Ibid. §§ 11 et 12, p. 535 et
dans les affaires qui nous touchent de près et où nous ne pouvons prendre un parti qu'en prononçant sur nous-mêmes. Quelle conduite faut-il suivre alors? La même que la sagesse nous prescrit dans les relations de la vie privée : le doute commande l'abstention. Placés entre la guerre et la paix, nous ferons toujours bien de choisir la paix aussi longtemps que la paix sera possible. La guerre, quoique autorisée par la raison, est pourtant ce qu'il y a de moins raisonnable dans l'homme et de plus contraire à sa nature. Aussi, avant d'en venir aux armes, faut-il épuiser tous les moyens de conciliation. Les moyens de conciliation, après l'abstention volontaire et spontanée, sont les négociations, les conférences et la décision d'un arbitre également accepté par les deux parties.
Maintenant, supposons que le bon droit soit pour nous et qu'il se manifeste à nos yeux avec une évidence irrésistible. Est-ce une raison de nous décider pour la guerre? Non ; il faut examiner d'abord si nous avons de notre côté la force aussi bien que la justice et si nous pouvons à peu près compter sur la victoire : car, dans le cas contraire, ce ne sont pas seulement nos intérêts les plus chers que nous compromettons: nous mettons en péril notre droit, ou plutôt la justice elle-même; nous nous exposons par une défaite à donner une sanction à l'iniquité. Ensuite, fussionsnous assurés de la victoire autant qu'on peut l'être avant 1- événement, il y aurait encore lieu de se demander si l'intérêt commun des vainqueurs et des. vaincus ne nous commande pas de persévérer dans les voies pacifiques. La guerre, même heureuse, esl
T)E l'europe 329
toujours un mallieur, et ce malheur peut être plus grand que les avantages du triomphe. A l'intérêt vient se joindre l'humanité, dont la voix devrait toujours être écoutée quand le devoir de notre conservation ne le détend pas formellement. Grotius va si loin dans son amour pour la paix, qu'il voudrait que la conservation d'un peuple fiit préférée à son indépendance et à sa liberté civile. Il ne goûte pas cette maxime des républiques de l'antiquité, que la mort est préférable à l'esclavage. Il n'approuve pas Gaton d'avoir déchiré ses entrailles pour ne pas assister au triomphe de l'usurpateur'. Mais il ne réfléchit pas qu'une nation déchue de son indépendance politique, de même qu'un homme privé de sa liberté, a cessé d'exister moralement.
Si la guerre est si rarement juste, et si, même quand elle est juste, il y a tant de motifs pour la condamner, que faut-il penser de ceux, individus ou peuples, qui vendent leur sang et leur épée au plus offrant, sans s'inquiéter de savoir s'ils sont au service du droit ou de l'iniquité? Grotius inflige le blâme le plus sévère à cette honteuse industrie ; il appelle le mépris et l'anathème de toutes les nations civilisées sur ces hommes qui disent: « Là se trouve la justice où est le plus gros salaire ^ » — « La guerre, dit-il, ne doit pas être comptée au nombre des métiers ; au contraire, c'est une chose si horrible, qu'il n'y a qu'une extrême nécessité ou la vraie charité (jui puisse la rendre honnête '*. ^^