‹ Réformateurs et publicistes de l'EuropeChapitre 7 sur 81 · Liv. II, ch. xiY · texte numérisé non relu

Liv. II, ch. xiY

'i.Natio ipsa ut sic dicam potest cedere juri suo propter aliud bonum majus. Liv. II. ch. xiv, § 20.

était fondée, non par une substitution ou une restriction conventionnelle, mais par le principe qui lui est propre, par un droit qu'elle n'emprunte qu'à elle-même.

Il faut repousser également, au nom de la justice et de la saine raison, la définition que donne Suarès du droit en général. Non, le droit n'est pas seulement une permission, une licence, une propriété qu'on peut aliéner ou détruire. Une propriété est une chose extérieure à moi, que je puis détacher de moi, et échanger contre un avantage également extérieur. Mais le droit, c'est moi-même, c'est une partie essentielle de mon existence intellectuelle et morale, une partie nécessaire de mon àme. Par exemple, si je ne suis pas libre de mes actions, sous la condition de respecter la liberté d'autrui, je ne suis plus compris parmi les créatures auxquelles s'adresse la loi naturelle, qui se courbent sous les commandements de la loi morale. A quoi bon proposer le bien et défendre le mal à un être qui n'a pas la faculté de choisir entre les deux? J'en dirai autant du droit de propriété pris en général. Gomment prescrire la charité, la bienfaisance, la conservation de sa propre vie, à un être qui ne peut rien posséder en propre, qui n'a aucun droit sur les fruits de son travail et sur les biens que la nature lui offre?

La définition de Suarès s'évanouit donc entièrement. Autant est inviolable le devoir, autant est sacré le droit. Suis-je soumis à une loi obligatoire? Il faut m'accorder une liberté inaliénable, car celle-ci est la condition de celle-là. On ne peut les séparer

sans les nier et les détruire Time et l'antre, sans nier et détruire toute justice, toute morale. Il ne m'est pas plus permis enfin de vendre ma liberté, qu'il ne m'est permis de m'affranchir de tous mes devoirs et de violer toutes les lois. Il n'est pas plus permis aux autres, sous quelque prétexte que ce soit, de me réduire en esclavage, qu'il ne leur est permis de me donner une dispense pour tons les crimes.

Restent maintenant les restrictions de la société ou de l'État! L'État, dans l'intérêt de la société entière, a-t-il le droit de restreindre la liberté et la propriété des individus? Oui, sans doute; mais l'État n'a-t-il pas aussi, dans certains cas, le droit de me prendre la vie, quand il s'agit de la défense commune, ou quand ma vie, pleine de crimes, est devenue incompatible avec le repos de mes concitoyens? Suarès n'a pas compris ou n'a pas voulu comprendre que les restrictions que l'État apporte à mon droit ont pour motif le respect, la défense du droit lui-même, et que, hors de là, son pouvoir est usurpé, tyrannique, criminel. Le droit de chacun cesse à l'instant où l'on veut s'en servir contre le droit d'autrui. Voilà pourquoi l'État, dans les conditions déterminées par la loi, peut me priver de la vie, quanil ma vie est devenue une force usurpatrice et brutale qui menace la vie des autres. Voilà pourquoi l'État, sous les mêmes conditions de légalité, peut me priver de la liberté, non pour la sacrifier à l'agrandissement de son propre pouvoir, mais pour me punir d'avoir fait servir ma liberté contre la liberté, la propriété ou la sécurité d'autrui, et pour m'empêcher d'en faire désormais le même usage.

Voilà pourquoi encore l'État peut restreindre la propriété de telle sorte que le droit de chacun soit en harmonie avec les droits de tous. Enfin, la société peut me demander aussi, soit aux dépens de ma liberté, soit aux dépens de ma propriété, les sacrifices jugés nécessaires à sa propre conservation, parce que la conservation de la société est la condition absolue de la mienne et la sauvegarde de ma liberté.

D'ailleurs, que devient ici la distinction scolastique entre ce qui est permissif et ce qui est impératif? La société me prend ma vie et mes biens aussi souvent qu'elle restreint en moi la liberté et le droit de propriété. La société est-elle donc en révolte contre ce double commandement du Décalogue : « Ne tue pas; ne vole pas »? Assurément non, elle n'est pas plus infidèle à la loi révélée qu'à la loi naturelle quand elle se sert de son pouvoir uniquement pour protéger les droits de chacun et se protéger elle-même, qui en est la garantie la plus puissante.

Suarès est donc pris dans son propre piège. Il est condamné à nous laisser ce qu'il nous a donné ou à revenir sur ses pas et à démentir ouvertement les principes qu'il a proclamés avec le plus de chaleur et de solennité. Il ne faut pas nous en étonner; car il n'y a pas d'habileté qui puisse prévaloir contre la raison, contre le sens commun, contre le cri de la conscience.

DE l'europe 27

Suarès, dans l'ordre naturel, ne laisse à l'homme que des devoirs, et lui ôte tous ses droits. Mais du moins ces devoirs qu'il nous laisse ainsi mutilés et séparés de leurs conséquences les plus nécessaires, sont-ils mis à l'abri des exceptions et des changements? sont-ils immuables, universels, les mêmes pour tous les hommes? Oui, en théorie, dans les régions inaccessibles de la pure spéculation; dans l'application et dans la vie réelle, non.

D'abord, il n'y a pas d'autre puissance qui ait une action quelconque sur la loi naturelle que le législateur de la nature. La question se réduit donc à ces termes : Dieu, en qualité de suprême législateur, peut-il changer les lois que lui-même nous a données et qu'il continue de promulguer sans interruption par la voix delà conscience? S'il ne peut les abroger entièrement, peut-il du moins les suspendre pour quelques-uns, et nous dispenser momentanément de les observer? Ici nous retrouvons dans Suarès le double personnage que nous avons déjà rencontré en lui une première fois : le philosophe et le casuiste, l'homme des principes et l'homme des expédients. La parole est d'abord au premier, et il s'en sert avec l'élévation, avec la force qu'on peut désirer d'une âme droite, d'une saine intelligence, pour défendre la vérité morale contre les erreurs capables de l'altérer ou de l'obscurcir*.

Page 1