à Dieu. Nous, nous sommes des êtres imparfaits, une misérable famille, qui vivons et habitons dans le ventre du monde. » — « Nous sommes à la terre, qui est un grand animal dans un plus grand encore, ce que sont les vermines à notre corps qu'elles rongent. »

Cet être universel, dans lequel se confondent toutes les existences particulières, ne devrait pas seulement offrir une place à l'homme dans ses vastes entrailles; il devrait l'absorber et se l'assimiler comme tout le reste. Mais Campanella a reculé devant cette application rigoureuse de son système. Absorber l'homme dans la nature, c'était lui ôterles destinées que lui fait la religion et se mettre en révolte ouverte avec le christianisme. De là le sens plus parfait, le sens intérieur que Campanella nous accorde et par lequel nous sommes mis en communication avec Dieu et avec nous-mêmes, avec le monde surnaturel; tandis que le sens extérieur ne pénètre que dans le monde naturel. Afin de donner à cette distinction un fondement plus solide, Campanella a aussi imaginé deux âmes: l'une matérielle, qui est un air

1. Elles ont été traduites en friinrais par madame Louise Colet, dans les Œuvres choisies de Campanella, in-12, Paris, 1844.

2. De l'Univers et ses parties, p. 57 du volume cité jilus haut.

chaud et mobile, une sorte de gaz venu du soleil ; l'autre, d'une nature spirituelle, réservée à l'immortalité, directement émanée de Dieu comme la lumière émane de l'astre du jour: quœ a Deo immittitur sicut lux a sole ^ .

Mais cette concession faite à la foi ne peut sauver la philosophie de Campanella de l'abîme où elle se précipite. L'unité substantielle de tous les êtres, un instant interrompue, reparaît sous une autre forme. En effet, comme nous en avons déjà fait la remarque, sentir et exister sont la même chose pour Campanella. Tous les modes essentiels de notre existence, ou, pour me servir des termes mêmes du philosophe italien, toutes les primautés de l'être sont renfermées à la fois dans chaque opération, soit du sens externe, soit du sens intime. Ces primautés sont au nombre de trois: la puissance, la sagesse ou l'intelligence et l'amour. Tout ce qui est a nécessairement la faculté d'être, c'est-à-dire la puissance. Il sait qu'il est, puisqu'il sent et que sentir est la même chose que connaître: voilà la sagesse. Enfin il se plaît dans son être et cherche à l'étendre, ou au moins à le conserver : voilà l'amour. Ces trois qualités fondamentales, ces trois attributs nécessaires de l'existence se rencontrent également en Dieu, dans l'homme et dans la nature. En Dieu, elles forment la sainte trinité, d'où elles se réfléchissent dans l'àme humaine et dans toute la nature. La nature aussi bien que l'homme est donc l'image de la divinité, et le monde, selon Campanella, est la statue vivante de Dieu-

'1. De Sensu rerum, liv. II. ch. xviii.

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Ainsi que Dieu, et à plus forte raison ainsi que l'âme humaine, il est doué de puissance, de sagesse et d'amour. Que ce soit à un degré inférieur qu'il possède tous ces attributs, peu importe; il ne les possède pas moins, et par conséquent son essence est la même que celle de Dieu et de l'âme. L'abîme qu'on a voulu creuser, la dualité qu'on a voulu établir entre la matière et l'esprit est donc purement illusoire dans le système de Campanella. Lui-même ne semble plus s'en souvenir lorsqu'il s'écrie dans une de ses poésies, dans un sonnet à fAme immortelle : « Je suis l'image du père incommensurable qui enceint tous les êtres comme la mer les poissons et qui seul est l'objet de l'intelligence aimante. » — « Il n'est ni partie, ni tout, ni limite, ni étendue, mais il ressemble davantage au tout. C'est pourquoi toute chose participe de sa puissance, de son intelligence et de son amour. »

Il faut bien que l'univers ait une grande ressemblance avec son auteur, puisque les astres, qui en sont les principaux rouages, non seulement donnent l'impulsion aux mouvements et aux phénomènes inférieurs, sous l'impulsion immédiate de Dieu, mais savent à l'avance tout ce qui doit se passer sous le ciel, tous les événements qui intéressent notre existence ou celle des autres êtres, tous ceux qui forment la destinée des peuples ou des individus, et les annoncent aux sages avec des signes indubitables. Campanella croit fermement à l'astrologie, comme Plotin, comme Avicenne, comme tous ceux qui, sciemment ou à leur insu, sont arrivés au panthéisme par le mysticisme.

Maintenant que l'identité d'essence est parfaitement établie, dans le système de Campanella, entre l'esprit et la matière, entre Dieu et le monde, nous demandons si la différence ou la distinction peut se maintenir entre Dieu et l'âme humaine. L'existence de l'âme humaine, comme celle des autres êtres, est renfermée tout entière dans la sensibilité. Peu importe que le sens particulier dont elle est douée soit d'une nature plus élevée et d'une portée plus étendue: c'est toujours la sensibilité. Or, sentir est une manière d'être toute passive, tout involontaire et indépendante de nous, quand, au lieu d'être placée sous l'action, sous la discipline et les lois de la volonté, la volonté n'est elle-même qu'une force de la sensibilité. C'est précisément ce qui arrive ici : car la volonté, pour Campanella, se confond avec l'amour; l'amour n'est qu'un état de la sensibilité ; et la sensibilité, c'est-à-dire notre existence tout entière, non seulement nos facultés, mais les modes particuliers de notre être, nous viennent d'en haut. C'est là qu'est la partie mystique du système de Campanella, et c'est par la même doctrine, en absorbant toutes les facultés de l'homme dans le sentiment ou dans l'inspiration immédiate, que la plupart des mystiques sont devenus j.anthéistes.

Je ne crains pas de le dire à présent : oui, la philosophie de Campanella est une philosophie panthéiste, et il arrive dans sa mélaphjsique à la dernière conséquence du panthéisme, à la doctrine de l'émanation. En effet, c'est en s'obscurcissant et en se voilant de plus en plus, en passant par une suite interminable de figures, de schêmes, de types inter-

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médiaires, que l'être des êtres ou la Trinité ineffable se révèle, selon Campanella, ou annonce sa présence dans la création. C'est ainsi qu'il devient, pour me servir de ses expressions, « l'espace incommensurable, avec tous les êtres qui le remplissent ». Si Dieu est l'espace, c'est-à-dire le contenant; si Dieu est l'universalité des êtres, c'est-à-dire le contenu, que reste-t-il donc en dehors de lui?

Pour compléter la ruine du système de la création, pour achever de détruire l'idée que nous nous formons d'un Dieu personnel et libre, Campanella fait du néant un être positif, éternel et nécessaire comme Dieu lui-même et sans lequel la création était impossible. Si les attributs de Dieu sont la puissance, l'intelligence et l'amour, ceux du néant sont l'impuissance, l'ignorance et la haine. C'est du mélange de ces deux sortes de qualités, du mélange de Dieu et du néant, qu'est né ce monde contingent, périssable, imparfait. En sorte que si Dieu eût été seul, ou si le néant n'était qu'une abstraction, le monde n'existerait pas. Ces idées nous rappellent le panthéisme plus récent de l'Allemagne, où, sortant tous deux de l'absolue indifférence, l'être et le nonêtre sont représentés comme deux termes corrélatifs, comme deux principes nécessaires l'un à l'autre, dont la combinaison a produit l'univers.

Campanella aurait certainement été saisi d'horreur si on lui avait ainsi présenté son propre système, si on lui avait montré que ses principes, jusqu'aux plus superstitieux et aux plus arbitraires en apparence, forment cette chaîne non interrompue qui conduit du symbolisme au mysticisme, et dumysti-

cisme au panthéisme. Tout en se proposant d'apporter à la terre un christianisme nouveau, il croyait, dans la sincérité de son cœur, être resté fidèle à l'Évangile. Mais sa philosophie n'en est pas moins la source d'où découle toute sa politique, l'esprit qui l'inspire et qui la domine dans ses moindres détails. C'est pour cette raison que cette politique est si illibérale, si impitoyable, et par moment si sensuelle. Le panthéisme ne reconnaît pas en théorie la liberté de l'homme ; voilà pourquoi il la sacrifie en pratique ou dans la sphère du gouvernement et des lois. Le panthéisme ne reconnaît que la nécessité et l'empire aveugle de la matière ; voilà pourquoi il est sans entrailles pour l'humanité. Enfin le panthéisme efface toute différence entre l'esprit et la matière. Voilà pourquoi, lorsqu'il se mêle de gouverner les hommes, il ne manque pas de prêcher la réhabilitation de la chair et l'émancipation des passions. Qu'on se souvienne de Saint-Simon et de Charles Fourier !

La politique de Campanella a revêtu deux formes très distinctes : l'une historique, et d'une application immédiate, mais incomplète, qu'on trouve dans le Discours su?' la monarchie espagnole; l'autre philosophique, abstraite, absolue, qui a donné naissance à la dernière partie de la Philosophie réelle et à la Cité du soleil.

lïl

Le Discours sur la monarchie espagnole a été écrit par Campanella dans sa prison, après dix ans de

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captivité et de souffrances , et, comme il nous l'apprend lui-môme, sans le secours d'aucun livre. Faut-il en conclure que l'auteur n'a eu d'autre but que de se réconcilier avec le gouvernement espagnol? Je ne le crois pas ; car ce sont véritablement les idées, disons mieux, les rêves de Gampanella qu'on trouve ici sur un fonds historique, rattachées tant bien que mal à l'état politique de l'Europe au commencement du xvii'', mais bien plus encore à la fin du xvi*^ siècle. L'éditeur de ce petit livre, Elzevir, laisse voir beaucoup plus de justesse d'esprit quand il dit que la monarchie espagnole, telle que la décrit le moine de Stilo, ressemble beaucoup plus à la république dePlaton qu'au gouvernement de Philippe III. Il ne fait pas preuve de moins de bon sens en ajoutant que les rois de France et d'Angleterre mettront ordre à ce que ce rêve ne soit jamais réalisé.

La monarchie universelle, dit Gampanella, est indispensable au salut des hommes et à l'existence de la société. Aussi n'est-elle pas moins ancienne que le genre humain, el s'est-elle toujours maintenue debout, tout en souffrant quelquefois des interruptions et en passant par plusieurs mains. Elle a d'abord appartenu aux Assyriens, puis aux Mèdes et aux Perses, d'oii elle est tombée au pouvoir d'Alexandre le Grand et des Macédoniens, qui, à leur tour ont eu pour héritier le peuple romain. Enfin, elle sera désormais et pour toujouis le patrimoine de l'Espagne. C'est un événement préparé depuis longtemps dans l'ordre purement humain; car tandis que les autres nations, minées par l'hérésie, décimées par la guerre civile et par la guerre étrangère, n'ont cesse de

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s'affaiblir, la monarchie espagnole s'est agrandie sans cesse par de nouvelles conquêtes, et aux pays de l'Europe sur lesquels s'est assise successivement sa domination, elle a joint la possession du nouveau monde. C'est un événement écrit dans les astres et dans la langue mystérieuse des nombres : dans les astres, car une grande conjonction (l'éclipsé du l'^r juin 1639) doit avoir lieu prochainement sous le signe du Sagittaire, qui est affecté à l'Espagne : dans la langue kabbalistique des nombres, parce que les seize siècles que le christianisme vient de traverser se composent du nombre 7 et du nombre 9, tous les deux consacrés à annoncer une ère sainte; le premier comme celui du Jubilé; le second, comme celui delà Trinité. La monarchie universelle de l'Espagne est annoncée aussi par les prophéties; car le roi catholique, c'est le nouveau Cyrus, l'oint du Seigneur qui poursuit sur toute la terre les ennemis de Dieu et ne permet pas que, dans son empire où le soleil ne se couche pas, le sacrifice mystique reste jamais interrompu. C'est lui qui, après avoir chassé les Maures d'Espagne et exterminé les sectaires des Pays-Bas, doit anéantir aussi l'empire ottoman et purger la France et l'Angleterre de la peste de l'hérésie et de l'incrédulité.

Deux siècles après cette prophétie, l'Espagne, envahie par la France révolutionnaire et incrédule, n'avait pas d'autre appui, pas d'autre défenseur dans le monde que l'hérétique Angleterre.

Mais supposons que l'oracle dise vrai, à quelle condition le roi d'Espagne sera-t-il le maître du monde? A la condition que lui-même aura pour

maître le pape, et qu'il proclamera hautement ea dépendance : Notum faciens omnibus se primum esse Eccksiœ defensorum, prorsus a pontifice roniano dependentem '. Sa principale tâche sera l'extermination des hérétiques et des Turcs, et tous les princes chrétiens seront tenus de le seconder dans cette guerre sainte : ceux qui refuseront leur concours seront excommuniés sur sa demande et traités à leur tour comme des ennemis de Dieu et de l'Église. Si la résistance vient de la nation, au lieu de venir seulement du prince, cette nation devra périr, s'écrie Campanella dans un accès de sombre fanatisme, et son nom s'effacer de la mémoire des hommes. Encore n'ose-t-il pas exprimer toute sa pensée. « Il y a bien d'autres choses, écrit-il, que j'aimerais mieux dire de vive voix que de les confier au papier ^ »

Si nous avons bien compris, le véritable monarque du globe sera le souverain pontife; tous les peuples ne formeront qu'un seul troupeau sous la houlette d'un seul berger. Le roi d'Espagne aura le rôle du chien chargé d'amener au bercail les brebis égarées et de les dévorer si elles résistent.

Berger et chien, pontife et roi, n'en seront pas moins obligés de s'entendre, car de la bonne harmonie qui existera entre eux dépendront la paix et le salut du monde . Voici à quelles conditions l'on pourra espérer qu'ils seront toujours d'accord. D'abord, le pape sera toujours un Espagnol, et, autant que possible, un prince de la maison d'Autriche. En retour de cette concession faite à ses intérêts tem-

1. De Monarchia hispanica disciirsus, ch. v, p. 48, édit. EIzévir.

2. Pluraque alia dicere quam charlœ commitlcre malim, ch. v, p. 50.

porels, le roi fera administrer toutes ses provinces, notamment celles du nouveau monde, par des cardinaux et des prélats, des prélats espagnols, si l'on veut. Il appellera aux plus grandes charges de l'État des religieux, des théologiens, des ecclésiastiques; il aura toujours dans son conseil privé deux ou trois dominicains ou franciscains, et la même loi sera imposée à chacun de ses lieutenants, afin que la force militaire ne cesse jamais d'être au service de l'inspiration religieuse. Enfin, le conseil exécutif, comme qui dirait le cabinet de cette monarchie universelle, sera composé du roi et de deux évêques; et, pour qu'il n'y ait pas dans ce corps à trois têtes, dans cette trinité politique, deux esprits différents ou même opposés, l'esprit laïque et l'esprit ecclésiastique, Gampanella demande que le roi entre dans les ordres, probablement dans les ordres mineurs, afin qu'il puisse léguer le trône à sa postérité. De toutes les décisions émanées de ce ministère ou de ce petit conseil, on pourra en appeler au concile œcuménique, et du concile œcuménique au pape, qui juge, prononce et ordonne en dernier ressort. Tels seront les seuls rouages du gouvernement futur, gouvernement vraiment catholique, non seulement à cause du but religieux qu'il poursuit, mais parce qu'il doit s'étendre à toute la terre.

Jusqu'à présent, Gampanella, malgré ses hardiesses et ses chimères, ne paraît être qu'un ultramontain exagéré, un enfant perdu de saint Dominique et de saint Thomas; mais voici où se montrent déjà, sous la robe de l'inquisiteur utopiste, les aspirations de l'hérésiarque ou du révolutionnaire religieux. Toute

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monarchie universelle, à son avènement dans le monde, a, dit-il, apporté avec elle une nouvelle religion ou tout au moins une nouvelle philosophie. Une religion nouvelle paraît impossible; il faudra donc donner au moins un nouveau lustre à la religion ancienne, et ajouter de nouveaux rites à ceux qui existent ^ Il faudra surtout s'appliquer à réformer la philosophie et les sciences. On fermera l'école d'Aristote pour ouvrir celle de Platon et des stoïciens, beaucoup plus favorables au christianisme. On rendra obligatoire dans les universités l'enseignement de la doctrine de Telesio, qui, de toutes celles qui ont paru, s'accorde le mieux avec l'Écriture sainte et les Pères de l'Église. L'auteur n'est pas encore assez libre pour imposer de la même manière son propre système. On proscrira absolument l'étude du grec et de l'hébreu, parce que ces deux langues ont été la source de toute hérésie et de toute nouveauté, tous les hérétiques s'y appliquant avec passion. En revanche, on apprendra les mathématiques, l'astronomie, la cosmographie, la géographie et surtout l'astrologie judiciaire. A part la connaissance chimérique qui figure la dernière sur cette liste, ne croirait-on pas entendre nos modernes réformateurs, repoussant les lettres du domaine de l'éducation, et offrant pour unique aliment à l'intelligence l'étude des abstractions numériques et des réalités matérielles?

Il y a encore une autre partie de ce discours où Campanella nous découvre le fond de son âme et de

1 . Novam autem cum non semper liceat religionem institulere, veterem tanto magis illustrare ac ritibus augere débet, uhi supra, ch. x.

sa doctrine. C'est celle où il nous décrit les moyens de donner au monde le monarque annoncé par les astres et par les prophètes, et d'empêcher que la nature ne fasse défaut aux oracles. Jamais paroles plus cyniques n'ont été tracées par la plume d'un moine. On dirait des recettes à l'usage de quelque, intendant des haras. Mais nous allons retrouver toutes ces idées, exprimées d'une manière plus nette et plus résolue, dans les écrits de Campanella qu'il nous reste encore à étudier. Constatons, en attendant ce fait, que ceux qui ont pris Campanella pour un apôtre de la démocratie, pour un martyr du patriotisme et de la liberté, ont été le jouet d'une singulière illusion.

On sait que Platon, en appliquant ses idées philosophiques à la régénération de la société, s'est proposé trois types différents , mais dépendants les uns des autres et subordonnés à un même principe . Le premier , purement idéal , image accomplie de la perfection, est celui que nous présente la République. Le second, déjà moins élevé, mais encore très supérieur à l'état actuel même des nations les plus civilisées, a été exposé dans le dialogue des Lois. Enfin, le troisième, que le temps ne lui a pas permis de développer et sur lequel nous ne possédons que des indications générales, devait être assez rapproché des faits et des institutions du temps, pour être susceptible d'une réalisation immédiate. On dirait que Campanella s'est proposé le

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même plan ; car, dans son Discours sur la monarchie espagnole^ il se tient aussi près que possible de l'expérience et du monde réel, c'est-à-dire de l'état politic|ue du temps où il vivait; il s'en écarte un peu davantage dans son Traité de politique, et, enfui, dans la Cité du soleil, il n'écoute plus que lui-même, je veux dire son imagination. Mais comme il suit, dans ces trois ouvrages, un ordre tout à fait opposé à celui de Platon, il est permis de croire qu'il ne les à pas conçus simultanément, et qu'il a été conduit de l'un à l'autre tant par les événements que par les conséquences inattendues de son propre système.

On se rappelle que le gouvernement futur de la société, c|ue la monarchie universelle, telle qu'elle nous est présentée dans le Discours sur la monarchie espagnole, repose sur deux pouvoirs : le pape et le roi d'Espagne. Quoique le second soit entièrement subordonné au premier et n'ait pas d'autre tâche que d'exécuter sa volonté souveraine, sa puissance, sinon son autorité, est infinie, et il est à craindre qu'il ne se contente pas toujours du second rang. C'est ce que Campanella a très bien compris dans son Traité de politique. Aussi a-t-il soin, dans ce dernier ouvrage, de séparer l'une de l'autre, comme des combinaisons toutes ditlérentes, la monarchie universelle, la réunion de plusieurs empires entre les mains du roi (}i¥i?i\)di^nQ (communitas pluriwn imperiorum in variis climalibus' sub una monarchia), et la réunion du genre humain sous le pouvoir à la fois spirituel et temporel du pape {communitas omnium hominum sub specie humana et papatu). La première es inférieure à la seconde, et la puissance espagnole,

dit expressément Campanella, n'a pas d'autre but que de réunir les hommes, sous l'impulsion de la Providence, dans cette société plus générale qui est leur fin dernière ^

Avec ce nouveau principe, nous voyons apparaître un nouveau droit et toute une philosophie de l'histoire qui mérite d'être connue ; car elle a plus d'un trait de ressemblance avec celle qui a été prèchée par de Maistre dans son livre du Pape. Puis elle nous montre que la Cilé du soleil n'est pas une fantaisie, comme on pourrait le croire, ou un jeu innocent de l'imagination, mais qu'elle est le résultat suprême, l'expression complète et sincère de toutes les vues de Campanella sur la politique et sur la morale.

Dans l'ouvrage que nous avons analysé précédemment, le principe de l'hérédité est conservé au moins sur le trône, et le pape lui-même doit être choisi dans la maison d'Autriche. Ici Campanella affirme hardiment que l'autorité, de quelque nom qu'on l'appelle, et quelles que soient ses attributions, appartient au mérite et à la supériorité, que l'obéissance est le devoir de celui qui est sans capacité ou qui n'en a que de subalternes. Aalura imperat qui virtute prœstantior est. Natura servit qui virtute inferior vel vacuus. Une société qui reconnaît ce principe et qui le met en pratique, sans aucune exception, depuis le pouvoir suprême jusqu'aux charges les plus secondaires, voilà ce qu'on appelle une société naturelle, c'est-à-dire une société qui se gouverne selon les lois de la justice et de la raison, et où toutes les forces

1, Vnde videtur Hispanorum monarchia ad hanc fineni congregare mundum nutu Dei. Politic, liv. VIII, § 19.

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particulières sont employées au bien commun. Une société qui foule aux pieds ce principe et qui abandonne toutes les dignités à la naissance ou au privilège, est une société fondée sur la violence et qui sacrifie le bien public aux intérêts privés.

Mais le mérite qui est nécessaire à la société et qui doit être la condition du pouvoir, n'est pas le même dans tous les temps. En effet, il y a trois sortes de mérite, trois sortes de qualités qui maintiennent et maintiendront toujours l'inégalité entre les hommes : les qualités du corps, les qualités de l'esprit, les qualités du corps et de Tesprit réunies ensemble. De là, trois sortes de gouvernements, qui ont occupé tour à tour la scène de l'histoire, et qui ont été tous les trois également nécessaires à l'humanité : le gouvernement de la force, le gouvernement de la sagesse, le gouvernement de l'amour ; car l'amour, c'est la réunion de la sagesse et de la force et le principe dans lequel toutes deux se rencontrent et s'accordent entre elles.

Tant que les hommes ont eu à lutter contre les bêtes féroces, contre la force et les fléaux de la nature, ou contre les passions violentes qui les mettaient aux prises les uns avec les autres, ils ont eu besoin du premier de ces trois gouvernements, ils ont réclamé un bras vigoureux et un courage héroïque capables de les défendre. C'est ce pouvoir, fondé sur la force physique, que nous voyons pour la première fois représenté dans l'Écriture sainte sous les traits deNemrod, le fort chasseur devant le Seigneur.

Quand la force, au lieu d'être une protection pour les faibles, devint un instrument d'oppression et de

violence, alors elle fut détrônée par la sagesse, sans que la force disparût entièrement du sein de la société; mais au lieu de tenir le premier rang, elle n'eut plus que le second ; elle ne fut plus qu'un instrument au pouvoir de la justice et de la loi. L'avènement de la sagesse au gouvernement de la société est caractérisé dans l'Écriture et dans l'Histoire sainte par la législation de Moïse.

Enfin, quand la sagesse, dégénérant en hypocrisie et en sophisme, n'a plus servi qu'à tromper les hommes et à les corrompre comme cela arriva au temps des pharisiens et des scribes, alors une nouvelle révolution devint nécessaire, une révolution plus étonnante, plus merveilleuse que toutes celles qui s'étaient déjà accomplies : le règne de la sagesse fut remplacé par celui de l'amour ; à la loi de Moïse succéda l'Évangile.

Sans doute, dit Campanella, la loi de Moïse est d'origine divine; la loi de Moïse est une loi révélée ; mais une loi révélée aussi bien que les législations positives faites de main d'homme, comme le droit civil des Romains, peut contenir des dispositions de deux espèces : les unes empruntées à la loi naturelle, c'està-dire à la loi divine par excellence, à la loi éternelle; les autres appropriées au temps, aux circonstances, aux mœurs, au caractère, aux intérêts d'un peuple particulier. Telle est précisément la loi de Moïse. Elle contient une partie éternelle, à savoir : le Décalogue, fondement nécessaire de toute société; et une partie transitoire, variable, c'est-à dire les cérémonies que Dieu jugeait propres à agir sur l'imagination du peuple juif et les prescriptions hygiéniques rendues né-

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cessaires par le climat de la Palestine. L'Évangile a donc pu prendre la place du Pentateuque, sans que Dieu puisse être accusé d'inconstance, sans qu'on ait le droit de mettre en question l'origine divine de l'une ou de l'autre des deux lois.

Mais qu'est-ce qu'il faut entendre par le règne de l'Évangile, le règne de l'amoiir, le règne du Saint- Esprit? Est-ce le christianisme tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, avec une multitude de princes et d'États indépendants les uns des autres, avec la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel? Non, répond Campanella. Le règne de l'Évangile, c'est le règne de saint Pierre, le règne unique, absolu, de la papauté. Même en considérant la question d'un point de vue purement politique et humain, humaniter et politice loquendo, il est fiicile de se convaincre que le règne spirituel et temjjorel du pape n'est pas autre chose que le christianisme. En effet, à quelle autre situation donnerait-on la préférence? La division de la chrétienté entre plusieurs États indépendants, telle qu'elle existe aujourd'hui, c'est le règne de l'erreur et de la confusion ; c'est l'hérésie et l'infidélité même placées sur la même ligne que la vérité ; car chaque État, pour subsister et conserver son indépendance, a besoin d'une religion distincte.

Chaque État nouveau qui apparaît dans le monde apporte avec lui une religion nouvelle. Aimerait-on mieux la monarchie universelle sous le sceptre d'un empereur ou d'un roi, d'un prince purement temporel? Ce système n'offre pas moins de dangers que le précédent, car, de deux choses l'une : ou ce monarque tout-puissant, restant dans les voies de l'orthodoxie,

mais ne pouvant abdiquer sa puissance et se regarder comme le subalterne de l'autorité spirituelle, réduira si bien les attributions du pape qu'il en fera simplement son chapelain; ou bien il se laissera glisser sur la pente de l'hérésie et cherchera à entraîner après lui, par la séduction ou par la force, tous les peuples soumis à son pouvoir. Donc, il faut que le pape gouverne seul toute la terre, comme prêtre et comme roi, réunissant dans sa main les deux glaives, et nous offrant une image complète de la divinité, associant comme elle la puissance et l'intelligence par l'amour. C'est à lui qu'il appartient d'être l'arbitre de la paix et de la guerre, déjuger les différends qui s'élèvent entre les hommes, de contenir la force, d'être l'appui de la faiblesse, et d'employer au triomphe de la vérité, aux conquêtes de la foi, les armes que la chrétienté tourne aujourd'hui contre elle-même *. Ce système, que Gampanella appelle le sacerdoce armé, armatum sacerdûtium, ne diffère en rien de celui que de Maistre a soutenu au commencement de ce siècle ; et il est permis de supposer que c'est au dominicain de Stilo que l'auteur du livre du Pape et des Soirées de Saint-Pétersbourg en doit la première idée.

Ce n'est pas assez pour Campanella de s'appuyer sur la logique, il invoque à l'appui de sa doctrine le témoignage des faits. Il se fait à son usage une philosophie de l'histoire qui peut soutenir la comparaison avec beaucoup d'autres théories de la même nature. L'humanité, selon lui, tourne dans un cercle

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