Politic , ch. XI
toutes les conditions actuelles de la vie humaine et même des forces de la nature, il croit fermement que le type de perfection qu'il place devant nos yeux sera réalisé un jour et dans un avenir assez prochain. Les révolutions et les bouleversements dont il est témoin, les changements qui se sont accomplis dans la politique et dans la religion, les récentes découvertes de la science, la conquête du Nouveau-Monde, tous ces faits, avec les signes que son imagination découvre dans les astres, lui annoncent que le monde va se transfigurer, que l'humanité va entrer dans une vie nouvelle, qu'une nouvelle Jérusalem est prête à nous recevoir dans ses murs.
• Et d'abord, où existe la Cité du soleil? Pourquoi la nomme-t-on ainsi?. Elle existe sur notre terre, dans une région équatoriale, récemment découverte par un capitaine de vaisseau génois, qui rend compte au grand maître des Hospitaliers de tout ce qu'il a vu dans cette merveilleuse ville. Le nom qui la désigne lui vient tout à la fois de sa situation géographique, de l'hommage qu'elle rend au soleil comme à la plus parfaite image de la divinité, et du titre qu'elle a donné à son premier magistrat.
Je ferai grâce au lecteur de la description matérielle que nous en donne avec trop de conscience le nouveau Christophe Colomb. Je ne parlerai ni de ses sept enceintes, ni de ses sept remparts, ni de son temple à deux coupoles et à deux rangs de colonnes; je m'occuperai uniquement du peuple qu'elle renferme, de son gouvernement, de ses mœurs et de ses lois, de sa constitution politique, économique et sociale.
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La constitution politique du peuple solarien est, comme on peut s'y attendre, la théocratie pure, une théocratie pousséejusqu'aux dernières conséquences de son principe, et qui a une étroite ressemblance avec celle que Gampanella nous a déjà présentée dans ses œuvres antérieures. Le cliefde la république s'appelle le soleil ou le métaphijsicien, et parce qu'il doit être le centre de tout le système, le foyer de toute activité, de toute lumière, de toute vie, et parce qu'il doit embrasser dans leur unité philosophique toutes les connaissances dont la société a besoin pour sa conservation et son perfectionnement. Il est à la fois le chef de l'État et le chef de l'Église, l'arbitre suprême du temporel et du spirituel, le juge en dernier ressort et sans appel de toute question politique, religieuse et judiciaire. Il est nommé à vie, comme le souverain pontife, par une assemblée de magistrats qui est en même temps un collège de prêtres, puisque les deux titres sont inséparables; il ne peut quitter le pouvoir que sur une abdication volontaire en faveur d'un plus digne. •
Il a sous ses ordres trois ministres créés comme lui par l'élection et nommés à vie, et qui représentent les trois attributs, les trois conditions nécessaires de toute existence, de l'existence humaine comme de l'existence divine, des êtres collectifs comme des êtres individuels. Ils s'appellent jîm'ssance, sagesse et amour. Puissance a dans ses attributs la paix et la guerre, la diplomatie et les arts militaires; par conséquent, les diplomates, l'armée et les arsenaux. Il est tout à la fois, comme nous dirions aujourd'hui, ministre de la guerre et des affaires exté-
Heures. Sagesse réunit dans ses mains les portefeuilles de l'instruction publique, des travaux publics et des beaux-arts. Il pourvoit à tout ce qui nourrit et développe, soit l'intelligence, soit l'adresse de riiomme. 11 a sous son commandement les savants, les artistes, les artisans et les écoles. Il fait rédiger sous ses ordres une Encyclopédie complète des connaissances humaines, appelée de son nom\e Livre de la Sagesse, et il a soin que ce livre soit easeigné partout dans la mesure oîi il peut être compris par chaque intelligence et par chaque âge. Il veille à ce que toutes les sciences et tous les arts soient représentés aux yeux, sur les murailles et dans les temples, par des peintures ou des sentences qui en rappellent les résultats généraux, et qui forment une sorte d'Encyclopédie illustrée à l'usage du peuple. Amow a une tâche encore plus difficile, ou au moins plus délicate, que je ne puis définir très clairement ici, mais sur laquelle je reviendrai bientôt. Qu'il me suffise de dire que ce ministre est chargé de tout ce qui se rapporte à la propagation, à la conservation et à l'amélioration physique de l'espèce. Il répond en partie à ce qu'on appelle, dans l'empire chinois, le ministre de la population. Les relations des deux sexes, l'éducation physique des nouveaunés, l'agriculture, la médecine, la pharmacie, et même l'art culinaire, voilà ce qui compose son vaste domaine.
Dans ces triumvirs, comme Gampanella les appelle quelquefois, on reconnaîtra sans peine le conseil exécutif qu'il nous a déjà proposé dans le Discours sur la monarchie espagnole, comme dans le soleil ou le meta-
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physicien Von a déjà reconnu une transformation du pape.
Ce gouvernement a pour conseil l'assemblée des magistrats, laquelle est eu même temps le collège des prêtres. C'est dans son sein que sont proposées et discutées toutes les nominations, toutes les mesures d'ordre public, tous les projets de loi que le conseil souverain reste libre d'adopter ou de rejeter. Enfin, il y a aussi des assemblées du peuple où -sont admis tous les citoyens âgés de plus de vingt ans, et dont le rôle parait décider uniquement de la paix et de la guerre. Pour tout le reste, le corps sacerdotal est absolument le maître et des particuliers et de l'État, puisqu'il réunit au sacerdoce tous les autres pouvoirs. Chaque prêtre, depuis le Soleil jusqu'au dernier membre de la hiérarchie, exerce les fonctions de juge dans la limite des attributions auxquelles il préside comme administrateur. Il peut condamner à mort, à l'exil, à la mutilation, en vertu de la loi du talion ressuscitée dans le code de cette république. Il n'y a d'autre recours contre sa décision que l'appel à un tribunal supérieur, c'est-à-dire à un prêtre d'un ordre plus élevé.
11 y a dans ce régime quelque chose de plus odieux encore que le despotisme : c'est la confession employée comme moyen de gouvernement. Ce magistrat chargé de réprimer et de punir tous les actes, toutes les paroles qu'il croit répréhensibles, non content d'exercer également son pouvoir sur l'ordre civil et sur l'ordre religieux, d'imposer également aux citoyens des croyances et des lois, peut pénétrer comme prêtre, comme confesseur, dans les replis les
plus cachés de leur conscience. Il a droit d'exiger qu'on livre à son œil investigateur non seulement ses actions les plus secrètes, mais ses pensées et ses sentiments. La confession est un devoir imposé à tous. Les simples particuliers se confessent aux prêtres, les prêtres aux triumvirs, les triumvirs au Soleil, et celui-ci à Dieu, en présence de tout le peuple. Mais les prêtres ou magistrats inférieurs, en même temps qu'ils font l'aveu de leurs propres fautes, rapportent aux triumvirs, et par ceux-ci au chef de l'Etat, tout ce que leur a appris la confession populaire. De cette manière, rien n'est ignoré dans les conseils du gouvernement; le mal est étouffé à sa naissance, les mauvais desseins sont prévenus aussitôt que formés ; le Soleil et ses ministres, cette trinité politique, sondent comme Dieu lui-même les reins et les cœurs.
Je ne m'arrête pas à ce qu'il y a de sacrilège aux yeux des philosophes comme à ceux des croyants, à faire ainsi des épanchements les plus intimes de l'àme humaine, de ses entretiens avec Dieu, un document officiel à l'usage de la police; je veux dire seulement que le but de cette odieuse mesure est facile à saisir : c'est de faire que la conscience de l'individu, constamment ouverte, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux visites domiciliaires et livrée à la même répression que sa conduite extérieure, se confonde entièrement avec la conscience du gouvernement, avec Tordre qui doit régner dans la république ; c'est de faire, en un mot, que la personne morale disparaisse pour faire place à cette personne collective qui s'appelle l'État.
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Mais l'homme une fois asservi dans sa conscience, et anéanti autant que cela est possible dans sa personne morale, comment pourrait-on lui laisser la propriété et la famille? La propriété, c'est la manifestation extérieure et la garantie de la personne humaine. C'est notre âme, notre volonté devenue visible, en quelque sorte, dans les choses qu'elle s'est assimilées par le travail ou par le dévouement des autres, qui lui offrent un refuge contre la servitude. La famille, c'est l'âme qui relève, qui purifie par l'amour et par le devoir les instincts généraux de notre nature physique, et qui s'étend hors d'elle-même par le sacrifice. Je n'aime pas les membres de ma famille comme j'aime mes semblables et mes concitoyens, par la puissance d'un sentiment général ou pour obéir à une loi ; je les aime parce qu'ils sont moi-môme, la meilleure, la plus aimable et la plus chère partie de moi. Repoussant de toutes ses forces le principe, c'est-à-dire la personnahté humaine, comme la source de la corruption, de l'égoïsme, des divisions et des crimes que nous voyons dans le monde, un esprit aussi logique que Campanella n'en a pu admettre les conséquences. Il supprime donc la propriété et la famille, mais non comme on l'a dit très faussement, pour y substituer la communauté des biens et des femmes.
Tous les biens appartiennent sans doute à l'État ou à la communauté, mais tous les citoyens n'en jouissent pas également. Campanella ne dit pas comme certains utopistes contemporains : « A chacun suivant ses besoins » ; mais à chacun suivant son mérite, sauf le nécessaire, qui sera accordé à tous. Quoique les tables communes soient en usage dans l'JÉtat du Soleil,
comme à Sparte et dans la république de Platon, les aliments ne sont pas pour tous de la même qualité. A ceux qui montrent le plus d'aptitude et le plus de zèle pour le service de la république, et à ceux qui occupent dans son sein les rangs les plus élevés, les morceaux les plus succulents et les plus délicats; aux autres, le reste. Il en est de même pour les vêtements, dont la forme reste invariable, mais qui sont d'un tissu plus ou moins précieux ou d'une couleur plus ou moins éclatante selon les conditions et les services de celui qui les porte.
Au reste, ces deux choses: la condition et les services, se confondent entièrement dans la Cité du Soleil, car c'est par les services d'un homme qu'on jugera de son aptitude ; c'est en raison de son aptitude qu'il sera classé parmi les magistrats, les artistes et les savants, ou parmi les artisans de la ville, ou bien enfin parmi les laboureurs et les ouvriers de la campagne. C'est entre ces trois corps principaux que se partage la société solarienne, et dans chacun d'eux il y a des degrés, des magistratures subalternes qui sont distribuées de la même manière. Campanella ne dit pas comme l'école de Saint-Simon : « On sera classé suivant sa capacité et rétribué suivant ses œuvres ». Les œuvres et la capacité se réunissent, selon lui, eu une seule mesure du mérite, car la dernière n'est constatée que par les premières. Tout ce que le solarien est capable de faire, il le fait, et voici pourquoi : c'est que l'éducation sera dirigée avec tant d'art et les travaux dis^ tribués avec tant de sagesse, que personne n'aura jamais d'autre profession que celle qu'il éprouve le besoin d'exercer ou celle qui s'accorde le mieux avec
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ses dispositions, son caractère, ses penchants, ses goûts et la constellation sous laquelle il est né. Nous trouvons ici, comme dans l'Utopie de Morus, la célèbre doctrine du travail attrayant. Gampanella a su combiner avec art les deux systèmes si différents de Saint-Simon et de Charles Fourier.
Grâce à cette organisation, tout solarien a une profession ; car il est sans exemple qu'un homme ne soit absolument propre à rien ; toute profession est une fonction publique rétribuée par l'État; et cette rémunération, acquittée en nature, pour être consommée immédiatement, est la seule chose qui appartienne à l'individu. C'est dire que rien ne lui appartient, qu'il est l'esclave encore plus que le fonctionnaire de l'État, que la propriété n'existe point.
La famille et l'institution qui en est la base, le mariage, devaient suivre nécessairement le sort de la propriété ; car, donnez à un homme une femme et des enfants, vous lui accordez le droit, vous lui imposez le devoir d'étendre sur ces êtres sa protection et son dévouement, vous les arrachez tous ensemble à la toute-puissance de l'État, vous les placez au-dessus de la servitude, soit individuelle, soit collective. Voilà pourquoi la famille est absolument incompatible avec l'esclavage, et cela doit suffire pour faire de l'esclavage la plus immorale et la plus immonde de toutes les institutions. Donnez à un homme une femme et des enfants, il faut que vous lui permettiez de pourvoir à leur entretien, à leur éducation, à leur bien-être ; il faut que vous lui permettiez d'assurer leur avenir aussi bien que leur
condition présente ; en un mot, il faut que vous lui laissiez la propriété. La liberté détruite, ou, ce qui revient au même, l'État devenu le maître absolu de l'individu et la propriété abolie, le mariage et la famille sont impossibles.
Ne croyez pas cependant que Gampanella ait adopté la communauté des femmes. Cette monstrueuse aberration lui a été imputée à tort ; il la repousse avec horreur, et non sans raison, parce qu'elle est inconciliable, je ne dirai pas avec sa morale, qui a des indulgences tout à fait imprévues, mais avec son système politique. Les hommes et les femmes n'appartiennent les uns aux autres, ni individuellement, ni collectivement, ni en particulier, ni en masse, ni sous la forme du mariage, ni sous celle de la communauté ; ils appartiennent à L'État, ils forment une sorte d'ouvriers nationaux ou de fonctionnaires publics dont la tâche est de créer la postérité, les citoyens futurs de la république solarienne. Aussi l'État, ou en son nom le gouvernement, a-t-il soin d'exercer la plus minutieuse surveillance sur tout ce qui concerne cette partie mystérieuse et délicate des relations humaines. C'est lui et non la passion individuelle qui assortit les couples, qui associe la beauté à la beauté, la jeunesse à la jeunesse, la vivacité avec la langueur, la mollesse avec la force. C'est lui aussi qui, sur les conseils de la médecine, de la physiologie, de l'esthétique et de l'astrologie judiciaire, détermine l'âge, le Heu, le moment. C'est à cette fm qu'est institué le ministre de l'amour et son nombreux cortège de fonctionnaires de tout grade, de tout ordre, choisis également
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dans les deux sexes. « Quoi ! s'écrie Campanella, vous attachez le plus grand prix à avoir de belles races de chiens et de chevaux, et vous abandonnez au hasard la race humaine ! » Ce qui achève de nous convaincre que Campanella n'a jamais voulu, dans le sens brutal du mot, la communauté des femmes, mais que son dessein était seulement de faire du mariage une véritable fonction publique, où, comme dans toutes les autres, chacun devait être classé selon sa capacité, pour le plus grand bien de la patrie, c'est que la femme, dès qu'elle est reconnue stérile, rentre dans sa liberté et peut disposer d'elle-même en faveur de celui qu'elle aime. La femme enceinte est considérée comme en vacances, et jouit dans cet intervalle des mêmes prérogatives que la femme stérile. Ces idées sont très réfléchies, très arrêtées chez Campanella ; car il y revient à plusieurs reprises, particulièrement dans son traité cV Economique. « Le mariage, dit-il, tel qu'il est consacré par la religion et par les lois, n'a été établi que pour éviter un plus grand mal, à savoir, la communauté des brutes ; mais il est lui-même un mal, comparé aux besoins de la société à venir, de la société selon Dieu et selon la raison. »
On devine facilement la morale qui découle de ce système et qui en même temps lui sert de base. La vertu n'a aucun prix par elle-même ; elle n'est pas le but le plus élevé, la fin véritable de notre existence, le seul bien vraiment digne de ce nom, et pour lequel il faut être prêt à sacrifier tous les autres. Elle n'a plus qu'une valeur économique et sociale; elle n'est plus qu'un instrument ou une
condition du bonheur commun. En un mot, elle doit être utile. Tel est le caractère de toutes les vertus particulières recommandées par Campanella : du courage, sans lequel la patrie est sans défense ; de la chasteté, qui est obligatoire seulement jusqu'à dix-neuf ans pour les femmes et jusqu'à vingt et un ans pour les hommes, et est considérée comme une condition de fécondité et de force ; de la justice, qui n'est que l'obéissance aux lois et le fondement indispensable de la société; de la sobriété, qui n'est qu'une partie de l'hygiène; de l'adresse, qui est nécessaire à la production matérielle ; et enfin de la gaieté ou de la bonne humeur. La bonne humeur est une vertu dans la cité du Soleil, et cela se comprend, car elle sert à notre agrément et à celui des autres. Il y a des maîtres particuliers qui enseignent la bonne humeur comme il y en a d'autres qui enseignent le courage, la sobriété, la justice, et l'on est puni quand on la perd. Rien n'est plus injuste, même dans les idées de Campanella, puisque nos vices et nos vertus, d'après lui, sont un effet de notre constitution et de l'influence céleste, astrologique, sous laquelle nous sommes nés, et qu'un moyen infaillible d'avoir des citoyens vertueux, c'est de veiller à ce qu'ils naissent dans les conditions les plus favorables.
La religion qu'on professe et le culte qu'on pratique dans la cité du soleil sont parfaitement d'accord avec cette morale. La religion, c'est la métaphysique de Campanella, telle quejeviens de la faire connaître, avec quelques propositions nouvelles qui sont le renversement de ce qui restait en lui de sa vieille
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foi. Ainsi, au lieu de la création telle que l'enseigne l'Écriture, il n'admet qu'une série de révolutions cosmogoniques comme celles qu'on trouve dans la physique stoïcienne et, en général, dans toutes les philosopliies panthéistes. Notre monde a commencé, sans doute, mais il est formé des débris d'un monde antérieur, qui lui-même a été précédé par beaucoup d'autres. Tous sont arrivés, et le nôtre arrivera comme eux, par la vieillesse et la décadence, à une fm inévitable. Le néant, dans le sens propre du mot, n'a jamais existé et n'existe nulle part. L'être est partout, c'est-à-dire que tout est en Dieu, que Dieu est tout. Il est, pour me servir d'une image de Gampanella, la mer et les poissons.
Au lieu du péché originel, c'est une grande perturbation cosmogonique arrivée dans le monde par une nouvelle inclinaison des astres ou par le changement des absides. Du reste, le péché est une chose négative ; c'est une déficience, non une cause efficiente, c'est-à-dire une chose qui manque, non une chose qui existe et qui agit réellement. Or, la déficience étant inséparable d'une nature finie, l'homme a péché par cela seul qu'il est venu au monde. L'hérédité du péché, ce n'est que l'hérédité des maux qui en sont inséparables. Quand on a négligé les lois de la prudence, de la sobriété, de la génération, on laisse après soi des descendants misérables, faibles et vicieux, mais non coupables.
Au lieu du dogme de l'immortalité de l'âme, c'est une renaissance cosmogonique ; notre âme se réunira aux esprits qui habitent les astres et avec lesquels elle a le plus de ressemblance, selon la vie qu'elle a
menée sur la terre. Campanella est un des ancêtres de M. Jean Reynaud.
Le culte des solariens, c'est celui de la nature, un culte approprié à une religion panthéiste. Il honore non seulement la sagesse et l'amour, mais la force. Ses hommages s'adressent aux grands hommes de tous les âges et de toutes les nations, et à tous les genres d'héroïsme, à celui du courage, à celui de la passion, comme à celui de la vérité, de la religion et de la science. Les cérémonies religieuses se composent en partie de danses exécutées sous les portiques du temple par des groupes choisis pour leur grâce et leur beauté, ainsi que cela se pratiquait chez les anciens. On célèbre les quatre saisons, la nouvelle et la pleine lune, et l'on honore les astres, particulièrement le soleil, comme des statues vivantes de la divinité. Les solariens admettent aussi le sacrifice. Chaque année, un de leurs concitoyens, pour expier les péchés de la république, se condamne, pendant un laps de temps déterminé, aux tortures de la faim.
En compensation de ces théories indulgentes, l'intolérance la plus inplacable préside aux relations des solariens avec les autres peuples. Ils propagent leur philosophie, leur religion, leurs moeurs et leurs lois par la voix des armes. Ils ne se promettent de paix et de relâche que lorsqu'ils auront conquis toute la terre. Au reste ils ne veulent la conquérir que pour le triomphe de la vérité et son propre bonheur.
Soumettre un tel système à la critique, c'est se ménager un facile triomphe. Il suffit de résumer en quelques mots la conclusion qu'on en peut tirer. Il nous offre, comme diraient les géomètres, une réfu-
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tation par l'absurde de cette vieille doctrine qui soumet à un même pouvoir l'ordre temporel et l'ordre spirituel, ou de cette autre chimère, non moins ancienne ni moins tyrannique, qui veut absorber l'individu dans l'État. Il nous apprend à nous garder des excès de l'autorité comme de ceux de la liberté. Il nous donne la preuve que le panthéisme est la source première de toutes ces théories qui méconnaissent la liberté et qui outragent la conscience. Il nous montre que ces idées, même quand elles revêtent une forme religieuse, ne sont pas moins funestes à la religion qu'à la raison et à la dignité personnelle de l'homme.