HARRINGTON
Nous sommes frappés des contrastes que nous offre la vie réelle ; il y en a de bien plus profonds dans les œuvres delà spéculation, surtout quand la spéculation, dédaignant les leçons de l'histoire et le vivant témoignage de la conscience, ne s'attache qu'à des abstractions, ne se repose dans un principe qu'après l'avoir épuisé, et se croit arrivée à la perfection quand elle a atteint l'impossible. Le dernier terme des recherches de Gampanella, le but le plus élevé de ses vœux pour l'humanité et pour une société chrétienne telle qu'il la comprend, c'est l'unité la plus parfaite dans l'Étatau détriment de l'individu, c'est la destruction de la propriété, l'asservissement de la conscience, la confusion de tous les pouvoirs en un pouvoir unique, à la fois politique et religieux.
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Aussi chimérique au fond que le moine italien, James Harrington nous transporte à l'extrémité opposée. Pour lui, la liberté ou la puissance individuelle est la première condition d'un État stable et heureux, et la liberté individuelle a elle-même pour fondement et pour garantie la propriété. Pour lui aussi, la réunion de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul est la plus funeste et la plus faible de toutes les organisations sociales. Il faut que les pouvoirs soient divisés et se balancent entre eux ; les pouvoirs civils, à plus forte raison les pouvoirs politiques et religieux. Il faut que l'individu reste maître de sa croyance encore plus que de sa personne et de sa fortune.
Si la connaissance de la vie de Campanella nous a été utile pour apprécier et, à certains égards, pour comprendre sa doctrine, j'ai les mêmes motifs pour raconter celle de Harrington, car je connais peu de réformateurs aussi sincères, aussi convaincus, aussi constants, et chez qui les idées et les actions soient si complètement d'accord entre elles. Ce que je dirai de la vie de Harrington, je l'emprunterai en grande partie à la biographie si intéressante et si animée que lui a consacrée son admirateur, Jean Toland, mais j'aurai soin de distinguer les faits des jugements passionnés de l'apologiste et du sectaire.
Harrington, ce défenseur ardent de la liberté politique, cet apologiste passionné de l'égalité et de la démocratie, appartenait à une des plus anciennes,
à une des plus nobles familles du Rutlandshire, et I on peut dire de la Grande-Bretagne. Il comptait parmi ses ancêtres huit ducs, trois marquis, dix-sept comtes, vingt-sept vicomtes, trente-six barons et seize chevaliers de l'ordre de la Jarretière. Né à Upton, dans le comté de Northampton, en 1611, il étudia d'abord, avec autant de succès que d'ardeur, à l'université d'Oxford, les langues anciennes, puis il s'appliqua avec le même goût aux langues vivantes, et la mort de son père l'ayant laissé libre de sa personne et maître d'une grande fortune, il résolut d'achever son éducation par les voyages.
Il se rendit d'abord en Hollande, qui était alors tout à la fois pour la jeune noblesse anglaise une école militaire et une école politique. Les États-Unis néerlandais, récemment affranchis du joug de l'Espagne, ne séparaient pas le patriotisme de l'amour de la liberté, ni l'amour de la liberté du respect des lois. « Avant d'avoir quitté l'Angleterre, disait plus tard Harrington, je ne connaissais l'anarchie, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie, l'oligarchie que comme des mots durs à prononcer, dont je n'avais trouvé la signification que dans le dictionnaire. » Entré au régiment de lord Graven, il fréquenta la cour du prince d'Orange et celle de la reine de Bohême, dont le mari, chassé de ses États et abandonné par son beau -père, l'avait laissée dans la nécessité de chercher un refuge à La Haye. Mais cette vie oisive ne put convenir longtemps à notre jeune philosophe. Malgré les douces relations qu'il avait formées dans la capitale de la Hollande, malgré la bienveillance et la considération qu'il avait su y
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acquérir, plus encore par son esprit que par sa naissance, il voulut donner suite à ses desseins et parcourut successivement le Danemark, rAllemagne, la France et l'Italie.
De retour en Angleterre, à l'époque où éclata la guerre civile, il s'efforça de concilier ensemble l'intérêt que lui inspirait la cause du parlement et le respect traditionnel qu'il gardait encore à la royauté. Aussi fut-il renié par les deux partis et regardé comme un homme absolument étranger aux idées de son temps. G'estpourcette raison même qu'il fut placé, en 1646, près de la personne de Charles P"", quand ce malheureux monarque dut quitter Newcastle pour se rapprocher de Londres. Le roi goûta beaucoup les charmes de son esprit et de sa conversation, et liarrington, revêtu du titre de gentilhomme de la chambre (bedchamber s groom), serviteur aussi respectueux et aussi fidèle qu'il l'eût été dans les plus beaux jours de la monarchie, ne le quitta plus qu'au pied de l'échafaud. C'est immédiatement après ce terrible événement que, renonçant à prendre part aux agitations de son pays, il s'ensevelit dans la retraite pour écrire son Oceana.
Que s'était-il passé en lui depuis la mort du roi, et quel but se proposait-il en composant ce livre? S'il était resté fidèle à la cause monarchique, comme sa conduite envers Charles P'^ semble le faire croire, pourquoi ne se joignait-il pas au parti des cavaliers? Si le vieux parti royaliste lui paraissait trop absolu, et s'il se sentait entraîné vers la royauté constitutionnelle, qui triompha plus tard avec Guillaume III et les whigs, pourquoi écrivait-il un plan
de république fondée sur l'égalité et la démocratie? Enfin, républicain, pourquoi n'était- il pas avec Gromwell? Tout s'explique par la nature des convictions de Harrington. Selon lui, le pouvoir politique doit s'étendre dans la même proportion que la propriété. Tant que le territoire était partagé entre la royauté et la noblesse, la royauté et la noblesse devaient aussi se partager le pouvoir politique et se soutenir mutuellement. Depuis que la dynastie des Tudors, à commencer par Henri VII, avait rompu cet équilibre et fait passer une grande partie des biens féodaux dans la bourgeoisie, le pouvoir royal, dégénéré en despotisme, réclamait le contre-poids du parlement. Maintenant que le parlement, après avoir renversé la royauté, se trouvait asservi à son tour par un homme, par un dictateur, il n'y avait plus rien à garder des vieilles institutions; l'Angleterre était en pleine révolution, en pleine anarchie, et on pouvait lui proposer une constitution nouvelle , fondée sur la seule raison , c'est-à-dire la meilleure constitution possible, aussi éloignée des habitudes de la monarchie féodale ou de l'absolutisme éphémère des Stuarts, que de la dictature révolutionnaire du Protecteur. Tel est précisément le but de VOceana.
Ce livre n'était pas encore publié, l'auteur venait seulement d'y mettre la dernière main, que déjà l'on en connaissait l'esprit, le plan, et surtout certains passages où le grand Olivier, désigné sous le nom d' OlpJiaiis Megaletor, était peint avec des couleurs médiocrement flatteuses. Aussi le Protecteur décida-t-il que l'ouvrage ne paraîtrait pas,
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c'est-à-dire que la nouvelle république n'existerait même pas sur le papier. Ses émissaires se saisirent du manuscrit et le placèrent sous bonne garde à Wliiteliall. Mais à moins de les détruire l'un et l'autre d'un même coup, il n'est pas facile de faire renoncer un auteur à son œuvre, surtout quand il s'agit d'un homme qui croit, comme la sibylle, avoir apporté dans ses feuilles les destinées de Rome et de l'univers, et quand cet homme, à la persévérance du caractère, à la puissance des convictions, joint autant d'esprit que Harrington. Voici à quel expédient celui-ci eut recours pour recouvrer le manuscrit de VOceana.
Le lord Protecteur avait une fille qu'il aimait tendrement, et qui jouait au naturel, dit Toland, le rôle de princesse. C'était lady Claypole, excellente âme, dont la vanité de parvenue était amplement rachetée par le plaisir de faire du bien. Connaissant l'ascendant qu'elle avait sur son père, sachant qu'elle ne s'en servait jamais que pour protéger la faiblesse et soulager l'infortune, Harrington, immédiatement après la spoliation dont il était victime, se présente chez e'ie, et comme beaucoup d'autres, comme de plus grands seigneurs que lui, est obligé de faire antichambre. Dans l'intervalle, vient à passer un très jeune enfant, la fille de lady Claypole. Harrington, la prenant dans ses bras, la retient à force de caresses et de douces paroles, jusqu'à ce que la mère, lady Claypole en personne, vienne la réclamer. « Il était temps, s'écrie l'auteur, aussitôt qu'il l'aperçoit ; il était temps que vous vinssiez, car j'allais vous enlever votre fille. — Me l'enlever! et
pourquoi? Elle n'est pas encore d'un âge où une femme peut avoir à craindre un malheur de cette nature. — Sans doute ; aussi n'est-ce point par amour que je l'aurais enlevée, mais par vengeance. — Je ne comprends pas. — Votre père m'a ravi mon enfant, à moi ; je voulais vous prendre le vôtre. — Mon père a bien assez de ses propres enfants, et je ne me figure pas qu'il dérobe ceux des autres. — Ce n'est pas cela, milady; je veux parler d'un enfant de mon cerveau. » — Et là-dessus Harrington raconte ce qui s'était passé. Lady Glaypole lui promet son intercession, et, quelques jours après, le manuscrit est retourné dans les mains de l'auteur ; un peu plus tard, il sort de la presse et est dévoré avec avidité par les yeux du public.
Ce qu'il y a de plus piquant dans cette aventure, c'est que VOceana, en voyant le jour pour la première fois en 1656, était dédié à Cromwell. Cette dédicace étrange, qu'il avait annoncée d'avance à lady Claypole, n'était dans l'intention de Harrington ni un acte de faiblesse ou de dissimulation, ni un trait de satire; c'était simplement un avis, ou, si l'on veut, une prière. Harrington avait la ferme croyance qu'une nouvelle organisation de la société ne pouvait pas être faite de pièces et de morceaux par une assemblée délibérante, mais qu'elle devait être imposée par la dictature. C'est ainsi que Campanella invoquait l'épée du roi d'Espagne, et Charles Fourier celle d'un despote quelconque, pour introduire ses théories dans la vie réelle. Mais cela même accuse le système de Harrington d'être complètement étranger à la société, et, par conséquent, de n'être qu'une utopie.
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Quoi qu'il en soit, Gromwell se tira assez bien de cet honneur un peu embarrassant pour lui. « Je désapprouve, dit-il, aussi bien que personne le gouvernement d'un seul; mais j'ai été obligé de prendre la charge d'un haut constable pour maintenir la paix entre les différents partis qui se partagent la nation, car j'ai vu que, livrés à eux-mêmes, ils ne voulaient accepter aucune forme de gouvernement, et qu'ils ne dépensaient leurs forces qu'à renverser les desseins les uns des autres, et à se détruire mutuellement*. » Il dit aussi, et, je crois, avec plus de sincérité : a Puisque l'épée a été remise en mes mains, je ne la quitterai point pour une feuille de papier. »
Non content de répandre ses idées par la voie de la presse, Harrington essaya de les propager par la parole, et c'est dans ce but qu'il fonda, dans un hôtel delà place de Westminster, une société républicaine ou un club qui s'inspirait de ses doctrines et dont il était le chef. Des hommes très remarquables entrèrent dans cette association et attirèrent sur elle les regards jusqu'au moment où elle fut dissoute par ordre supérieur. Cet événement eut lieu sous le règne de Charles 11, peu de temps après la restauration. Harrington n'ayant pas la liberté de parler, se remit à écrire et reproduisit la pensée de VOceana sous une forme plus populaire et plus vive ; mais la plume lui fut interdite comme la parole, et il lui arriva encore un plus grand malheur, s'il y en a un plus grand pour un noble esprit que d'enfouir en lui-même et d'éteindre dans un honteux silence l'idée
i. Vie de Harrington, par Toland, édit. 1730, p, xxj.
qu'il croit être le salut de l'avenir et le bonheur du genre humain. Enveloppé dans une accusation de haute trahison, il fut arrêté le 28 décembre 1661, et, après cinq mois de détention rigoureuse dans la Tour de Londres, dans le même cachot peut-être d'où un autre utopiste, le malheureux Thomas Morus, n'était sorti un siècle auparavant que pour monter sur l'échafaud, il comparut enfin, non devant des juges, mais devant des commissaires royaux chargés seulement de l'interroger. Sa défense fut très noble et très courageuse. Comme on lui reprochait d'écrire sur la politique, lui, un simple particulier : « Ce ne sont que des particuliers, répondit-il, qui ont écrit sur la politique et qui ont laissé sur ces matières les plus admirables ouvrages. L'un s'appelle Platon, l'autre Aristote, un troisième Tite-Live, un quatrième Machiavel. Milord, je puis résumer en très peu de mots la poh tique d' Aristote. Il donne le nom de monarchie barbare à celle où le peuple ne prend aucune part, parson vote, à l'œuvre de la législation. Il appelle monarchie héroïque celle où le peuple, par son vote, participe à la confection des lois, et il ajoute que la liberté n'existe que dans la démocratie. » L'un des commissaires montrant à ces mots quelque impatience, il continua en ces termes : <s. Ainsi parle Aristote; moi, je n'en ai jamais dit autant. Et sous quel prince vivait Aristote? N'est-ce passons Alexandre, le plus grand prince du monde? Accordez-moi, milord, la grâce de vous demander si Alexandre a fait pendre Aristote, ou s'il l'a seulement persécuté. Tite-Live est un écrivain passionné pour la cause de la république. N'écrivait-ilpas sous
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le règne de César Auguste? César a-t-il fait pendre Tite- Live? César a-t-il persécuté Tite-Live?Quel républicain que Machiavel ! Cependant il a écrit sous les Médicis, pendant que les Médicis étaient princes de Florence. Ont-ils fait pendre Machiavel ou l'ont-ils persécuté? Je n'ai pas fait autre chose que ce qu'ont fait les plus grands écrivains politiques. Le roi ne fera pas autre chose que ce qu'ont fait les plus grands princes. Mais, mi'iord, aucun de ces auteurs n'aurait pu dire pour sa défense ce que je puis dire pour la mienne : Je n'ai pas écrit sous un prince, j'ai écrit sous l'usurpateur Olivier Cromvvell. »
En vain supplia-t-il qu'on lui donnât des juges ; en vain adressa-t-il au parlement une pétition très éloquente pour revendiquer les droits de tout citoyen anglais indignement méconnus et violés en lui, on disposa de sa liberté et de sa personne par une décision arbitraire. On le relégua, pour le reste de ses jours, sur le rocher de Saint-Nicolas, en face de Plymouth, où il n'y avait pas une goutte d'eau fraîche, où il trouva à peine, avec le régime le plus dur, l'espace nécessaire pour se mouvoir. Ce traitement l'ayant réduit en peu de temps à l'état dosante le plus misérable, ses deux sœurs et ses amis obtinrent pour lui du gouvernement la grâce d'être transféré à Plymouth. Mais le séjour de cette ville lui fut aussi fatal que celui de sa prison. L'absence d'eau fraîche dont il souffrait à Saint-Nicolas lui ayant donné le scorbut, il s'adressa à un empirique qui lui recommanda de prendre chaque jour, avec son café, une forte préparation de bois de gaïac. Ce médicament, pris immodérément, dans l'état de
faiblesse où était arrivée son organisation, exalta promptement son cerveau et ajouta à ses autres maux, non pas la folie, mais ce qu'on appelle aujourd'hui des hallucinations. Il continuait de raisonner juste sur toutes choses, mais quand il était question de lui-même et de sa santé, il assurait qu'il voyait S3S esprits animaux s'envoler de son corps sous forme d'oiseaux, d'abeilles, de mouches et d'autres animaux. Ce sont tous les symptômes du ddirium tremens. C'est pourtant dans cet état qu'il se maria et qu'il trouva une femme assez courageuse pour l'épouser. Mais cette union, contractée sous defunestes auspices, ne dura pas longtemps. Il mourut à Westminster, le 11 septembre 1677. Ses ouvrages, réunis pour la première fois en 1700, forment un seul volume in-folio publié parToland; et c'est l'édition de Toland qui a été reproduite avec quelques additions par le docteur Birch, en 17)57. Une troisième édition, peu différente des deux premières, a vu le jour en 1747.
On peut dire que Harrington n'a eu toute sa vie qu'une seule pensée, celle qu'il exprime dans VOceana, et que ce livre est le seul qui soit sorti de sa plume. En effet, tous ses autres écrits, ka Prérogatives d'un gouvernement populaire, lArt de la législation, les Aphorismes politiques, Valérius et Publicola, la Rota, ne semblent avoir été rédigés que pour préparer, appliquer et compléter celui-ci; ils n'en sont que
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des prolégomènes, des abréviations ou des commentaires; un cortège assez inutile, si l'auteur avait- eu plus d'art et plus de mesure, ou s'il avait réussi en une seule fois à revêtir ses idées d'une forme satisfaisante.
La réputation de VOceana est faite depuis longtemps. Quand on parle de romans politiques, c'est un des premiers dont le nom se présente à l'esprit. Mais ce serait une erreur de croire que l'auteur lui-même lui a attribué ce caractère. Oceana, cette île puissante qui commande à l'Océan, et dont le nom est respecté dans tout l'univers, ce n'est pas un Etat chimérique» comme la Cité du Soleil, la Bétique ou la république de Salente; c'est l'Angleterre elle-même. C'est à elle que Harrington présente non pas un rêve ou une lointaine espérance, mais un système de gouvernement et d'organisation sociale qui lui paraît suscep" tible d'une application immédiate, dont il croit trouver les bases à la fois dans la raison et dans l'histoire.
Quand on a dégagé l'œuvre de Harrington des divisions artificielles qui l'obscurcissent et des détails accessoires sous lesquels elledisparaît comme étouffée, alors on n'a pas de peine à y reconnaître trois parties bien distinctes : une partie purement philosophique ou spéculative, dans laquelle l'auteur nous expose ses principes, ses vues générales, ses idées sur le but des gouvernements et les conditions de leur durée; une partie historique, où il cherche à démontrer ces principes par les faits, par des preuves tirées de l'histoire des nations les plus illustres de l'antiquité et des temps modernes; enfin, une partie que j'ap-
pellerai utopique, où l'on suit ces mêmes principes dans leurs applications les plus intéressantes, dans leurs conséquences civiles, politiques et morales chez un peuple imaginaire, ou chez une nation réelle soumise à leur influence par la main toute-puissante d'un dictateur philosophe. Je m'occuperai d'abord de la partie philosophique, qui est, sans contredit, la plus importante des trois. Elle nous représente, pour ainsi dire, la lumière qui éclaire tout l'édifice.
Il y a, selon Harrington, deux sortes de gouvernements : les gouvernements de droit et les gouvernements de fait. Les premiers, fondés sur la justice, la raison, le droit commun, sont ceux où l'empire est le partage non des hommes, mais des lois. Les autres, au contraire, subordonnant le droit à laforce, la justice à la passion, l'intérêt général à l'intérêt particulier, mettent le pouvoir à la discrétion non des lois, mais des hommes, soit d'une personne seule, soit d'une caste privilégiée.
Machiavel, si nous en croyons l'auteur de VOceana, est le seul écrivain des temps modernes qui ait cherché à retrouver et à restaurer parmi les hommes un gouvernement de droit. Au contraire, Hobbes, ou comme il l'appelle par ironie, Léviathan n'a défendu que les gouvernements de fait. Voilà tout d'abord une appréciation historique qui, par un côté au moins, a lieu de nous surprendre.
De même qu'il y a deux sortes de gouvernements il y a deux principes de gouvernement : l'empire, ou, si l'on veut, le pouvoir et l'autorité. Le pouvoir n'a pas d'autre fondement que la puissance matérielle.
L'autorité suppose la force morale, c'est-à-dire les vertus et les qualités de l'àme : la justice, la sagesse, le courage, la raison, l'amour de la vérité.
Le pouvoir repose sur la force ; mais la force ellemême, la force véritable et durable dépend de la richesse, de la richesse immobihsée, organisée, delà propriété territoriale, qui est, en définitive, le seul fondement de l'empire; celui qui possède la terre possède le reste ; il est le maître de la volonté des hommes et peut les réduire à la plus entière soumission.
Aussi, quand vous voyez une nation chez laquelle un seul homme possède plus que tous les autres ensemble, vous êtes sûr d'y rencontrer la monarchie. Quand la richesse publique est entre les mains de quelquesuns, de telle sorte qu'un petit nombre de propriétaires l'emportent parleur fortune sur la masse des citoyens, cette situation amène nécessairement avec elle le gouvernement aristocratique. Enfin, le gouvernement populaire, le gouvernement démocratique s'établit de lui-même partout où la fortune d'un seul ou de quelques-uns ne pourra pas être supérieure à celle du peuple tout entier.
La puissance matérielle, la force, le pouvoir, sans la propriété, ne pourra jamais produire qu'un gouvernement violent et éphémère : le despotisme entre les mains d'un seul, l'oligarchie entre les mains de plusieurs, la démagogie dans les masses.
Le pouvoir ne peut donc se maintenir qu'à la condition d'être en parfait équilibre avec la propriété. La propriété et le pouvoir nous représentent comme les deux plateaux d'une balance, et c'est à la condition
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que l'un de ces plateaux ne l'emportera pas sur l'autre que les gouvernements seront durables.
Mais il ne suffit pas que les gouvernements soient durables, il faut qu'ils soient justes. Il ne suffit pas qu'ils existent de fait, il faut qu'ils existent de droit. Il ne suffit pas qu'ils aient le pouvoir dans la véritable acception du mot, il faut qu'ils y joignent l'autorité : or, l'autorité, le droit, la justice, tout cela dépend d'une bonne division de la propriété.
La propriété doit être divisée de telle sorte que ni un homme seul, ni une classe d'hommes ne soit plus riche, c'est-à-dire ne possède une plus grande partie du sol que tout le peuple réuni. C'est à cette condition que le gouvernement sera juste, ou, ce qui revient au même, qu'il ne sacrifiera pas l'intérêt général à l'intérêt particulier, qu'il ne voudra pas l'oppression de tous au profit d'un seul ou de quelques-uns.
Là où ces deux conditions se trouveront réunies, là oîi le pouvoir sera en équilibre avec la propriété, où la propriété sera divisée de telle sorte que la portion de territoire possédée par la masse du peuple l'emportera de beaucoup sur celle d'une classe, là existera le plus parfait des gouvernements, non seulement qui ait paru dans le monde, mais que la raison puisse concevoir.
Un gouvernement parfait se reconnaît à ce signe, qu'aucun de ceux qui vivent sous son autorité n'a intérêt à exciter des séditions, ou que celui qui y trouve son intérêt n'en a pas le pouvoir. C'est précisément ce qu'on peut attendre d'une société pareille à celle qu'on vient de définir. Personne n'y étant opprimé, tous, au contraire, y jouissant des mêmes
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droits et de la môme liberté, personne n'y est excité par un motif légitime, par un intérêt véritable à lever l'étendard de la révolte ; et quant à ceux qui pourraient se laisser entraîner à cette conduite criminelle par l'ambition, par le désir d'opprimer les autres, la division de la propriété les réduira à l'impuissance. Ils n'auront pas assez de fortune pour séduire ou corrompre leurs concitoyens, et ceux-ci en auront trop pour se laisser séduire.
Il faut remarquer encore que dans cette société où les fortunes sont si bien équilibrées, l'armée, c'est-àdire l'instrument d'oppression par excellence, n'est au pouvoir de personne, précisément parce qu'il est à tout le monde ; et il est à tout le monde, parce qu'il est entretenu à frais communs. Il existe, en effet, selon Harrington, trois sortes d'armées, comme il y a trois formes de gouvernement. Il y a l'armée royale, payée, entretenue par le roi, et qui lui est toute dévouée quand le roi possède à peu près tout. Il y a l'armée féodale, payée et entretenue par la noblesse, quand la noblesse possède la plus grande partie du territoire, et qui est entièrement dans la main des seigneurs. Il y a enfin l'armée nationale ou populaire, qui appartient véritablement à l'État ou à la nation, parce qu'elle sort des entrailles de la nation, qu'elle est nourrie et entretenue par elle.
Le premier fondement d'un bon gouvernement, c'est donc une loi agraire qui impose des limites à la propriété et qui, sans la diviser par portions égales, l'empêche au moins de se concentrer dans quelques mains, et de produire inévitablement, avec l'inégalité des forces, l'inégalité des droits, et par
suite, l'asservissement de tous à quelques-uns. Ne voyons-nous pas que dans les Etats monarchiques et aristocratiques Tinégalité est maintenue par les majora ts, les substitutions, les biens de mainmorte? C'est ce qu'on peut appeler la loi agraire de la royauté et de la noblesse. Pourquoi donc un gouvernement libre et national n'aurait-il pas la sienne?
A la loi agraire qui assure au peuple en masse la propriété, c'est-à-dire la force, l'indépendance, le pouvoir, il faut joindre une organisation politique qui lui permette d'en faire réellement usage, qui lui donne la faculté d'être directement, ou par ses représentants, son propre gouvernement ou son propre législateur. Cette organisation politique, quand on se contente de l'embrasser dans ses éléments essentiels, peut être exposée en quelques mots : un sénat électif, nommé à vie ou à temps, qui propose les lois ; une assemblée du peuple ou de représentants du peuple qui les vote ; une magistrature ou un pouvoir exécutif, électif à tous les degrés et dans tous les membres de la hiérarchie dont elle se compose; enfin, une église nationale, si l'on veut, dont le sacerdoce est nommé par l'élection populaire, mais cependant distincte de l'État, et qui laisse à chacun le droit de professer une autre croyance ; en un mot, la liberté de conscience comme complément de la liberté politique.
Chaque article de cette constitution trouve sa raison d'être dans le principe général delapohtique de Harrington. Il faut un sénat, c'est-à-dire un certain nombre d'hommes d'élite, connus par leur vertu et leur sagesse, et revêtus de la confiance de
la nation pour rédiger et préparer les lois, pour rechercher dans une discussion approfondie celles qui paraissent les plus propres à assurer le triomphe de la justice et de la liberté. Mais ces lois doivent être librement acceptées par le peuple, soit directement, soit par l'organe de ses représentants. Si le peuple n'a pas les lumières ou le loisir nécessaires pour délibérer, il a, selon Harrington, comme selon Jean-Jacques Rousseau, un tact exquis pour choisir ce qui lui convient. D'ailleurs, une assemblée unique et souveraine qui dispose sans partage du pouvoir législatif, c'est une oligarchie qui n'a qu'à se perpétuer au pouvoir comme le Long Parlement, et nous pouvons ajouter, comme la Convention nationale, pour devenir la tyrannie,
11 faut que le pouvoir exécutif, pour ne pas dégénérer en despotisme, pour ne pas être tenté de se séparer de la nation et de se placer au-dessus d'elle, soit exercé par une magistrature éligible et temporaire, d'assez longue durée pour acquérir de l'expérience, assez fréquemment renouvelée pour ne pas donner d'ombrage à la liberté du pays. Il faut enfin que l'Église soit nationale, pour ne point placer la conscience publique dans la dépendance de l'étranger ; il faut, en même temps, qu'elle soit indépendante de l'État, qu'elle laisse un hbre cours à la liberté de conscience, pour ne pas livrer le pays à un parti et au plus implacable de tous, à un parti religieux.
Tel est, en substance, tout le système de Harrington, ou toute la partie sérieuse de son système, la constitution qu'il propose comme la plus juste, la
plus sage, la plus forte, non seulement à l'île d'Océana, c'est-à-dire à sa patrie, mais à tous les peuples de la terre qui seraient assez libres et assez intelligents pourFadopter. Je vais montrer maintenant comment il la défend par l'histoire ; et par là même je donnerai une idée de la seconde partie de son œuvre, ou plutôt de ses œuvres.
Les États les plus célèbres, les plus puissants, les plus sages, les plus admirés de l'antiquité, ont approché de cette constitution idéale, en ont adopté tous les éléments et semblent l'avoir eue devant les yeux, par suite d'une révélation extraordinaire; mais ils en ont approché plus ou moins, ils en ont associé les éléments dans des proportions inégales, et c'est ce qui fait la différence de durée, de puissance et de sagesse qu'on remarque entre eux; car le gouvernement qui s'y conformerait entièrement serait assuré de Téternilé. La république parfaite, également préservée des dissensions intérieures et de la servitude étrangère, est destinée à vivre aussi longtemps que le genre humain. Les États qui nous ont ainsi montré le chemin de la perfection sont ceux des Hébreux, des Lacédémoniens, des Athéniens, des Carthaginois et des Romains.
Dans la république des Hébreux, la plus parfaite de toutes, suivant Harringtcn, nous apercevons tout d'abord une loi agraire qui partage le territoire de la nation en douze lots, suivant les douze tribus, et le territoire de chaque tribu en autant de portions qu'il y a de familles, Chaque famille garde son patrimoine à perpétuité, puisque la loi de Moïse n'admet que des aliénations temporaires, dont le terme
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extrême est le jubilé. Un chef de famille qui meurt sans enfants renaît dans les héritiers que lui suscite, parlaloidulévirat, sonfrèreousonplusprocheparent. Nous observons chez le peuple de Dieu une armée nationale composée de citoyens, et dont les citoyens supportent toutes les charges. Quelle fraction du peuple eut pu résistera la force delà nation entière? Nous y voyons un sénat, le fameux sanhédrin ou le conseil des soixante -dix vieillards institué par Moïse lui-même, sur l'avis de Jéthro. A côté du sénat, nous rencontrons l'assemblée du peuple, ou, pour lui conserver le nom que lui donne l'Écriture sainte, V Assemblée de Jéliova, à laquelle est confiée la tâche de sanctionner les lois, même celles qui forment le Décalogue (telle est, du moins, l'opinion de Harrington), et de nommer lesjuges, les magistrats supérieurs, plus tard les rois. Ces mêmes juges, avec les chefs des tribus, les chefs de mille, de cent, de cinquante et de dix hommes, tous élus par leurs concitoyens, forment le pouvoir exécutif. Enfin, la liberté de conscience était garantie par la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, et par l'institution des prophètes. Le grand prêtre n'était pas le chef de la nation. Le sacerdoce, pris en masse, n'avait pas même de patrimoine. Il ne vivait que de l'autel, et au-dessus du sacerdoce venait se placer dans l'ordre spirituel lui-même, l'esprit prophétique, l'autorité des prophètes que Dieu choisissait indifféremment dans toutes les tribus. « Un prophète, dit Harrington avec autant de vérité que d'éloquence, un prophète était son propre temple et pouvait sacrifier où il voulait. » Le peuple hébreu, dit-il
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encore, était digne d'être appelé le peuple de Dieu, puisqu'il obéissait non aux hommes, mais à la justice et à la raison, qui sont la loi divine. Il formait une république vraiment digne de ce nom, ne reconnaissant d'autre souverain que sa volonté et sa conscience.
Admirons en passant les usages divers et souvent opposés qu'on peut faire de la Bible, non seulement en théologie, mais en palitique. Les auteurs ecclésiastiques du moyen âge ne cherchaient et ne trouvaient dans la Bible que des arguments en faveur de la théocratie. Bossuet et Filmer y ont vu la consécration de la monarchie absolue; et voilà Harrington qui y reconnaît le modèle d'une république démocratique.
Mais pourquoi le modèle de la démocratie, de la liberté, de l'égalité a-t-il eu une si courte durée et a-t-il fini si misérablement? D'abord par le despotisme intérieur des plus affreux tyrans qui aient jamais existé même en Orient, ensuite par la servitude étrangère, et finalement par la dispersion? Parce qu'il n'a pas été assez fidèle à son propre principe, au principe de l'égalité et de l'élection populaire. Le sanhédrin, que nous voyons d'abord électif au temps de Moïse, finit par se continuer lui-même au moyen de l'imposition des mains. Chaque membre de ce grand corps choisit son successeur, et bientôt il n'y entre plus que des prêtres et des lévites, dont la domination intolérante n'est pas moins funeste à la liberté religieuse qu'à la liberté politique. Un autre vice radical de la constitution des Hébreux, c'est l'irrégularité avec laquelle sont nommés les
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juges ou les chefs du pouvoir exécutif. Tantôt c'est le peuple qui les choisit, tantôt ils sont nommés par le prophète ou par leurs prédécesseurs. Les uns, comme Héli, restent en fonction pendant quarante ans, les autres toute leur vie. Gomment s'étonner que cette magistrature irrégulière ait été remplacée par la royauté avec toutes ses conséquences ?
De tous les États fondés de main d'homme, celui qui ressemble le plus, dit Harrington, à la république des Hébreux, c'est la cité deLycurgue, l'austère Lacédémone. Là aussi nous trouvons une loi agraire qui maintient entre les citoyens l'égalité politique par celle de la propriété. Là aussi nous trouvons une armée nationale, la plus vaillante et la plus patriotique que l'antiquité ait jamais connue. Là aussi les citoyens sont divisés en tribus, en obas, en moras, qui nous rappellent les tribus d'Israël. Là aussi il y un sénat qui propose les lois, des assemblées du peuple oii ces lois sont adoptées ou rejelées sans discussion ; et enfin, à côté de deux rois héréditaires, des magistrats nommés par les suffrages de leurs concitoyens. Pourquoi donc, après avoir parcouru une si longue et si glorieuse carrière, Sparte a-t-elle péri à son tour? Parce que la loi agraire, source première de la liberté et de la grandeur de Sparte, a cessé d'être respectée dès le moment que la conquête amena dans son sein les richesses, et, avec les richesses, la corruption des moeurs ; parce que des rois héréditaires devaient finir, tôt ou tard, par avoir la prépondérance sur des magistrats électifs, sans compter que le partage de la royauté est
une source de déchirements et de divisions dans l'État.
Si la constitution d'Athènes diffère essentiellement de celle de sa rivale, ce n'est point par la nature, mais par la faiblesse et la confusion de ses éléments. Un sénat. nommé par le sort et renouvelé tous les ans ne pouvait former celte aristocratie naturelle, cette élite de l'âge et de l'intelligence dont le nom seul de sénat éveille en nous l'image. Un tel corps n'avait ni l'expérience, ni l'autorité, ni le loisir nécessaires pour préparer de bonnes lois. De là un autre vice qui est la conséquence nécessaire du premier. Le peuple, n'ayant point de confiance dans ses sénateurs, discutait et décidait tout à la fois sur la place publique, et par conséquent était livré à tous les hasards de la parole, se laissait conduire au gré de ses orateurs. Le pouvoir exécutif, représenté par les magistrats, n'avait pas plus de force que le pouvoir législatif. Le peuple en masse voulait être tout, et il n'était rien que l'instrument de quelques démagogues. Malgré cela, une certaine égalité de fortune régnait dans son sein; c'est à cette égalité qu'il devait sa liberté, son patriotisme et ses héroïques soldats, vainqueurs des Perses à Marathon et à Salamine.
Garthage semble réunir fous les vices de la constitution d'Athènes sans en avoir les avantages. Un sénat qui délibère et qui décide tout à la fois; un peuple qui exerce également ces deux attributions essentiellement distinctes; des magistrats ou suffètes revêtus d'un pouvoir trop peu durable pour apprendre de l'expérience l'art de gouverner les hommes ; au
lieu de l'égalité des fortunes et du patriotisme de l'armée, qui auraient pu en grande partie remédier à ces défauts, une soif effrénée des richesses, irritée plutôt que satisfaite par le commerce, et des soldats mercenaires prêts à vendre au plus offrant le pays qu'ils défendaient: comment une telle anarchie aurait-elle pu résister longtemps à la plus formidable puissance qui ait jamais existé? Et cependant la grandeur de Garthage a encore de quoi exciter notre admiration.
Rome, ainsi qu'Athènes, Sparte et Garthage, avait tous les éléments du gouvernement républicain: un sénat délibérant, des assemblées du peuple prononçant en dernier ressort, une magistrature puissante et respectée, qui embrassait tous les détails de la vie publique, une religion nationale, qui n'empêchait pas Gicéron d'écrire son livre De nalura deorum, et Lucrèce son poème épicurien, mais surtout une armée nationale, une armée composée de citoyens, placée dans la dépendance de l'État tout entier, et qui, animée d'un patriotisme héroïque, a conquis l'univers. G'est lace qui a fait la puissance, la durée, la majesté de Rome ancienne, de Rome républicaine. Mais, après avoir établi en principe la loi agraire, après avoir décidé que Vager, le territoire sacré du peuple-roi, et toutes les terres conquises sur l'ennemi, seraient partagés également entre les citoyens, elle s'est de plus en plus écartée de ce principe. Sous le prétexte de le tenir en réserve pour les besoins de l'État, les patriciens se sont emparés du domaine commun, et, joignant l'usure à l'usurpation, ils se sont rendus maitres même de la portion qui avait
déjà été distribuée aux plébéiens. Devenus les seuls propriétaires, ils ont acquis une telle prépondérance que le peuple n'a pu voir en eux que des ennemis et a été obligé de se révolter chaque fois qu'il voulait rentrer dans ses droits. Quand les Gracques voulurent mettre un terme à cette inégalité et aux déchirements qui en étaient la suite par le rétablissement de la loi agraire, il n'était plus temps, l'usurpation avait passé en habitude, elle était consacrée comme un droit, elle avait corrompu toutes les institutions, et le peuple lui-même y était résigné. Ajoutez à cela que les î)ouvoirs n'étaient pas assez distincts; que le sénat non seulement délibérait et préparait les lois, mais qu'il pienaitdes décisions et faisait dessénatusconsulles; que le peuple non seulement décidait et votait, mais qu'il délibérait sur la place publique et proclamait des lois qui n'avaient point passé par le sénat. Mais ces imperfections méritent à peine d'être signalées à coté de la prépondérance de l'aristocratie sur le peuple. C'est là qu'il faut chercher la source de tous les maux et de toutes les guerres civiles dont Rome a été déchirée. C'est là ce qui a amené sa ruine; car, plein de haine pour ces patriciens superbes qui l'écrasaient de leur orgueil et de leur tyrannie, le peuple a applaudi à César, qui, ne voulant pas restaurer l'égalité dans la liberté, l'a du moins établie dans le despotisme.
Ici commence pour Harrington une autre ère historique, qui apporte à sa théorie une nouvelle démonstration, mais à rebours de celle qu'il vient de nous offrir. Ce sont les effets de la prépondérance ou de l'absence d'équilibre dans la propriété, que nous
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allons voir se produire par des excès de pouvoir et l'absence d'équilibre dans la société.
L'empire romain, à commencer par César, s'est établi avec le secours de Tarmée. C'est donc par l'armée qu'il a dû se soutenir; voilà pourquoi toutes les terres étaient distribuées aux soldats et devenaient ce qu'on appelait des bénéfices militaires. Voilà pourquoi les légions, et particulièrement celles qui formaient la garde du prince, les légions prétoriennes étaient maîtresses de Rome; pas à ce point pourtant que l'empire, qui s'était établi en flattant le peuple, ne fût obligé de le ménager en conservant quelquesunes de ses libertés. Mais ces deux forces opposées, le peuple et l'armée, se révoltant tour à tour, et ne pouvant vivre en paix l'une avec l'autre, ont amené la dissolution de cet état de choses et ont rendu l'empire incapable de résister aux invasions des barbares.
Avec ces derniers, tous peuples belliqueux, Goths, Vandales, Alains, Bourguignons, c'est l'armée qui est tout, et le peuple n'est plus rien; c'est l'armée qui possède la terre et le pouvoir; c'est l'armée qui nomme les rois et qui les défait; c'est l'armée qui imprime le caractère militaire à la propriété territoriale. Les chefs récompensent leurs lieutenants en leur donnant des terres, à la seule charge de répondre à leur appel en cas de guerre. La même hiérarchie s'établit entre les propriétés qu'entre les grades, et ces bénéfices militaires n'ont qu'à devenir héréditaires pour constituer la féodalité.
L'empire ottoman, né d'une invasion militaire, a été constitué de la môme façon. Les terres conquises
sont distribuées à temps, à vie ou à titre héréditaire, entre les différents capitaines de l'armée, sans autre redevance que le service militaire. Il faut au prince une garde personnelle qui tienne tout de lui, qui soit toute à lui, mais qui devient parla même maître de lui. Ce sont les Timariotes et les Janissaires, véritables prétoriens ottomans. En effet, le prince n'a pas d'autre conseil qu'un conseil militaire, un Divan composé de ses lieutenants, de ses gouverneurs de provinces, et qui n'a d'autorité que celle que le prince veut bien lui accorder. Telle est l'organisation de la monarchie turque.
Les derniers exemples cités par Harrington sont tirés de l'histoire d'Angleterre.
La dynastie normande, comme l'empire ottoman, s'est établie par la conquête. Le conquérant normand a fait comme Mahomet II, il a partagé les terres conquises avec ses capitaines, et n'a exigé d'eux aucune au tre redevance que le service militaire. C'est ce qui a fait cette aristocratie anglaise si riche, et par là même si puissante. Jusqu'au règne de Henri VIÏ, la portion de territoire qu'elle possédait, comparée à celle du peuple, était dans la proportion de quatre à un. Il est vrai que, dans ce cas, il faut y ajouter les biens du clergé, qui étaient, comme elle, d'origine normande. Propriétaire du sol, la noblesse maintenait le peuple dans le néant, c'est-à-dire en état de servage, et faisait trembler la royauté. Les armées de ces grandes maisons étaient plus fortes que l'armée royale. Henri VII connaissait cette puissance, puisqu'il était arrivé par elle. Aussi résolut-il de l'abattre. C'est pourquoi,
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relâchant le lien qui existait entre les seigneurs et leurs vassaux, dissipant ces réunions de partisans ou de retaincrs qui vivaient dans les châteaux, toujours sous la main qui les payait, il fit tout ce qu'il put pour amener la noblesse à la cour; il rendit des statuts cV aliénation qui permettaient de l'exproprier, et qui autorisaient la noblesse elle-même à se défaire de ses biens pour soutenir un luxe effréné et se ruiner par une rivalité de folies et de splendeurs. Qu'on ajoute à cela l'expropriation des abbayes et du clergé catholique sous le règne de Henri VIII, et l'on comprendra pourquoi, à la fin de la dynastie des Tudors, la prépondérance de la propriété avait passé d'un autre côté. Les biens possédés par la bourgeoisie, comparés à ceux de la noblesse, étaient dans le rapport de neuf à un. De là un changement dans la politique; car, avec la propriété, le pouvoir devait passer aussi du côté de la bourgeoisie. Elisabeth sut prévenir cette révolution avec une extrême habileté. Mais les deux premiers Stuarts la précipitèrent. N'ayant plus la noblesse pour les soutenir et revendiquant le pouvoir absolu, ils furent renversés par le parlement bourgeois, renversé à son tour par le dictateur Cromwell.
C'est ainsi que Ilarrington fait parler l'histoire en faveur de ses théories, et il faut convenir que ce plaidoyer rétrospectif est composé avec beaucoup d'habileté et d'art. Mais pour nous, enfants du xix^ siècle, qui avons vu l'histoire tant de fois invoquée en faveur des systèmes les plus contradictoires, qui l'avons vue, comme un témoin suborné ou comme un accusé mis à la torture, rendre toutes les réponses
qu'on lui avait imposées d'avance, nous ne pouvons pas nous laisser prendre à cet artifice.
Il est donc indispensable que nous considérions en elles-mêmes les idées de Harrington et que, sans nous préoccuper des preuves qu'il prétend tirer de l'expérience, nous les soumettions à une discussion indépendante. Cela ne veut pas dire qu'il nous soit défendu de faire usage de ce précieux enseignement; mais si, à notre tour, nous prenons le parti d'interroger l'histoire, il faut que ce soit d'une manière plus libre et plus impartiale.
Avant de porter un jugement sur les principes politiques de YOceana, je suis oblis^é de montrer quel est l'ordre social que l'auteur en fait sortir, quels sont les moyens par lesquels un sage législateur pourrait et devrait, selon lui, les faire entrer immédiatement dans la vie publique de l'Angleterre. C'est toute cette organisation civile, administrative, économique, religieuse, que j'ai appelée la partie utopique de son système, quoique Harrington soit bien éloigné de lui attribuer ce caractère. C'est avec une entière bonne foi qu'il la propose à son pays et qu'il invoque, pour la convertir en fait, le pouvoir dictatorial du protecteur. C'est à cette partie qu'il s'arrête le plus longtemps ; c'est sur elle qu'il nous fournit les détails les plus abondants et les plus minutieux, semblable à tous les esprits de la même trempe, qui ne parlent de rien plus volontiers que de ce qu'il y a de plus chimérique dans leurs opi-
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nions. Mais il nous suffira d'en connaître les éléments les plus essentiels.
Le but que se propose Harriugton dans la description de sa république idéale, c'est de former un système homogène et original, en associant entre eux, dans une égale proportion, les principes sur lesquels reposent les républiques les plus puissantes et les plus libres, soitde l'antiquité soit des temps modernes : la loi agraire et une certaine inégalité ^les conditions ou des fortunes, la dictature et la liberté, le principe de l'élection avec le sort et le privilège de Fàge, une religion de l'État avec la liberté de conscience. C'est une sorte d'éclectisme politique, mais un éclectisme aveugle; car il n'examine pas si les principes qu'il emprunte à l'histoire sont vrais ou faux, justes ou injustes, et s'ils se contredisent ou se concilient entre eux.
Le premier et le plus solide fondement de la constitution d'Oceana, c'est une loi agraire qui ne permet pas à un citoyen de posséder plus de 2,000 livres, ou, pour ramener cette somme à la valeur actuelle, plus de 150,000 francs de revenu, en argent ou en terres, et qui l'oblige à partager l'excédent entre ses enfants, s'il en a, ou à l'abandonner à l'État, s'il n'en a pas. La môme loi ordonne qu'après la mort du père de famille, ses biens soient également partagés entre ses fils; que les fdles ne soient admises à hériter qu'à défaut d'enfants mâles, et que, dans les autres cas, leur dot soit fixée de manière à ne pas réunir entre les mains d'un nouveau propriétaire plus du ma-ximum fixé par la loi. Ce maximum est celui que Harrington jugeait convenable pour l'Angleterre di
XYii^ siècle; mais il peut être plus ou moins élevé, selon que la fortune publique est plus petite ou plus grande.
Avec cette limite, ajoute l'auteur de VOceana, ou toute autre qui sera fondée sur la même proportion, on aura une démocratie capable de subsister sous une forme républicaine, parce que, ni un homme seul, ni une classe de citoyens ne pourra avoir la prépondérance sur le peuple tout entier; mais en même temps on jouira de tous les avantages de l'aristocratie, parce que, au lieu de niveler les fortunes, on en laissera subsister d'assez considérables pour permettre à quelques-uns de se consacrer entièrement aux affaires publiques, de se préparer dès l'enfance aux luttes du champ de bataille et du forum, et de se transmettre de génération en génération les traditions de l'honneur et les secrets de la politique nationale. Harrington convient que le courage et l'intelligence sont de toutes les conditions, mais il prétend qu'il y a dans le sang même de la noblesse ou dans les exemples dont elle est nourrie, dans la fière éducation qu'elle reçoit, une force qui la rend propre aux grandes choses et qui lui assure les premières places même dans un État démocratique. Il cite à l'appui de son opinion les plus grands noms de l'histoire. Moïse, le premier auteur d'une démocratie fondée sur l'égalité, a été élevé par la fille de Pharaon à la cour des rois d'Egypte. Thésée et Solon étaient aussi illustres par leur naissance que par leurs actions. Lycurgue était de race royale. Brutus et Publicolaétaient patriciens. Le père des Gracques avait obtenu deux fois les honneurs du triomphe, et
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leur mère, cette fi ère Cornélie qui aima mieux rester à Rome simple citoyenne que d'épouser un roi d'Egypte, était la fille de Scipion. Enfin, le chef de la république anglaise, Gromwell lui-même, est gentilhomme. Au reste, la noblesse d'Océana n'aura ni titres héréditaires, ni armoiries, ni privilèges; elle ne se distinguera des autres classes de la république que par sa fortune et son mérite, et si elle arrive aux premières dignités ce sera par le libre suffrage de ses concitoyens'.
Telle est la base fondamentale de la société océanienne; voici maintenant les éléments secondaires, composés de telle sorte qu'on y reconnaît facilement, comme je le disais tout à l'heure, l'intention d'associer ensemble et de contenir l'un par l'autre les principes les plus opposés.
Le peuple tout entier sera divisé en plusieurs classes en raison de la qualité, de l'âge, delà fortune et de la résidence des citoyens.
Considéré par rapport [à la qualité, il comprend des hommes libres et adultes, des domestiques et des mineurs. Les premiers seuls jouissent de la plénitude de leurs droits et sont admis à déposer leur vote dans l'urne électorale.
Considéré par rapport à l'âge, il se divise en jeunes et en anciens. La catégorie des jeunes, qui comprend tous les hommes de l'âge de dix-huit à trente ans, est passible du service de l'armée et n'exerce ses droits électoraux que par rapport aux grades et aux fonctions militaires. La catégorie des