Grotius vir natus est
2o6 RÉFORMATEURS ET PUBLICISTES
Il mit à profit son séjour en France pour se faire recevoir à Orléans docteur en droit. De retour dans son pays après un an d'absence, il partagea son temps entre la poésie et le barreau. Il plaidait devant le tribunal de Delft et composait des poèmes latins en l'honneur de Henri IV et du président de Thou, en même temps qu'il publiait des travaux d'érudition qui eussent suffi à l'activité d'un esprit moins fécond. C'était une édition de Martien Capella enrichie de notes et estimée encore aujourd'hui la meilleure de celles que nous possédons. C'étaient une version latine du Traité de navigation ou VArt de trouver les ports, de Simon Stevin \ et une traduction en vers latins des Aratœa, ou, comme on les appelle encore, des Phénomènes d'Aratus de Sole, monument précieux des connaissances astronomiques des anciens. Ce dernier ouvrage, destiné à remplacer la traduction de Cicéron qui n'est pas arrivée jusqu'à nous, fut accueilli avec une égale faveur par les lettrés et par les savants. Il valut à l'auteur les éloges de Juste-Lipse, de Vossius, de Casaubon, devenus depuis ce moment ses correspondants et ses amis. Grotius écrivit vers la même époque trois tragédies : Adam chassé du Paradis terrestre (Adamus exsul), la Passion de Jésus-Christ (Christus patiens), et l'élévation de Josej>h en Egypte (Sophom-peneas ^). Les titres de ces pièces nous disent dans (]uelle langue elles ont été composées. Quelques érudits prétendent
1. Composé en hollanJais, il porte, dans la traduction de Grotius. le titre suivant: Limenhcreuticon seu portuum invesligandorum ratio.
^2. Il faudrait Sophath-Pmicali. C'e.U le nom égyptien que Pharaon donna à Joseph après l'avoirnommé son ministre. Genèse, cli. xll v. 4.
DE l'euroi'E 257
que la première n'a pas été sans influence sur le Paradis perdu de Mil ton. Mais, sans avoir vérifié leiait, on peut affirmer que c'est flatter beaucoup la musc tragique de Grotius que de lui attribuer une telle postérité.
Entre les années 1609 et 4613 viennent se placer, dans la carrière de Grotius, des oeuvres d'une autre nature et qui peuvent être considérées comme une digne préparation au Traité du droit de la guerre et de la iKiix. La première en date est son Traité de la liberté des mers (Mure liberum), dont toutes les parties essentielles ont été fondues plus tard dans son grand ouvrage. C'est une protestation du bon sens et de la justice contre cette étrange prétention des Portugais, qu'investis à perpétuité par le pape Alexandre VI de la souveraineté de la mer des Indes, ils avaient le droit de n'y laisser pénétrer aucun vaisseau étranger. Ce qui relève encore, s'il est possible, le plaidoyer de Grotius, c'est la prétendue réfutation qu'en donna Selden dans son J\Jare clausmn. Jamais l'érudition, mise au service de l'iniquité et de l'orgueil, n'est arrivée plus près du délire. Au Traité de la liberté des mers a succédé celui De l'antiquité de la République batave (De antiquitate reipublicœ batavicœ), qui, rédigé en latin, a été traduit en hollandais par l'auteur lui-même avec le concours de son pèj*e. Cet écrit, éminemment patriotique, et récompensé à ce titre par les états généraux, a été suivi d'une appréciation comparative des États (Parallela rerum publicarum), dont il ne reste malheureusement que le troisième livre, et d'une histoire des Pays-Bas qui n'a vu le jour que douze ans après la mort de
zoo REFORMATEURS ET PUBLICISTES
l'auteur ^ Il serait hors de propos de mentionner icj les écrits qui intéressent la théologie et la controverse religieuse.
La fortune de Grotius grandissait dans la même proportion que sa renommée, car l'une était la conséquence de l'autre. Déjà il avait pris la première place parmi les avocats de son pays ; mais ses concitoyens le jugèrent digne d'une position supérieure. Il fut nommé successivement, avec l'appui de Barnevelt et aux applaudissements du pays, historiographe des Etats, avocat fiscal, c'est-à-dire avocat général de la province de Hollande, conseiller pensionnaire de Rotterdam avec le droit d'entrée dans les États de Hollande et même dans les états généraux, et envoyé extraordinaire près du roi d'Angleterre Jacques P', pour soutenir contre les prétentions de la Grande- Bretagne ces mêmes droits de navigation et de pêche qu'il avait défendus avec tant de vigueur contre le Portugal dans son Mare liberum. Jacques, qui l'avait poursuivi devant les états quelques années auparavant, le reçut avec distinction et fut charmé de son commerce. Enfin, à peine revenu dans sa patrie, Grotius fut appelé à la dignité de grand pensionnaire de Westfrise et de Hollande. Mais, à ce moment, c'est-à-dire dans l'année 1616, commença pour lui une carrière d'épreuves où se montrent toutes les qualités de sa belle àme.
Deux professeurs de théologie de l'université de Leyde, Arminius et Gomar, ayant exposé des idées différentes sur la prédestination et la grâce, une vio-
1. Annales et historiœ de rébus belgicis ab obitu Philippi régis, usque ad induciaSy année 1607. Amstelodami, 1654 et 1657.
DE l'eu 11 OPE 259
lente discussion s'engagea entre eux, d'où sortirent bientôt tleux sectes irréconciliables, les arminiens et les gomaristes, ou, comme on les appela plus tard en souvenir d'une protestation et d'une contre-protestation adressées aux États, les remontrants et les contre-remontrants. Renchérissant sur les opinions de Calvin, déjà si dures par elles-mêmes, Gomar avait poussé le dogme de la grâce à ses conséquences les plus rigoureuses ; les arminiens, au contraire, faisaient une grande place à la liberté. Sans nier que l'intervention de la grâce soit absolument nécessaire au salut des hommes, ils soutenaient qu'elle ne peut agir qu'avec le concours du libre arbitre, et que les hommes, étant maîtres de la repousser ou de la suivre, se rangeaient en quelque sorte eux-mêmes parmi les élus ou les réprouvés. C'était au fond le même débat qui s'éleva un peu plus tard, dans l'Eglise catholique, entre les jansénistes et les molinistes. Mais ici il eut un résultat tout opposé. Le dogme de Calvin étant le fond même de la Réforme, au moins à cette époque si voisine de sa naissance, la masse de la population protestante des Pays-Bas se déclara avec passion pour les gomaristes. Les arminiens, réduits à une faible minorité, se montrèrent, comme toutes les sectes opprimées, d'autant plus obstinés et plus ardents. Les Provinces-Unies furent profondément agitées par cette querelle religieuse.
Si le principe de la séparation des pouvoirs avait été consacré alors par la constitution de la République batave, le dissentiment, malgré sa violence, serait resté dans le domaine de l'opinion et aurait donné
naissance tout au plus à un schisme, clans une religion où la multiplicité des sectes est inévitable. Mais l'Église et l'État se trouvant étroitement unis, la question était à la fois politique et religieuse. Il s'agissait de savoir si les deux partis avaient le droit de se séparer l'un de l'autre afin de former deux Églises distinctes, et, dans le cas d'une solution négative, lequel des deux était obligé de céder et d'abjurer ses principes. La question de droit appartenait nécessairement à l'assemblée des États, et la question de dogme à un synode national; mais l'assemblée des États, dans l'intérêt de la paix publique, en voulut être le seul juge. Les arminiens y étaient en majorité et comptaient parmi eux Grotius. Le fondateur du droit naturel ne pouvait faire autrement que de se prononcer pour la liberté humaine. Grotius fut chargé de rédiger un édit où, tout en élevant le débat au-dessus des deux sectes, il donnait raison aux arminiens. Les gomaristes protestèrent par un acte devenu célèbre sous le nom de Remontrance. Les arminiens répondirent par une Contre-Remontrance. Les premiers demandaient la convocation d'un concile général, où ils étaient sûrs d'être les plus forts. Les seconds voulaient qu'on s'en tint à la décision des états généraux, qui, après tout, accordait à leurs adversaires la plus entière liberté de conscience et ne tendait qu'à l'apaisement des esprits.
Alors parut sur la scène un personnage considérable, qui jusqu'à ce moment n'avait joué qu'un rôle secondaire dans l'État : c'était Maurice de Nassau, prince d'Orange, gouverneur et capitaine général des Provinces-Unies. Il y avait longtemps qu'il
DE l'europe !261
nourrissait des projets de dictature contre cette petite république, qui lui avait confié la défense de sa liberté, et des sentiments de vengeance contre le grand pensionnaire Barnevelt, dans lequel il voyait le principal obstacle à l'accomplissement de ses desseins. Le moment lui parut favorable pour satisfaire à la fois sa rancune et son ambition. Il se déclara donc pour le fanatisme des masses contre le bon sens de la minorité, pour les gomaristes contre Barnevelt et les états généraux. Prévoyant que ces derniers pourraient requérir l'armée pour la répression des soulèvements populaires, il enjoignit d'avanceàses soldats de mépriser leurs ordres, et, comme les villes arminiennes, devant cette déclaration factieuse, avaient pris la résolution de pourvoir à leur propre défense, Maurice leur annonça qu'il marcherait contre elles et les traiterait en ennemies. Pour comprendre son audace il faut savoir qu'il avait pour lui, non seulement la grande majorité du peuple, mais la ville d'Amsterdam, qui étaità elle seule aussi puissante que la Hollande tout entière. C'est en vain que Grotius, envoyé en députation auprès du sénat de cette grande cité, lui adressa les discours les plus patriotiques et les plus chrétiens, sa voix fut méconnue comme l'avait été auparavant celle des États. Alors il ne lui resta plus qu'un seul parti à prendre, celui de défendre à main armée, dans les deux provinces dont il était le mandataire et le ministre, la cause de la tolérance religieuse et de la liberté politique. Ni lui, ni le grand pensionnaire ne reculèrent devant ce devoir. C'était le moment qu'attendait avec impatience l'ambitieux capitaine
général. Il marcha contre eux à la tête de ses troupes, n'eut aucune peineà triompher de quelques bourgeois timides, se rendit maître de la personne de ses adversaires et les fit jeter aussitôt dans un cachot. Tandis que Barnevelt, Grotius et un autre homme de bien, Hoogerbertz, pensionnaire de Leyde, étaient sous les verrous au château de La Haye ; tandis que le prince d'Orange avait investi ses créatures de toutes les positions et frappé de terreur tous les esprits, le synode national, si ardemment réclamé par les gomaristes, se réunit àDordrecht le 1.3 novembre 4 618. On y comptait 70 gomaristes et 14 arminiens. Sa décision ne fut pas douteuse. La doctrine des arminiens fut condamnée, et à la condamnation de leurs opinions on crut nécessaire de joindre la proscription de leurs personnes et la confiscation de leurs biens.
On devine quel fut le sort des trois prisonniers. De juges il ne fallait pas en espérer ; d'états généraux, il n'y en avait plus ; tous les organes de la nation et de la loi se taisaient devant la force triomphante. Accusés à la fois de trahison envers l'État, pour avoir défendu la liberté sous un gouvernement libre, et de conspiration contre la religion, une religion fondée sur le libre examen, pour avoir défendu la cause de la tolérance, Barnevelt, Grotius et Hoogerbertz furent traduits devant une commission composée de leurs ennemis personnels, tout au moins de leurs adversaires politiques et religieux. Le premier fut envoyé à l'échafaud et mourut le même jour. Les deux autres furent condamnés à la confiscation et à la prison perpétuelle. Grotius,
DE l'euuope 2t)3
dépouillé de tous ses biens, fut enfermé au château de Lœvestein, près de la petite ville de Gorcum, avec une allocation de vingt-quatre sols par jour j)our ses dépenses.
Mais Grotius avait une femme digne de lui et dont il était tendrement aimé. A force de sollicitations, elle obtint la grâce de partager sa prison. Après deux ans de captivité, elle réussit à le faire évader en l'enfermant dans un coffre à livres. Trans porté chez un de ses amis de Gorcum, Grotius n'eut pas de peine à arriver sous un déguisement jusqu'à Anvers, d'où il passa en France avec des lettres de recommandation de l'ambassadeur français, Aubry du Maurier, qui avait vainement cherché à prévenir sa condamnation. Présenté à Louis XIII, il fut accueilli avec une rare bienveillance par ce prince et par toute sa cour.
Ce n'était pas assez d'avoir sauvé sa vie, il lui fiillut songer aux moyens de la soutenir, et cette nécessité était d'autant plus impérieuse que, privé de toute sa fortune, il n'avait pas tardé à être rejoint par sa femme. Louis XIII, il est vrai, lui avait accordé une pension de trois mille livres. Mais cette jicnsion, payée irrégulièrement, quelquefois pas du tout, laissait aux prises avec les angoisses du besoin un des plus grands hommes des temps modernes, le seul vivant que le président Jcannin osât comparer aux plus illustres morts. Heureusement le président de Mesmes vint à son secours. Il le recueillit dans son château de Balagny, près de Senlis, et c'est là que fut commencé, en 1623, le traité Du droit de la guerre et de In paix. Publié pour l;i première
fois en 1625 , ce livre est traduit aussitôt dans toutes les langues de l'Europe, en français, en anglais, en hollandais, en suédois, en allemand; il devient comme un manuel de droit public, également à l'usage des universités et des gens du monde, des hommes d'État et des philosophes. On le trouva dans la tente de Gustave-Adolphe au moment oii ce prince venait d'expirer, après la bataille de Liitzen. Ce n'est donc pas seulement à cause de l'universalité de ses principes, mais aussi à cause de l'autorité qu'il a exercée sur les esprits, que Grotius a mérité d'être appelé par Vico le jurisconsulte des nations.
Il était impossible que l'immense célébrité qui venait de s'attacher à son nom n'améliorât pas sa fortune. Ge fut d'abord le cardinal de Richelieu qui, nouvellement arrivé au pouvoir, lui offrit sa protection intéressée. Mais, comme il demandait à Grotius une soumission incompatible avec ses convictions, les relations furent bien vite arrêtées, et Grotius, du moment qu'il n'avait plus rien à espérer, ayant tout à craindre du redoutable ministre, fit une tentative pour rentrer en Hollande. La mort de Maurice de Nassau semblait lui en faciliter l'accès. Mais ici ce n'est pas seulement à sa conscience, c'est à son honneur qu'on imposa des conditions inacceptables. On exigeait de lui que, par une demande en grâce, adressée au nouveau stathouder, Frédéric de Nassau, il ratifiât en quelque sorte la sentence prononcée contre lui. Il aima mieux passer sa vie dans l'exil que de rentrera ce prix dans son ingrate patrie. Retiré à Hambourg, il n'eut qu'à choisir
entre plusieurs princes qui se disputaient ses services. Il donna la préférence au roi de Suède, dont le ministre, le chancelier Oxenstiern, était prévenu en sa faveur par la recommandation de Gustave-Adolphe. Revenu en France, en 1G35, avec la qualité d'ambassadeur de sa patrie adoptive, il montra, dans cette position difficile, autant d'habileté ([ue de courage. C'est en vain qu'il est circonvenu par les artifices de RicheHeu et du père Joseph, les intérêts qui lui sont confiés sont en sécurité dans ses mains, et il ne réussit pas moins bien à défendre l'honneur de la Suède contre les ambassadeurs de Venise, de Hollande, d'Espagne et d'An^ gleterre. Son zèle finit par déplaire au cardinalministre, qui demanda son rappel. Mais Oxenstiern, bien convaincu qu'on ne remplace pas un tel serviteur, s'obstina à le maintenir à son poste. Cependant le moment de la retraite arriva; ce fut en 1644, lorsque la reine Christine prit personnellement la direction des affaires. Cette princesse romanesque et fantasque s'était laissé gagner par un aventurier récemment arrivé à sa cour, le fameux Cérisantes. C'est lui qu'elle choisit pour surveiller la conduite de Grotius, et plus tard pour le remplacer. Grotius demanda et obtint facilement d'être déchargé de ses fonctions. Mais avant de retourner à Stockholm, il voulut revoir encore son pays, où il est reçu cette fois avec les plus grands honneurs. Le rang où il était parvenu bien plus que son innocence et ses anciens services, bien plus que sa gloire, avait changé les dispositions de ce peuple de marchands. La ville d'Amsterdam, qui jadis avait refusé de l'entendre
quand il lui parlait le langage de la charité et de la raison, équipa un vaisseau pour le reconduire au lieu de sa destination.
De retour en Suède, il y trouva tout changé. La reine, oubliant les services de l'ambassadeur et méconnaissant les talents de l'homme pratique, affecta de ne voir en lui que le philosophe et le savant. Alors Grotius demanda sa retraite qui, après un semblant de résistance, lui fut accordée. Mais l'heure de sa délivrance précéda de bien peu celle de sa mort. En traversant la Baltique pour se rendre soit eu France, soit en Hollande, il fut surpris par une tempête furieuye qui ne dura pas moins de trois jours. Jeté sur la côte à demi mort, il se fit transporter par un temps horrible dans un chariot découvert , à Rostock , où il rendit l'âme le 28 août 1G43, quelques heures après son arrivée.
On a parlé diversement des sentiments avec lesquels Grotius a quitté la vie. D'après une lettre de Jean Quistorpius, ministre de l'Église réformée, qui l'assista à ses derniers instants *, il serait mort à peu près en bon calviniste. Si nous en croyons Jurieu, il n'aurait laissé voir que la plus complète indifférence en matière de religion, tournant le dos
au pasteur qui l'exhortait et ne lui répondant que par ces mots : « Je ne vous entends pas. » Enfin, selon les catholiques, il se serait converti sur la fin de ses jours à la foi de l'Église romaine. Ne doutant pas du fait, ou aimant mieux y croire que de s'en assurer, le père Pétau, en apprenant sa mort, dit une
1. Voyez Vie de G?'o<iws, par Lévesque de Burigny ; 2 vol. in-12. Paris 1752, t. II, p. 101.
DE l'europe 267
messe pour le repos de son âme. La même affirmation se retrouve dans deux écrits publiés à cette époque par les jésuites, l'un en latin, Grotius papista, et l'autre en flamand qui a pour titre : Le testament (Je Grotius.
Ce qui explique ces opinions contradictoires, c'est la tolérance de Grotius et la nature de ses croyances religieuses . Il vivait en paix avec tous les partis ; il honorait les savants, il aimait les gens de bien, à quelque secte et à quelque communion qu'ils appartinssent. En même temps qu'il entretenait la correspondance la plus suivie et la plus affectueuse avec les protestants Gérard Vossius, Gasaubon, Heinsius, il consultait le rabbin Manassé ben Israël sur le sens de quelques passages de l'Ancien Testament et faisait le plus grand cas de ses jugements; il soumettait ses notes sur l'Évangile au père Pétau et s'applaudissait des avis qu'il recevait de ce savant jésuite; il défendait la société de Jésus tout entière contre les préjugés dont elle était l'objet de la part des luthériens et des calvinistes ; enfin il écrivait au ministre socinien Grellius dans les termes les plus civils.
Cette tolérance elle-même a son principe dans la façon dont Grotius comprenait la religion. Il n'était, au fond, ni calviniste, ni luthérien, ni socinien, ni catholique. Il était simplement chrétien. Il pensait, comme Bacon, que la foi chrétienne est assez large pour abriter dans son sein une très grande diversité d'opinions, et il espérait, comme Leibniz, que toutes les sectes pourraient un jour se réconcilier dans une Église commune et se considérer comme des rameaux unis entre eux parle tronc d'où ils sont sortis. Telle
est la préoccupation la plus constante et la plus sérieuse de toute sa vie. On la trouve dans ses lettres et dans le discours qu'il adresse, peu de temps après son arrivée en France, au garde des sceaux du Vair. On la reconnaît aussi dans l'épître dédicatoire qui est imprimée en tête de son traité Du droit de la guerre et de la paix. C'est pour aider à la réalisation de cette idée que, dans sa Démonstration de la vérité de la religion chrétienne, \\ s'abstient de parler de la Trinité, sachant que ce dogme est interprété diversement par les différentes Églises, et persuadé qu'il vaut mieux insister sur la charité que sur les points délicats de la foi. C'est pour le même motif qu'il s'efforça de ramener les protestants de toutes les sectes et de toutes les classes de leur antipathie contre l'Église catholique, et qu'il écrit tout un livre pour établir ces deux points: Que le pape n'est pas l'Antéchrist et que la bête de l'Apocalypse n'est pas la Rome chrétienne, mais la Rome du paganisme*. C'est pour la même raison que, dans un autre de ses traités 2, il soutient qu'on peut être chrétien sans se prononcer sur le dogme de la Trinité et sur les deux natures de Jésus-Christ. Il se montra, vers la fin de sa vie, très favorable à la hiérarchie de l'Église romaine, mais en la considérant d'un point de vue purement humain, comme un gouvernement bien ordonné; car, dans ses convictions politiques, le gouvernement monarchique est celui
1. Commentatio adloca quœdam Novi Testamenii quœ de Antichristo agunt aut acjcre putantur, expendenda cruditis.
2. Disserlatio historica ac politica de dogmatibus et rUibus et gubernatione Ecclesiœ christianœ.
DE l'euroi'e 269
qui convient le mieux, soit à la société spirituelle soit à la société temporelle. Le titre seul d'un autre de ses écrits, publié en réponse à un ministre fanatique du nom de Rivet, Votum pro pace ecclesiastica, peut être considéré comme l'expression générale de sa pensée religieuse. Grotius semble avoir eu la })ersuasion qu'avant la maxime de l'Évangile, Aimez-vous les uns les autres, il faut faire passer dans l'esprit des hommes, celle-ci, qui est moins sublime, mais plus nécessaire: Supportez-vous les uns les autres.
Il serait intéressant, sans doute, de passer en revue tous les écrits de Grotius, toute sa correspondance, et jusqu'à ses compositions poétiques, pour montrer comment ce noble esprit s'est élevé à des idées de plus en plus larges, de plus en plus généreuses, sans faiblesse pour ses opinions antérieures; mais une telle étude nous détournerait trop de notre but. Nous nous occuperons donc uniquement du Traité 'Ûe la guerre et de la paix (De jure belli ac paois) C[ui est resté, pour l'auteur, aux yeux de la postérité, son seul titre de gloire.
Il n'est pas sans importance d'observer d'abord quelle est la forme de cet ouvrage, quelle en est la méthode. Nous sommes ici également loin du style entencieuxet métaphorique de Bacon et de la mâle implicite, de l'austère indépendance de Descartes, Grotius n'est pas simplement un inventeur comme les deux pères de la philosophie moderne. Aussi érudit qu'original, il ne tient pas moins à montref sa science que son génie. Histoire, philosophie, théologie, jurisprudence, lettres anciiuines, il a cultivé avec un rare succès toutes les branches des connais-
sances humaines, et il ne veut pas qu'on l'ignore. Il se plaît à citer à tout propos les auteurs dont il s'est nourri, qu'ils appartiennent à la littérature sacrée ou à la littérature profane, aux Églises chrétiennes ou à la synagogue. De là une forme d'exposition qui rappelle plutôt le xvi^ siècle que le commencement du XYU*^, et nous présente, au premier aspect, une grande ressemblance avec la manière de Bodin. Mais bientôt, sous ce luxe de citations, ornement extérieur autorisé par le mauvais goût d'un autre âge, se laisse apercevoir une libre pensée qui, toujours maîtresse d'elle-même, se développe avec vigueur, d'après une méthode réfléchie. Cette méthode la voici en quelques mots :
Les fondements du droit doivent être cherchés d'abord en nous-mêmes, dans le foyer de notre conscience ou dans les lois de la raison, qui sont en même temps les lois de notre nature, les lois de notre espèce, puisque l'homme est un être raisonnable. Mais la raison de l'homme ne peut pas rester à l'état d'une faculté stérile, elle se manifeste nécessairement dans ses actes, elle se développe avec le temps dans l'histoire. Le témoignage de l'histoire, surtout quand on la consulte sur les conditions de l'ordre social, sur les législations, les institutions des peuples, est donc indispensable pour compléter et contrôler le témoignage de la conscience. Enfin, à ces deux moyens d'investigation il faut ajouter l'étude comparative, impartiale, indépendan te, desopinionsphilosophiques, bien entendu de celles qui ont pris naissance dans l'antiquité; car personne alors, surtout parmi les protestants, ne songeait à interroger les philosophes
DE l'euuope 271
du moyen âge. A l'égard de ces opinions, Grotius fait profession du plus large éclectisme . « Pour moi, dit-il % j'imite ici et ailleurs la liberté des anciens chrétiens qui n'avaient juré d'après la secte d'aucun philosophe, non pas qu'ils fussent de l'avis de ceux c[ui disaient que rien ne peut tomber sous la connaissance de rhomme,"cequiest le comble de la folie, mais parce qu'ils pensaient qu'il n'existait aucune école qui ait contemplé la vérité tout entière, aucune qui n'ait aperçu quelque côté de la vérité. Aussi croyaient-ils que réunir en un ensemble les vérités éparses chez chaque philosophe et disséminées au sein des écoles, ce n'était faire autre chose que fonder un enseignement vraiment chrétien. » Cependant il n'est pas difficile de s'apercevoir que sa doctrine philosophique sur les principes du droit est tout entière empruntée à Platon et aux stoïciens, et que, parmi les lois civiles et les règles de jurisprudence qu'il a résolu de prendre pour base de ses observations, il n'y en a pas qui exercent plus d'empire sur son esprit que celles des Romains. L'œuvre, dans son ensemble, est dominée et comme pénétrée d'un sentiment de charité inspiré par le christianisme, mais qui ne lui fait pas oublier la nécessité démettre la force au service de la justice et de tenir compte des intérêts des hommes aussi bien que de leurs droits.
Si l'on ne prenait garde qu'au titre général et à la division extérieure du livre de Grotius, on serait fondé à croire qu'il n'y est question que du droit des
1. Prolégomènes. § 42. t. I. ]). 42 de l;i traduction do M. Pradicr Fodéré.
gens. Mais il ne faut pas s'arrêter à ces dehors. L'auteur du Traité du droit de la guerre et de la paix a voulu frapper l'attention des souverains et des hommes d'État en leur promettant de les entretenir des questions qui les intéressent le plus ; il ne pouvait entrer dans sa pensée de séparer le droit des gens du droit naturel, sur lequel il doit s'appuyer, ou dont il constitue seulement une des parties les plus importantes. En effet, il y a d'abord cette première question : puisque les souverains et les peuples, dans les rapports qu'ils sont forcés d'entretenir les uns avec les autres, n'obéissent point à des lois écrites, ne possèdent point de lois positives semblables à celles qui gouvernent les citoyens d'un même pays, n'y a-t-il pas d'autres lois capables de remplacer celles-là et qui contiennent en elles-mêmes leur sanction et leur force obligatoire, puisque aucune puissance humaine n'est assez grande, soit pour les créer, soit pour les défendre? En d'autres termes, existe-til des lois naturelles, universelles, immuables, aux^quelles toutes les lois parties de la main des hommes doivent être subordonnées? Y a-t-il une justice naturelle que nous soyons tenus de respecter en l'absence de tous les tribunaux et de toute contrainte extérieure ?
Voici maintenant une autre question qui se lie étroitement à la première : Cette justice naturelle, ces lois naturelles dont nous venons de parler, s'appliquent évidemment, si elles existent, aux États comme aux individus, aux souverains comme aux particuliers. Mais qu'est-ce que ce pouvoir qu'on appelle la souveraineté? Quelle est son origine, quels
DE l'euuope 273
sont ses titres au respect et à robéissaiicc des peuples ? Quels sout les Ibnclemeats et les limites de ses attributions ?
A la question de la souveraineté vient se rattacher la discussion de tous les droits sur lesquels repose Tordre social et dont les uns doivent être protégés par la puissance souveraine, dont les autres doivent être exercés directement par elle au nom de la société : la propriété, la famille, le droit de légitime défense, le droit de punir. Une des attributions du souverain ne consiste-t-elle pas, en effet, dans la guerre? Or la guerre, })our être légitime, ne suppose-t-elle pas le droit dempêclier le mal et le droit tle le réprimer?
C'est ainsi que, dans l'opinion de Grotius, toutes les questions de droit naturel viennent se grouper autour du droit des gens. Nous ne soutiendrons pas qu'elles soient présentées dans Tordre le plus rigoureux ou le plus commode pour l'esprit ; mais il n'y en a aucune qui ait été omise, aucune qui ne donne lieu à une discussion proportionnée à son importance. Voici d'abord à quoi se ramènent les idées de Grotius sur la première.
L'homme est né sociable. C'est un fait constaté par l'expérience, non un principe qui a besoin de démonstration, puisque Tliomme a toujours vécu en société et qu'il est impossible de le rencontrer dans un autre état. Or, pour se maintenir en société, il est forcé d'observer certaines conditions, comme de respecter la vie et la propriété de ses semblables, de tenir ses engagements, de réparer le dommage causé à autrui. Ces conditions forment autant de lois, c'est-à-dire autant de devoirs et île droits naturels.
Par conséquent, le droit dérive d'abord de la sociabilité humaine.
Une autre source du droit, c'est la raison, la droite raison (recta ratio), qui nous prescrit notre conduite, soit envers nos semblables, goit envers nous-mêmes. L'homme, étant un être raisonnable, ne peut suivre que les lois de sa nature, les lois de la raison, dont le caractère est de s'imposer par leur propre autorité, sans l'intervention d'aucune considération étrangère, sans le frein des châtiments Jii l'excitation des récompenses. Au nombre de ces lois se trouve nécessairement conaprise celle qui nous commande de ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît, c'est-à-dire la loi dans laquelle se résument tous les préceptes de la justice.
Une troisième et dernière source du droit, c'est la volonté de Dieu, auteur et maître- de notre existence; car, si les parents ont une autorité légitime sur leurs enfants, à plus forte raison Dieu a-t-il autorité sur ses créatures. Mais, puisque Dieu est l'auteur de la nature humaine, puisque c'est lui qui a fait de l'homme un être raisonnable et sociable, les lois qui prennent leur source dans la raison et dans les conditions naturelles de la société ne diffèrent pas de celles qui dérivent de la volonté divine. Aussi les ' stoïciens avaient-ils raison de dire que l'origine du droit ne doit pas être cherchée ailleurs que dans Jupiter lui-même. Il est impossible, en effet, de supposer aucune contradiction entre la volonté divine et les lois de la raison, les conditions de la société. Dieu ne peut pas faire que le vol et le meurtre ne soient point criminels et pernicieux, il ne peut
DE l'europe 27S
changer les prescriptions qui les ont déclares tels dès l'origine du monde.
Ces trois origines attribuées par Grotius au droit naturel, il les fait figurer également dans la définition qu'il donne de ce droit. « Le droit naturel, ditil ', est une règle que nous suggère la droite raison qni nous fait connaître qu'une action, suivant qu'elle est ou non conforme à la nature raisonnable, est entachée de difformité morale ou qu'elle est moralement nécessaire, etque, conséquemment, Dieu, l'auteur de la nature, l'interdit ou l'ordonne. »
Nul doute que ce ne soit là moins une définition qu'une théorie. Mais cette théorie a l'avantage de ne laisser subsister aucun nuage sur la pensée de l'auteur et de nous montrer d'avance l'influence qu'elle a exercée sur les successeurs de Grotius. En effet, les différents éléments qu'elle s'efforce de réunir ont été recueillis isolément, et chacun d'eux a donné naissance à un système distinct. Pufïendort a pris l'idée de sociabilité, Bossuet celle de la volonté divine, et Montesquieu celle de la loi considérée en elle-même, sous sa forme la plus générale et la plus abstraite.
Mais quoi! l'auteur du traité de la Vérité de la religion chrétienne n'aurait reconnu la volonté divine que dans les lois de la nature et de la raison, et encore dans celles de ces lois qui se bornent à nous défendre le mal et à nous détourner de l'injustice ? Il n'en est pas ainsi. Grotius croit que la révélation a été nécessaire pour nous donner une expression
1. Lis. I. ch. I. S 10, p. 75 ilc l,i lr,i(lu(;lion française.
plus puissante, plus sensible, plus persuasive du droit naturel, et pour nous en rendre la pratique plus aisée en nous apprenant à vaincre nos passions et en appelant la charité au secours de la justice. L'Évangile a ajouté à la loi naturelle une loi spirituelle, qui purifie l'âme et l'unit à Dieu, tandis que le droit proprement dit n'est que le fondement de la société que nous formons avec nos semblables. Mais l'une de ces lois ne saurait être en contradiction avec l'autre. Dieu, comme auteur de la révélation, ne peut démentir ce qu'il nous enseigne comme auteur de la nature et comme dispensateur de la raison. C'est ainsi que le chrétien, dans Grotius, se met d'accord avec le philosophe et le jurisconsulte.
TI
L'existence du droit naturel une fois démontrée, il est clair qu'il s'applique aux Étacs comme aux individus, et même que les États en dépendent plus directement, puisqu'ils se trouvent, les uns par rapport aux autres, dans cette situation indépendante qu'on appelle l'état de nature. Mais un État formant une société organisée, qui se meut comme par une seule volonté vers un but commun, ne peut se comprendre sans mi pouvoir qui le gouverne et qui lui donne des lois, sans une autorité souveraine à laquelle le corps tout entier et chacun de ses membres sont tenus d'obéir. Cette autorité, à qui appartient-elle? qui a le droit de l'exercer?
En principe, Grotius reconnaît que la souveraineté
DE l'europe 277
appartient à la société elle-même, ou, pour ne rien changer à ses expressions, que le sujet commun de la souveraineté est l'État *. Mais l'homme est aussi le sujet commun de la vue ; ce qui n'empêche pas l'œil' d'en être l'organe ou le sujet propre. Pourquoi donc la souveraineté n'aurait-elle pas aussi son organe? Pourquoi ne serait-elle pas exercée, selon les convenances et les mœurs de chaque nation, par un individu ou par un corps, par une personne individuelle ou collective? Non seulement cela est possible, mais cela est conforme à l'intérêt bien entendu de la société, à cause des maux inséparables d'un ordre de choses où le souverain pouvoir est de fait dans les mains du peuple. Non seulement cela est conforme à l'intérêt bien entendu de la société, mais cela est d'accord avec la justice et avec la liberté. « De même qu'il y a plusieurs genres de vie, les uns meilleurs que les autres, et que chacun est libre de choisir entre tous celui qui lui convient, de même un peuple peut faire choix de la forme de gouvernement qu'il veut; et ce n'est pas d'après l'excellence de telle ou telle forme, question sur laquelle les opinions sont partagées, mais d'après la volonté, qu'il faut mesurer l'étendue du droit -. » Rien de plus libéral assurément et de plus sensé que cette doctrine, tant ((u'il ne s'agit que des diverses formes de gouvernement. Malheureusement la })ensée de Grotius ne s'arrête pas à cette sage limite. De la forme du gouvernement, chose essentiellement
1. Summœ polestatis subjectum commune civitas, liv. I, cli. m. §§ 1 et 3.
2. Liv. r. fil, m. § H. t. I-'. p. ^07 de la trniluction nouvollo.
variable, il passe à la souveraineté elle-même et se la représente comme une simple propriété qui petit être aliénée par un contrat ou conquise j3ar les artnes. « Il est permis, dit-il ', à toiit homme de se réduire en esclavage privé au profit de qui boii liii semble, ainsi que cela l'essort de \â loi hébraïque et de la loi romaine ^. Pourquoi donc tie serait-il Jias permis à un peuple qui ne relève que de liii-mèmc de se soumettre à un seul individu ou à plusieurs, de manière à lehr tt'ansférer complètemeiit le drdit de le gouverner sans eii réserver auicuhe partie? » Voilà pour le droit d'aliénation. Le droit de la guerre, considéré comme iin des fondements légitimes rlë la souveraine puissance, n'est pas moins hautement proclamé dans ces lignes : « De même que l'on petit acquérir dans une guerre légitime la propriété dés biens appartenant à des particuliers, on peut acquérir la propriété civile ou le pouvoir de gouverner un État indépendamment de toute autre puissance. Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que ce qui vient d'être dit ne l'ait été que pour maintenir le pouvoir moùarcliique dans les lieux où il est ell Usage, car le même dfoit et les mêmes raisons servent pour les principaux d'entre les citoyèlis, qui gouvernent l'État à l'exclusion du peuple ^ »
Si Grotius, à l'exemple de Machiavel, s'était contenté d'accepter les faits et de dire qu'il y â des peuples qui, par crainte de l'anarchie oU de l'invasion
1. Liv. I, ch. m, § 8, t. P'' p. 206 de la traduction nouvelle.