Voir particulièrement liv. XXI, ch. xv
28 RÉFORMATEURS ET PTJBLICISTES
Toutes ces erreurs, qu'il va chercher uniquement dans l'histoire de la scolastique, mais qu'on rencontre aussi en partie dans l'histoire de la philosophie moderne, Suarès les réduit à trois : la première est celle de Guillaume Ockam et des derniers nominalistes, entre autres Pierre d'Ailly, qui soutiennent que Dieu seul, par sa volonté souveraine, est l'auteur du bien et du mal moral, et qu'il aurait pu, s'il l'avait voulu, faire le contraire de ce qu'il a fait en ordonnant que le mal fût le bien, le bien le mal; en un mot, que le bien et le mal n'ont aucun fondement dans la nature des choses et sont tout simplement ce que Dieu nous a commandé et défendu. La seconde opinion rapportéepar Suarès comme unealtération ou une négation de la loi naturelle, est celle de Duns Scot etdeson école, qui, regardant le Décalogue comme la plus parfaite expression de cette loi et le divisant en deux parties ou en deux tables, les devoirs de l'homme envers Dieu et ceux de l'homme envers son semblable, prétendent que les premiers seuls sont absolus, éternels, immuables, supérieurs à toute abrogation et à toute exception, tandis que les seconds seraient soumis aux mêmes changements que la nature humaine. Enfin, un troisième système, celui de Durand de Saint-Pourçain, enseigne qu'il n'y a d'indispensables que les préceptes négatifs : ne tue pas, ne vole pas, ne rends pas de faux témoignage, etc., parce qu'ils sont d'une nature telle qu'ils ne souffrent pas d'exception, qu'il n'est pas permis un seul instant de les violer ; mais qu'il en est autrement des préceptes positifs, comme de faire l'aumône, d'honorer son père et sa mère, parce que les lois de cet ordre
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ne peuvent être accomplies que dans certaines circonstances et sous des conditions déterminées. Si ces conditions manquent, la loi n'existe plus; par conséquent, elle ne peut prétendre au titre d'éternelle et d'universelle. Voici la réponse que lait Suarès à chacune de ces trois classes d'adversaires.
Il dit à Ockam,et l'on peut ajouter à Descartes, à King et à Grusius, qui sont tombés dans la même erreur, qu'il y a un bien et un mal en soi, à savoir ce qui est conforme et ce qui est contraire à notre nature raisonnable et par conséquent à la raison de Dieu. Que, s'il en était autrement. Dieu pourrait agir sans raison, c'est-à-dire d'une manière contraire à sa nature, à ses divins attributs, à ses ineffables })erfections; ce qui est impie et absurde à supposer. S'il en était autrement, ou s'il était vrai que Dieu pût renverser l'ordre établi et faire du bien le mal, du mal le bien, il pourrait donc ordonner qu'on le haït lui-même, qu'on le prît en mépris, qu'on lui préférât de viles idoles. Or, il suffit d'énoncer une telle proposition pour en faire justice et pour démontrer, selon la doctrine des grands théologiens, de saint Augustin et de saint Thomas, aussi bien que des plus illustres philosophes de l'antiquité, de Platon, d'Aristote, de Cicéron, que le bien et le mal existent dans la raison même et dans la nature des choses; que la loi qui prescrit l'un et qui défend l'autre n'est pas moins d'accord avec la nature de Dieu qu'avec sa volonté; par conséquent qu'elle ne peut être ni abrogée ni changée.
Il répond à Duns Scotqu'à considérer la raison et la nature de l'homme, les devoirs que nous avons à
remplir envers nos semblables, les devoirs de la seconde table, ainsi qu'on les appelle, sont aussi nécessaires, aussi obligatoires que ceux de la première ou nos devoirs envers Dieu. Sans doute, dès que notre esprit a conçu l'idée de Dieu et s'est convaincu de son existence, il nous est impossible de ne pas l'aimer, de ne pas l'adorer, de ne pas lui rendre un culte. Mais dès que l'homme se connaît lui-même et aperçoit les relations qui existent entre lui et ses semblables, il lui est pareillement impossible de ne par regarder comme des crimes le meurtre, le vol, l'adultère, le faux témoignage ; de ne pas considérer comme un devoir d'être pieux envers ses parents, bienfaisant envers le malheureux, juste envers tous. « Aussi peut-on dire, ajoute Suarès, que tous les articles du Décalogue étaient obligatoires avant Moïse et l'ont été après lui, pour les nations restées étrangères à l'Ancien Testament K » Si au témoignage de la raison on ajoute celui de l'histoire, soit de l'histoire sainte, soit de l'histoire profane, on voit que ces préceptes n'ont jamais été abrogés ni par l'Évangile, ni par aucune loi humaine, mais qu'ils continuent d'être en honneur chez toutes les nations, qu'ils sont la base des lois civiles et de l'ordre social, et s'il y a par hasard quelque peuple qui les rejette, il est pour tous les autres un objet d'étonnement et de réprobation. Suarès va jusqu'à dire que la loi naturelle contient égale-
1. Si prœcepta secttndœ tabulœ non essent legis natures ante legem per Moysem datam, non obligassent homines ex vi solius rationis 7iaturalis. L'nde eliam post dalam legem illa prœcepta moralia non obligassent gentes pro quibus Icx Moysi data non erat. De legib., liv. II. ch. XV, § 9.
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meut le précepte biblique et évaugélique d'aimer notre prochain; car, saus cet amour, la société humaine est incapable de conserver non seulement Tordre qui lui est nécessaire, mais l'existence même*.
Enfin, la doctrine de Durand de Saint-Pourçain, qui trouverait encore aujourd'hui un grand nombre de partisans, est renversée par cette simple observation que toute loi est éternelle, qui, dans les mêmes circonstances, ordonne toujours les mêmes actes; qui, dans les mêmes relations, impose toujours les mêmes devoirs. Sans doute les relations de père et de fils sont moins étendues, moins générales que celles d'homme à homme ; mais dès qu'elles existent, il en sort des obligations indispensables, absolues, qu'il nous est impossible de supprimer ou d'abroger. Suarès aurait pu donner à son opinion un caractère plus général. Il lui aurait suffi pour cela de reproduire les réflexions que lui a suggérées tout à l'heure, contre Duns Scot, le devoir d'aimer son prochain ; devoir universel et positif s'il en fut, source commune et condition absolue de tous les autres, même des devoirs négatifs : car l'amour de nos semblables est le principe et la condition de la justice. Si je ne m'identifie pas avec eux, si je ne me mets pas à leur place, je serai incapable de respecter leur liberté, leur vie et leurs biens* Qu'on examine ensuite ce qui se passe dans la société entière, il sera facile de
1. Per se autem notum videlur dilectionem proximi maxime pcrlinere ad legem naturœ, cumsine illa conserva)', non possit naturaipsa, non solum in debilo ordine et educatione., verum etiam neque in suo esse. Liv. II, ch. xv, § 10.
se convaincre que, sans des efforts énergiques et persévérants pour secourir la misère, pour éclairer l'ignorance, pour défendre la faiblesse, la violence et le crime, débordant de tous côtés, ne laisseraient plus subsister que le nom de la justice. Si cette idée n'est pas exprimée à sa place, elle est du moins dans la pensée de Suarès. Il proclame hautement, avec saint Thomas*, que devoirs positifs et devoirs négatifs, obligations envers Dieu et obligations envers les hommes ont à ses yeux la même valeur et sont des articles inséparables de la même loi ; qu'ils sont tous également les ordres de la justice et les commandements de la raison divine ; que la justice de Dieu, que la raison de Dieu ne saurait se diviser et combattre contre elle-même.
C'est le philosophe, c'est le morahste qui vient de parler. Nous allons entendre à présent le casuiste. Il faut distinguer en Dieu le suprême législateur et le souverain maître et seigneur de toutes choses. Comme législateur. Dieu est la raison, la justice même, et il ne peut rien changer à la loi naturelle, qui en est l'expression. Mais comme seigneur souverain, comme maître absolu de tout ce qui est, de l'homme aussi bien que des autres êtres, et à plus forte raison de ce qui appartient à l'homme, de sa liberté, de ses biens, de sa vie, il peut déléguer une partie de son pouvoir à une de ses créatures et lui permettre de faire ce qu'il ferait lui-même, ou de le faire par ses mains, en réduisant celui qu'il a choisi au rôle d'instrument. C'est ainsi que, malgré la dé-