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Oceana, Pn'-li m inaires, 1" partie, 2" ordre

anciens, formée des hommes qui ont plus de trente ans, renferme les électeurs civils et politiques, et n'est appelée à prendre les armes que dans les circonstances extraordinaires.

Au point de vue de la fortune, on distingue également deux ordres de citoyens, non seulement différents, mais inégaux : ceux qui ont un revenu inférieur à cent livres sterling, selon la valeur du temps, et ceux qui ont un revenu plus élevé. Les premiers entrent dans l'infanterie et les seconds dans la cavalerie, car il en coûte plus pour équiper un cheval que pour servir seulement de sa personne; et puisque le service militaire, excepté en campagne, est à la charge des citoyens, il est juste que chacun le supporte dans la mesure de ses moyens. Mais il faut ajouter que les fonctions de sénateur et les premières magistratures de l'État ne sont accessibles qu'aux cavaliers, ou, pour les appeler avec Harrington de leur véritable nom, aux chevaliers (knights); ce qui constitue non seulement une aristocratie de fortune, mais une aristocratie de droits, de privilèges.

Enfin, si l'on ne tient compte que de la résidence, nous avons des divisions administratives ou des groupes de population analogues à nos communes, à nos arrondissements et à nos départements. Les communes, dans la république de Harrington, sont représentées par les paroisses, les arrondissements par les centuries, et les départements par les tribus. Dix mille paroisses, cinq cents centuries et cinquante tribus, telle est la division générale et du territoire et de la population d'Océana. Ce n'est pas autre

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chose que le système décimal introduit dans la politique proprement dite plus d'un siècle avant qu'il fût appliqué à l'économie politique. C'est un ordre rationnel mis à la place des circonscriptions amenées par la conquête et par le hasard. Notre assemblée constituante en 1790 n'a pas obéi à une autre pensée quand elle a sul)stitué aux gouvernements inégaux et aux généralités de l'ancien régime la division de la France par départements.

Chacun de ces ditTérents groupes a sa vie particulière, en même temps qu'il doit être considéré comme un organe plus ou moins important de la vie commune. Chacun d'eux a ses magistrats, ses officiers, ses délégués, nommés par un système particulier, où le sort se joint à l'élection, et où l'élection, renfermée dans la catégorie des anciens, est obligée de passer par deux degrés. C'est le sort qui donne le droit de présenter des candidats; c'est le scrutin qui choisit entre eux, et il a pour tâche de donner les électeurs avant de donner les élus. Voici maintenant l'énumération sommaire des opérations et des résultats de cette organisation politique.

Le premier Icndiqui suit le mois de décembre (on voit que nous sommes ici en pays protestant, où le respect du dimanche passe avant tout), les anciens de chaque paroisse se réunissent en assemblées primaires pour nommer des électeurs. Ils ne peuvent pas en choisir moins que le cinquième de leur nombre total, ou un sur cinq, et les deux premiers sur la liste deviennent par cela môme, pour la durée d'une année, les administrateurs ou les magistrats de la commune.

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Le premier lundi qui suit le mois de janvier, les électeurs nommés par les paroisses se réunissent en assemblées électorales ou en assemblées secondaires aux chefs-lieux de leurs centuries respectives, pour nommer deux juges de paix, deux jurés, deux coroners ou officiers de police, deux capitaines et deux enseignes, c'est-à-dire tous les fonctionnaires du ressort, soit qu'ils appartiennent à l'ordre judiciaire, à l'ordre administratif ou à la force armée II y en a deux de chaque espèce, afin qu'ils soient choisis, l'un parmi les cavaliers, c'est-à-dire dans l'aristocratie, et l'autre parmi les gens de pied ou dans le peuple. C'est à cette condition qu'on obtiendra, dès le premier degré du pouvoir, l'équilibre des deux classes, ou, si l'on veut, des deux principes: le nombre et la fortune.

Le premier lundi qui suit le mois de février, les électeurs et les magistrats déjà nommés de toutes les centuries se réunissent par tribus dans les divers chefs-lieux assignés à ces dernières circonscriptions. Vingt centuries forment une tribu, comme vingt paroisses forment une centurie, et les électeurs de la tribu forment à peu près une assemblée de deux mille personnes. Ils ont une double tâche qu'ils remplissent en deux jours différents: celle de nommer les magistrats, et celle de nommer les représentants de la tribu dans les conseils de la nation. Les premiers sont le lord haut shérif, un administrateur général de la tribu; le lord lieutenant, un shérif en second; le lord conducteur, ou commandant de la force armée, le commandant de la division militaire du département; le custos rotulorum, ou le

contrôleur général; deux censeurs ou inspecteurs du scrutin. Tous ces dignitaires, réunis aux \ingt juges de paix et aux vingt jurés qui font l'office de nos cours d'appel et de nos cours d'assises, constituent ce que Harrington appelle la phylarque, c'est-àdire le gouvernement de la tribu.

Il donne le nom de galaxie à la réunion des représentants que la tribu envoie au sénat et dans l'assemblée du peuple. Le sénat se composant de trois cents membres, qui doivent tous les ans se renouveler par tiers, chaque tribu y envoie pour la première fois six représentants, dont deux sont nommés pour trois ans, deux pour deux ans et deux pour un an. Les années suivantes, elle n'en nommera plus que deux. Mais toujours elle est obligée de les choisir dans les rangs de l'aristocratie ou des chevaliers. L'assemblée du peuple se composant de mille cinquante membres qui doivent, comme ceux du sénat, se renouveler tous les ans par tiers, chaque tribu y enverra pour la première fois vingt et un représentants, dont sept seront nommés pour trois ans, sept pour deux ans. et sept pour un an. Mais de ces vingt et un représentants, douze seulement seront choisis dans les rangs du peuple, les neuf autres appartiendront à l'aristocratie. Les années suivantes, elle ne nommera plus que sept représentants, dont trois seront pris dans l'aristocratie et quatre dans les rangs du peuple.

Le sénat et l'assemblée du peuple, réunis pour une partie de l'année, pour trois mois par exemple, dans la capitale du pays, forment le parlement ou le conseil souverain de la nation. Le sénat délibérera et ne pourra présenter, en matière de législation et de

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politique générale, par exemple sur la paix, sur la guerre et les alliances, que des avis motivés, revêtus du titre de décrets. A l'assemblée du peuple appartient le droit de convertir ces décrets en lois ou en décisions souveraines. L'assemblée du peuple sera en outre une cour suprême de justice civile, politique et administrative. Tous les procès pourront être portés devant elle en dernier ressort. Tous les fonctionnaires pourront être cités à sa barre pour y rendre compte de leur gestion. Mais, en revanche, elle doit rester muette comme le Corps législatif du Consulat et du premier Empire. Elle a des tribuns qui parlent pour elle, et le sénat lui envoie des commissaires qui parlent pour lui ou pour ses décrets. Sieyès, qui n'était pas seulement un grand penseur, mais un homme instruit, a pu connaître ce système quand il rédigeait la constitution de l'an VIII. Il serait, en effet, très extraordinaire que deux systèmes séparés par une telle distance et nés dans des circonstances si différentes, eussent une si grande ressemblance entre eux sans avoir rien emprunté l'un à l'autre.

On comprend que dans un État où les assemblées ont de tels pouvoirs et où la nation nomme ellemême tous ses magistrats, il reste peu de place pour le gouvernement proprement dit. Aussi rien de plus faiblement composé et de plus mal défini que le gouvernement d'Océana. D'abord il est nommé par le sénat pour une durée qui n'excède pas trois ans, ce qui le place entièrement dans la dépendance de ce corps. Il se compose d'un général ou du lord strategus, et de six commissaires, trois

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pour le sceau et trois pour le trésor, sans qu'on sache positivement quelles sont les Ibnctions de ces commissaires. Quant au général ou lord strat^'gus, on lui adjoint, à la tète de l'Etat, Y orateur ou le speaker du sénat, et tous deux président cette assemblée avec le titre de consuls. En quoi consistent l'autorité et la tâche de ces consuls, en quoi le strategus se distingue de l'orateur, c'est ce que Harrington nous laisse ignorer, et notre embarras est d'autant plus grand que cet orateur ne parle pas et que ce général ne lait pas la guerre; car, dès qu'il entre en campagne, il est remplacé par un autre magistrat du même nom. Enfin ce qui achève d'annihiler ce pouvoir étrange, c'est qu'il ne peut ni proposer ni décider quoi que ce soit, saus les différents conseils préposés par le sénat aux différentes branches de l'administration publique, et toujours choisis dans son propre sein. C'est le sénat qui nomme le conseil d'État, le conseil du commerce, le conseil de la guerre et le conseil religieux, chargé tout à la fois des attributions d'un ministère des cultes et d'un concile national. C'est le sénat qui nomme deux chanceliers des universités, investis de tous les pouvoirs du ministre de l'instruction publique, et une sorte d'Académie des sciences morales et politiques, qui, en dehors du gouvernement, au nom seul de la science, discute tous les problèmes de l'ordre social, recherche tous les perfectionnements réclamés par les institutions et les lois; enfin, dans les circonstances difficiles, toutes ces institutions s'anéantissent devant une dictature qui est exercée par les mains du conseil de la guerre.

Un mot maintenant sur la constitution religieuse et l'organisation militaire d'Océana, La constitution religieuse repose sur l'élection, comme la constitution civile et politique. Ce sont les paroisses qui choisissent leurs curés api-ès un essai dont la durée est fixée à un an. C'est le concile national, nommé par le sénat, qui juge en dernier ressort les conflits des pasteurs avec leurs troupeaux ou des pasteurs entre eux, et qui est chargé du gouvernement de l'Eglise. Seulement le choix de la nation ne pourra tomber que sur des hommes qui auront été préparés à leur ministère par les universités. Voilà ce que Harrington entend par une religion nationale, seul moyen d'éviter, selon lui, que la majorité soit opprimée par la minorité. Comme il n'est pas moins injuste que la minorité soit opprimée par la majorité, il proclame la liberté de conscience, comme un corollaire inséparable de la liberté civile. Mais après avoir défendu, avec la chaleur d'une âme élevée, ce principe sans lequel il n'y a ni humanité, ni justice, ni religion véritable dans les sociétés humaines, il cède à la passion du sectaire en demandant que les catholiques, les Israélites et tous les cultes non chrétiens, en un mot tous ceux qui vivent en dehors du protestantisme, soient exclus du droit commun. Ce qu'il y a de plus sensé et de plus pratique dans cette partie du système de Harrington, c'est le désir que les dîmes soient remplacées par un traitement régulier, en rapport avec les services de chaque membre du clergé et avec la dignité de la religion elle-même.

C'est aussi l'élection combinée avec le sort qui

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l'ail la l)asc de l'organisation mililairo. Tous les ans, clans chaque paroisse, les hommes âgés de dixhuit à trente ans nomment les députés de la jeunesse, c'est-à-dire ceux qui sont [jassibles du service des armes; car ici l'élection n'est pas autre chose que la conscription.

Les députés de la jeunesse se réunissant aux chefs-lieux de leurs contrées respectives et formant pour chacune de ces circonscriptions environ une compagnie, nomment leur capitaine et leur lieutenant.

Toutes les compagnies se groupant ensuite par tribus, forment des légions ou des régiments sous la direction d'un conducteur et reçoivent l'instruction militaire. C'est ce qui forme, pour ainsi dire, la matière brute de l'armée ou l'armée disponible.

Du sein de ce corps on tire au sort l'armée active, qui ne doit pas excéder 50,000 hommes pour toute l'Angleterre : 40,000 fantassins et 10,000 cavaliers. En cas de guerre, l'on ajoute à l'armée active l'armée disponible, dans la mesure des besoins de l'Etat, et en cas d'invasion, c'est toute la jeunesse ([ui est appelée sous les armes '. L'armée n'est entretenue aux frais de l'Etat (pie lorsqu'elle est eu campagne. Tant (pi'elle demeure sui' le territoire de la république, elle est à la charge des citoyens, c'est-à-dire de ceux-là mêmes f[ui en font partie.

l. On rccoiiiuiil ici lu landwclif ol l.i Uiintalanii de la l'iiissc.

L'esprit de chimère et de contradiction se révèle dans chaque détail de ce système, et il serait trop facile d'en avoir raison si on ne l'attaquait que par ce côté. Quoi de plus chimérique, en effet, que de pourvoir à tous les services publics au moyen d'une délégation temporaire émanée des suffrages du peuple? Que ce mode de nomination suffise, qu'il soit même nécessaire pour l'accomplissement d'une mission de confiance qui ne réclame avec la probité et le dévouement que des lumières générales, je l'accorde sans peine. Un député, un membre du conseil général, un membre du conseil d'arrondissement ou du conseil municipal, un maire, un juge consulaire, peuvent être choisis de la sorte; mais des fonctionnaires dont on exige des connaissances particulières et qui ne peuvent les acquérir qu'après une longue préparation et par des études spéciales, un jurisconsulte et par conséquent un juge, un officier, un marin, an diplomate, un prêtre, doivent être choisis autrement. Pour prix d'une science lentement et laborieusement acquise, il faut qu'ils paissent compter sur l'avenir, qu'une longue carrière soit ouverte devant eux dans laquelle ils seront suivis d'un œil vigilant et éclairé, dans laquelle les récompenses seront proportionnées aux services et aux talents. Rien donc n'est plus chimérique que ces tribunaux où pourrait

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bien ne pas se rencontrer un seul homme de loi; que ce cierge nommé par le peuple; que cette armée qui se forme d'elle-même, qui s'entretient à ses frais et n'a que des officiers de hasard ; que ce gouvernement multiple qui n'a que l'ombre du pouvoir; que ce sénat renouvelé intégralement tous les trois ans, et qui doit non seulement rédiger des projets de loi, mais administrer par ses conseils toutes les affaires de l'État; que cette assemblée du peuple qui tient dans sa main le pouvoir suprême, qui juge, prononce, décide en dernier ressort, et qui se renferme néanmoins dans un honteux silence ; que cette dictature à dix-huit têtes qui doit agir avec la promptitude de l'éclair; que toute la constitution politique de cette société inventée à plaisir.

Oui, tout cela est un tissu de chimères, et nous pouvons faire une part au moins égale à la contradiction. N'est-ce pas, en effet, une contradiction choquante de vouloir fonder un gouvernement libre, national, sur le principe de la souveraineté du peuple, et d'exclure du droit de suffrage les citoyens qui n'ont pas atteint l'âge de trente ans? Est-ce qu'avant cet âge, et dès l'instant qu'on est émancipé de l'autorité paternelle, dès l'instant qu'on a sa liberté, sa fortune, sa famille à défendre, on n'a pas le droit et l'on n'éprouve pas le besoin de s'occuper de la chose publique? Je dis plus: le point de vue de la jeunesse n'est pas le même que celui de Tàge mûr, et les positions faites ne conçoivent pas l'intérêt public et l'exercice de la liberté de la même manière que les positions à faire. Il faut que les unes et les autres soient représentées dans l'État ; il ne faut pas plus

menacer ou détruire celles qui sont acquises léi;iLiuiement que mettre obstacle à celles qui pourraient naître j3ar le travail et par le talent. Il y a deux patriotisme» : celui de l'âge mùr et celui de la jeunesse. L'âge mùr veut la prudence ; la jeunesse veut lajustice et la gloire; elle est moins occupée du présent cpie de l'avenir. Il faut que tous deux soient représentés dans l'État. Rien de plus contradictoire, de plus inique, en se plaçant au point de vue de Harrington, (jue de mutiler ainsi le suffrage populaire. Je fais la même remarque sur le sort. Le sort est excellent ])our donner satisfaction à la médiocrité, à l'envie, pour abaisser sous un niveau stupide le talent et la capacité. Mais le sort n'est pas une règle de sagesse ni une garantie de liberté.

L'élection à deux degrés n'est pas plus facile à défendre dans une constitution démocratique. On conçoit l'élection simple, l'élection directe, par laquelle un homme se décharge sur un autre d'une tâche qu'il se sent incapable de remplir lui-même. Je me trouve insuffisant ou trop absorbé par d'autres soins pour concourir dans la mesure de mon droit au gouvernement de l'État et à l'administration de mon district ou de ma commune, je me démets de ma part de souveraineté en faveur d'un concitoyen (jui a ma confiance, que je sais plus versé que moi dans les questions d'intérêt général et plus libre de son temps. C'est ainsi que l'élection, quand elle donne un pouvoir réel, est un acte de liberté et de raison qui honore autant l'électeur que l'élu. Mais comment expliquer l'élection à deux degrés ? Elle consiste à dire: J'ai à choisir un homme

qui veille h mn. pinre à la défense de nos intérêts el de nos droits communs; mais ce choix-là uième est au-dessus de mes lumières et de mes forces, faites-le à ma place. Quand on est réduit à infliger cette humiliation à la ])lus grande partie du j)euple, de ce même ])euple qu'on déclare souverain, mieux vaut la lui infliger au nom de la loi (|ue par ses propres mains. Mieux vaut sujiposer son incapacité d'une manière tacite en limitant le nombre des électeurs, que de le forcer à venir périodiquement la confesser lui-même en assemblée publique. Aussi l'élection à deux degrés, partout où elle a existé, a-t-elle toujours été l'objet de la plus conq^lète indifférence et n'at-elle jamais été sérieusement pratiquée.

Une dernière contradiction, plus choquante que toutes les autres, dans le système de llarrington, c'est de proclamer le principe de l'égalité en réservant aux riches les dignités les plus importantes de l'État, la partie la plus considérable el la plus réelle du pouvoir. L'ordre des Cavaliers, c'est-à-dire des grands propriétaires, est seul admis dans le sénat, dans les conseils, dans la seigneurie; il est le seul qui puisse prétendre à l'exercice de la dictature. C'est lui qui gouverne l'Église et qui dirige l'éducation publique. Il possède, en outre, la moitié des magistratures inférieures et fournit au peuple luimême, dans la seconde chambre, les trois quarts de ses représentants.

Mais ce serait une critique bien superficielle de relever seulement les inconsé(|uences et les difticultés de toutes ces institutions imaginaires; il làul discuter en lui-même le principe d'où elles sont

sorties; car ce principe a joué un grand rôle dans l'histoire, et il n'est pas sûr qu'il soit complètement détrôné dans l'opinion de certains partis.

Le système politique et social de Harrington repose tout entier sur ces deux propositions : l'^que la propriété est la balance du pouvoir, c'est-à-dire que le pouvoir ne peut durer et s'exercer régulièrement que s'il s'étend dans la même mesure que la propriété; 2"^ que pour empêcher un homme, une caste, une classe de s'emparer du pouvoir absolu, il faut réduire le droit de propriété et équilibrer de telle façon les fortunes que les richesses de quelquesuns ne l'emportent pas sur la richesse publique. De ces deux propositions, la première a la prétention d'exprimer un fait, la seconde une règle de législation et de droit. Le fait est vrai quelquefois, mais pas toujours; il n'est pas assez général, il ne tient pas assez profondément aux facultés essentielles de la nature humaine pour nous expliquer la formation, la durée et la chute des empires. Quelquesuns d'entre eux ont dû leur origine et leur puissance à la religion. Telles sont les vieilles théocraties de l'Orient, telle a été la monarchie des kalifes, telle encore cette république des Hébreux à laquelle Harrington s'efforce de faire ressembler la sienne. Sans doute, les brahmanes de l'Inde et les prêtres de l'Egypte possédaient un tiers du territoire; mais de quelle puissance tenaient-ils cette propriété? De la religion même. A quel titre exerçaient-ils leur domination? En qualité de prêtres ou de propriétaires? En qualité de prêtres. Dans la républicjue des Hébreux, la loi agraire n'a jamais été mise en

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pratique. L'histoire ne nous laisse apercevoir aucune trace de ce partage commandé par Moïse. Nous voyons les prophètes plus puissants que les rois, bien que les prophètes fussent souvent sortis des plus humbles familles d'Israël. Samuel fait trembler Saûl, et c'est un autre prophète qui, au temps des Séleucides, délivre les juifs de la domination étrangère et suscite la dynastie des Machabées. Il y a eu des Etats fondés par la seule force des armes, comme les monarchies barbares des Huns, des Goths, des Vandales, et comme l'empire romain lui-même. C'est, en vérité, faire violence à l'histoire que de soutenir que les légions romaines étaient maîtresses de l'empire et de César parce qu'elles possédaient la plus grande partie du territoire. Leur force, comme celle des barbares qui leur ont succédé, n'était pas ailleurs que dans les armes. Il y a eu, enfin, des Etats fondés sur le génie et sur le pouvoir de l'éloquence. Ce serait une sorte de profanation de prétendre que Périclès n'a commandé a Athènes que parce qu'il en était le plus riche propriétaire. Et les démagogues du Pnyx, l'emportaient-ils par leurs richesses ou par la puissance de la parole? Ces exemples suffisent pour nous montrer que la propriété n'est ni la mesure ni la condition nécessaire de la puissance politique. Là même où elle exerce un incontestable ascendant, comme en Angleterre, il faut qu'elle appelle à son aide des forces d'un autre ordre. Si l'aristocratie anglaise n'avait d'autres avantages que ses terres et ses châteaux, elle ne resterait pas longtemps debout. Ni [es mœurs ni les lois ne pourraient la sauver. Mais

elle se soutient par l'aseendant de l'intelligence et du caractère, par l'ardeur de son patriotisme et la sagesse avec laquelle, dans les temps difficiles, elle sait sacrifier ses privilèges aux légitimes vœux de la nation. L'aristocratie anglaise accueille dans son sein tous ceux qui sont capables de l'enrichir, non par leurs biens, mais par leurs talents ou leur génie.

Le principe de Harrington, pris absolument, est donc faux. Voilà pourquoi il a apporté avec lui une règle de politique non moins fausse. Cette règle, c'est la loi agraire.

Le procès de la loi agraire n'est plus à faire. Il y a ]ongtem])s qu'elle est jugée et condamnée. Aristote, il y a vingt-deux siècles, rencontrant devant lui le système de Plialéas de Chalcédoine, n'a rien laissé à dire après lui sur ce sujet. Il démontre que la loi agraire est un attentat perpétuel à la liberté de l'individu, qu'elle fait peser la même servitude sur la famille en la livrant à une inquisition intolérable, et qu'enfin elle tourne au préjudice de l'Etat, sinon à sa ruine. La liberté de l'individu est en effet suj)primée du moment qu'on lui défend d'user comme il lui plaît de ses facultés sans nuire aux autres, du moment qu'il ne lui est pas permis d'acquérir ce qui lui manque ou d'user selon son goût de ce qu'il possède. Le foyer de la famille a cessé d'être inviolable et la famille elle-même d'être respectée du moment que la police ou l'inquisition de l'Etat peut à chaque instant pénétrer dans son sein pour s'assurer que le maximum fixé par la loi n'est j)as dépassé ou éludé. Que serait-ce donc dans les sociétés

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modernes, où la ricliesse peut également se produire et se dissimuler sous mille formes, et où les signes qui la représentent défient l'œil (pii les cherche? Knfui la loi agraire est funeste à l'État, puisqu'elle l'appauvrit de tous les biens et le prive de toute la puissance, de toutes les forces qu'engendre la liberté. Elle arrête la civilisation en attelant tous les citoyens au même char, c'est-à-dire en leur faisant traîner à tous la charrue; car le seul moyen, s'il y en avait un, d'assurer le niveau des fortunes, c'est de ne tolérer d'autre profession que l'agriculture sur un territoire divisé en parties égales entre tous ses habitants. Il faudrait donc interdire, sous les peines les plus sévères, précisément ce qui fiiit la force, la grandeur, la prospérité et l'indépendance des nations, le développement des arts, des sciences, de l'industrie, du commerce. Ajoutons qu'il faudrait s'isoler au milieu des autres peuples, et, tout en restant audessous d'eux dans les arts de la guerre comme dans ceux de la paix, être cependant assez fort pour les obliger à respecter ce blocus volontaire. C'est ce (jue la Chine, avec ses trois ou quatre cents millions d'habitants et sa civilisation relativement très avancée, s'est vainement efforcée d'obtenir des nations de l'Europe.

L'histoire, confirmant l'arrêt de la philosophie, nous apprend que la loi agraire a été irréalisable, même dans l'antiquité, quand les peuples étaient plus dociles à la voix de leurs législateurs, leur vie plus simple et leurs relations plus bornées. Chez les Hébreux, comme j'en ai déjà lait la remarque, elle n'a jamais existé qu'à l'état de théorie. Écrite

dans le Pentateuque, elle a présidé sans doute au premier partage du pays conquis sur les Ghananéens ; elle n'a pas empêché le luxe effréné et ces fortunes scandaleuses qui arrachent au prophète Isaïe des plaintes amères. Elle a été pendant quelque temps et dans une certaine mesure " mise en pratique par les Lacédémoniens ; mais nous ne voyons pas qu'elle ait servi chez eux la cause de la liberté. Les Lacédémoniens étaient un peuple de soldats, une sorte de couvent militaire (|ui n'a pu subsister que par l'esclavage et parla barbarie, en érigeant en vertus civiques la violation des plus saintes lois de l'humanité. Le nom seul de la loi agraire a existé chez les Romains, et ce nom funeste a suffi pour alimenter la révolte et la guerre civile.

En essayant de tempérer la loi agraire par l'inégalité des conditions, Harrington la rend plus chimérique, mais non plus juste, car l'équilibre qu'il veut établir entre les biens de la classe privilégiée et ceux du peuple tout entier changera constamment de base, même si la terre est le principal élément de la richesse publique ; elle sera tout à fait insaisissable si la richesse publique prend sa source dans l'industrie, dans les arts, dans le commerce, dans le crédit. Comment comparer entre elles des valeurs si diverses? Gomment leur imposer une limite sans frapper au cœur la liberté qui les a produites, et, par conséquent, sans les détruire? Gomment seulement les atteindre dans la rapidité de leurs évolutions, ou dans leur retraite si elles se cachent ? L'équilibre que Harrington veut établir entre les hommes, non plus entre la richesse privée et la richesse publique, mais entre

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les riches et ceux qui ne le sont, pas, n'est pas moins irréalisable, car l'influence n'a jamais été et est aujourd'hui moins que jamais du côté de la fortune; elle est du côté du talent, delà raison et du caractère ; c'est l'esprit public qui en est le suprême dispensateur.

L'erreur capitale de Harrington, celle qui a donné naissance à toutes les autres, c'est d'avoir substitué au développement naturel et régulier des facultés humaines un mécanisme extérieur créé de toutes pièces par l'esprit de système, une combinaison artificielle qui, lom de les mettre en harmonie les unes avec les autres, les avilit et les étouffe par la servitude. Qu'on donne aux hommes la liberté dans la mesure où ils sont capables de la comprendre et de la supporter, dans la mesure où elle est compatible avec les devoirs de la société envers elle-même et envers les faibles et les mineurs qui ne trouvent d'appui que dans ses lois, on verra aussitôt s'établir de "lui-même l'équilibre des conditions et des fortunes. La liberté ne peut se concevoir sans le respect des lois de la nature et sans la justice. Qu'on lasse régner la justice, qu'on fasse respecter les lois de la nature au sein de la famille, on verra aussitôt les institutions aristocratiques frappées dans leur racine; on verra disparaître l'inique institution des majorats, des substitutions, du droit d'aînesse; l'équilibre s'établira par la division des patrimoines entre la richesse publique et la population. Qu'on introduise la juslice et le droit commun, c'est-à-dire la liberté dans le domaine de l'industrie, du commerce et des arts, dans toutes les œuvres de l'activité humaine qui

n'exigent pas, dans l'intérêt de la sécurité commune, une surveillance particulière de l'État, on verra aussitôt les richesses se multiplier comme par enchantement et se répartir d'elles-mêmes, en général, dans la proportion du talent et du travail. Je n'excepte pas même de cette règle les hommes qui se dévouent au culte de la pensée, au service de l'àme et de l'intelligence, et ([ui ne recueillent de ce sacrifice que la ])auvreté ; car il ne faut pas confondre deux sphères d'activité très différentes : celle où l'on ne cherche que la fortune et où la fortune suit naturellement le travail ; celle où l'on ne cherche que la satisfaction de l'esprit et où le travail est lui-même sa récompense. Malheur au ])oète, à l'artiste, au savant, s'il ne trouve pas, comme le prêtre de l'ancienne loi, dans la dignité même de son œuvre, la meilleure partie de son héritage! Enfin, qu'on laisse pénétrer la justice et la liberté dans l'ordre politique, que la nation ait le droit de choisir ses mandataires dans toutes les classes delà société, que son opinion puisse se manifester sans agitation et sans charlatanisme, que tous les genres de patriotisme et détalent soient admis à se produire devant elle, dans une noble concurrence, on verra aussitôt le pouvoir passer du côté du mérite pour s'exercer de la manière la plus glorieuse et la plus utile. Mais utopie et liberté ne sont pas des termes synonymes. Partout où l'on aperçoit la première, il est rare que la seconde ne soit pas gravement compromise ou franchement supprimée.

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