CUMBERLAND. — BARBEYRAC
Le même principe que Thomasius, par l'effet d'une réaction contre les doctrines étroites de Pufendorf, s'efforçait de propager dans les universités d'Allemagne, Richard Cumberland l'opposait en An-
gleteri'c au matérialisme de Hobbes, sans que l'un de ces écrivains ait exercé sur l'autre aucune influence. Seulement, ce que le premier a appelé Vamour, le second le désigne sous le nom de bienveillance. Du reste, il s'agit, pour l'un comme pour l'autre, d'un principe uni à la raison et lait pour diriger des êtres raisonnables. L'un et l'autre aussi, dépourvus de toute vraie originalité, ne songent guère qu'à rétablir la science du droit naturel sur les fondements posés par Grotius. Il y a cependant plus de torce, plus de gravité, plus de suite, plus d'originalité relative dans le philosophe anglais que dans le philosophe allemand, et il est probable qu'il serait à la fois plus estimé et plus connu, si la clarté du langage répondait chez lui à la solidité de la pensée.
Richard Cumberland n'est ni un homme d'État, ni un professeur, mais un théologien, un évêque de l'Église d'Angleterre, et cependant il ne défend pas avec moins de chaleur que ses devanciers l'indépendance de la raison et du droit naturel. Né à Londres en 1632, il étudia la théologie à l'université de Cambridge, et, après avoir rempli diverses fonctions ecclésiastiques, il fut nommé, en 1690, évêque de. Peterborough. C'était la récompense du zèle qu'il avait montré, sous le règne de Jacques II, pour la défense de l'Église établie et des principes de la Réforme. Il mourut en 1719, âgé de 87 ans et occupé jusqu'à son dernier moment des études qui avaient rempli toute sa vie. Il a laissé plusieurs ouvrages, mais le seul par lequel il est digne de notre intérêt, c'est son Traité des lois de la nature, écrit en latin,
traduit en français par Barbeyrac, et publié pour la première fois en 1672, dans l'année même où parut le Traité du droit de la nature et des gens.
Le Traité des luis de la nature, comme l'auteur, dans sou Discours préléminaire, le déclare expressément, est plus encore un ouvrage de polémique, qu'une œuvre dogmatique. Il a pour but principal de défendre la loi naturelle, telle que Grotius la comprenait, contre le système de Hobbes, tout récemment publié et arrivé à toute sa célébrité. Mais il est aussi dirigé contre Selden, dont la doctrine sur la tradition n'est pas plus favorable que le matérialisme aux idées naturelles de droit et de devoir. Il serait impossible de donner une analyse de ce livre; car il n'y règne ni ordre ni plan, ni méthode, et comme je l'ai dit tout à l'heure, l'obscurité et la lenteur désespérante du langage, même dans la traduction française, ajoutent encore à la confusion générale. Tout ce qu'il faut demander, c'est-à-dire tout ce qui intéresse l'histoire de la science et que la patience du lecteur français supportera, c'est un exposé rapide des principes de l'auteur, moins rapide cependant qu'il ne l'aurait été, si quelques historiens de la philosophie n'avaient montré pour Cumberland un dédain qui va jusqu'à l'injustice . Ainsi , ni Tennemann , ni Buhle ne l'ont seulemeut jugé digne d'une mention dans leurs volumineux ouvrages. M. Jouffroy, dans son histoire spéciale du droit naturel , lui consacre quelques lignes de critique, mais fait à peine connaître sa pensée. Enfin, un autre historien du droit naturel, le Danois llubner, en voulant la faire connaître l'a défigurée.
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De même qu'il y a des lois qui régissent le monde physique et qu'il serait impossible de nier sans nier révidence, il y en a une aussi, selon Gumberland, qui gouverne le monde moral et dont l'existence n'est pas moins incontestable. Oui, le monde moral se distingue du monde physique par la liberté ; mais la liberté n'empêche pas que les rapports qui existent entre nos actions et les effets qui en découlent ne soient éternels et nécessaires. Pour démontrer cette proposition, c'est-à-dire que l'idée de loi s'applique à l'ordre moral comme à l'ordre physique, Gumberland se sert presque de la fameuse comparaison de Montesquieu. On lit dans le premier chapitre de l'Esprit des lois: « Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on ait tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux. » Voici ce que dit Gumberland : « Qu'un homme qui peut tirer ou ne pas tirer trois lignes droites, se soit une fois déterminé à les tracer selon la règle du premier livre des Éléments d'Euclide, elles ne feront pas moins un triangle, que si elles avaient été ainsi tracées et placées par quelque cause entièrement nécessaire. » (Discours préliminaire, § 28.)
Le monde moral a donc sa loi naturelle, qui s'adresse sans distinction à tous les êtres raisonnables et libres. Mais quelle est cette loi? Pour la découvrir, il suffit de remarquer ces deux faits que l'observation nous démontre l'un et l'autre avec une irrésistible certitude : 1" le bien de tous renferme le bien de chacun ; le bien de l'univers celui de chaque être en particulier; 2" il est dans la nature de chaque être raisonnable,
c'est-à-dire doué de volcmté et d'intelligence, de vouloir son bien d'une manière ferme et constante et de se le procurer. C'est à ce sentiment, à cette disposition générale que, par un étrange abus de langage, Cumberland donne le nom de bienveillance. Car voici ses propres expressions dans la traduction française de Barbeyrac : « La bienveillance est cet acte de notre volonté par lequel nous recherchons tous les biens qui dépendent de nous. Or, d'après l'une des deux observations précédentes, aucun bien particulier n'est séparé du bien général. Donc, la loi que nous cherchons, la loi à laquelle se trouvent soumis, non seulement tous les hommes, mais tous les êtres intelligents et libres et Dieu lui-même, peut être énoncée en ces termes : « Le soin d'avancer, autant qu'il est en notre pouvoir, le bien commun de tout le système des agents raisonnables, sert à procurer, autant qu'il dépend de nous, le bien de chacune des parties, dans lequel est renfermée notre propre félicité, puisque chacun de nous est une de ces parties. D'où il suit que les actions contraires à ce désir produisent des effets opposés et, par conséquent, entraînent notre misère aussi bien que celle des autres. » A cette proposition on peut substituer celle-ci, également adoptée par Cumberland : « La plus grande bienveillance que chaque agent raisonnable témoigne envers tous, constitue l'état le plus heureux de tous en général et de chacun en particulier, autant qu'il est en leur pouvoir de se le procurer. Par conséquent, le bien commun de tous est la souveraine loi. »
Ce principe général, Cumberland le sent bien, ne
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nous donne encore que la condition sous laquelle nous pourrons être heureux ; il ne nous présente pas une véritable loi, une loi obligatoire telle que la réclame un être raisonnable et libre : car s'il nous plaît de refuser notre bonheur ou si nous refusons de l'acquérir au prix du bien général, qui nous le défendra? En agissant ainsi nous pourrons être insensés, mais nous ne serons pas criminels. Voici par quel raisonnement l'auteur du Traité des lois naturelles essaie d'échapper à cette objection. La loi qu'on vient de proposer est celle de tous les êtres libres, de tous les êtres raisonnables. Elle est, par conséquent, la loi de Dieu comme la loi des hommes. Et comment ne serait-elle pas la loi de Dieu, puisque Dieu est l'auteur de la nature et qu'il n'a pu imposer à la création un ordre qui ne fût pas d'abord dans sa volonté et dans son entendement? Mais un être raisonnable ne peut concevoir aucune loi comme divine, sans se croire par cela même obligé de s'y soumettre, sous peine d'être coupable, d'être ingrat, d'être rebelle envers son Créateur, son bienfaiteur et son père.
Cette bienveillance universelle que la nature exige que tous les êtres raisonnables aient les uns pour les autres, en même temps qu'elle descend du Créateur à la créature, doit aussi remonter de la créature au Créateur. Or, la seule bienveillance que l'homme puisse témoigner à Dieu, consiste à lui obéir, à respecter toutes ses lois : donc la bienveillance n'est pas seulement la condition de notre bonheur, c'est une loi obligatoire.
Enfin, ce qui caractérise une loi obligatoire, ce
sont les peines et les récompenses, c'est la sanction qui y est attachée par le législateur. Or, cette sanction ne manque pas à la loi de bienveillance. Elle se présente même avec un double caractère : elle est intérieure et extérieure. La sanction intérieure, c'est la satisfaction que nous éprouvons quand nous l'avons accomplie, et au contraire le remords, le déchirement qui nous attend quand nous l'avons méconnue. La sanction extérieure, c'est la ruine cl la misère que nous attirons sur nous en nous mettant en lutte avec nos semblables, en excitant leur vengeance et leur colère, en nous exposant aux châtiments prononcés par la loi civile, et, si nous parvenons à échapper à ces châtiments, en souffrant du désordre commun déchaîné par notre faute.
Il est inutile d'ajouter qu'une fois son principe établi, Gumberland n'a aucune peine à en déduire les lois particulières qui doivent présider aux relations humaines, les devoirs et les droits particuliers sur lesquels repose l'ordre social. Ainsi le bonheur de l'individu dépend de celui de la famille ou de l'observation des lois sur lesquelles la famille repose : la chasteté, la fidélité, le dévouement, la reconnaissance d'une part, la tendresse de l'autre. Le bien de la famille dépend de celui de l'État ou des lois sur lesquelles l'État repose : le respect des lois, de l'autorité, des droits d'autrui, etc. Enfin, le bien de l'État dépend du bien de l'humanité ou des lois de la justice et de la bienveillance universelle, des lois suprêmes de la morale et de la religion. Nous ne suivrons point Gumberland sur ce terrain ; car là il ne se signale par aucune vue particulière et se
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borne à reproduire les principes de ses devanciers, les principes de la morale universelle. Mais nous ne le quitterons pas sans faire sur son principe quelques observations, destinées à en faire apprécier l'importance et la valeur.
C'est d'abord un abus du langage que de prendre le mot bienveillance dans le sens qu'y attache Gumberland, et un abus inutile, puisque peu à peu la bienveillance redevient pour lui ce qu'elle est pour tout le monde, c'est-à-dire un sentiment d'amour et de dévouement désintéressé envers les autres. En effet, dire qu'il faut vouloir le bien commun comme on veut le sien, c'est en revenir à cette vénérable maxime : « Aime ton prochain comme toi-même ».
Ce sentiment d'amour envers les autres a beau être présenté comme une loi de la nature, il a beau être établi au nom de la raison, il n'en appartient pas moins à l'ordre des sentiments et, par conséquent, ne peut pas être prescrit comme un devoir; car on n'est pas libre d'aimer ou de ne pas aimer, de sentir ou de ne pas sentir d'une certaine façon.
L'expédient employé par Cumberland pour donner à la bienveillance un caractère obligatoire, ne remédie à rien; car il y a des lois qui viennent de Dieu, et qui ne sont pas pour cela des lois obligatoires : telles sont celles qui régissent le monde physique, telles sont celles qui établissent certains rapports entre la maladie et la santé et l'usage de certains aliments. Faut-il en conclure que c'est désobéir à Dieu, que c'est manquer à son devoir que de se nourrir d'une certaine manière? Cet expédient est de plus un cercle vicieux : car qu'est-ce qui prouve
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que nous sommes obligés d'obéir à Dieu? et puisque nous n'obéissons à Dieu que par ce même sentiment de bienveillance qui nous fait travailler au bien de nos semblables, qu'est-ce que l'intervention de Dieu ajoutera à cette loi?
L'existence d'une sanction intérieure ou extérieure n'est pas non plus une preuve que la bienveillance soit obligatoire. C'est par l'obligation qu'on arrive à l'idée de sanction, mais ce n'est point par la sanction qu'on arrive à l'obligation ; autrement toutes les lois humaines auxquelles une sanction est attachée pourraient être considérées comme des lois moralement obligatoires.
Enfin, un autre vice non moins radical du principe de Gumberland, c'est qu'il ne s'applique qu'aux relations sociales ; on ne peut en faire sortir les devoirs que nous avons à remplir envers nous-mêmes.
Le livre de Gumberland n'en est pas moins un livre excellent quand on lui laisse le caractère que l'auteur a voulu lui donner, quand on le considère comme une réfutation de la doctrine de Hobbes. Il établit victorieusement contre le nominalisme de Hobbes qu'il y a des lois générales, invariables et que l'ordre établi dans la société n'est pas le résultat d'une convention dictée par une nécessité purement matérielle. Contre le principe de Hobbes que tous les hommes sont ennemis les uns des autres, homo homini lupus, il établit d'une manière non moins victorieuse le fait et la nécessité de la bienveillance. Enfin, contre Hobbes qui nous montre la société comme un état violent, comme un dur sacrifice fait à la paix, l'auteur du Traité des lois naturelles
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établit que la société est fondée sur l'aûiour ou sur la bienveillance universelle, et qu'elle est d'autant plus parfaite que la bienveillance y tient une plus grande place.
Après avoir parlé de Grotius, de Pufendorf, de Gumberland , il est impossible, quoique l'ordre chronologique seaible s'y opposer, de ne pas accorder au moins un souvenir à l'homme laborieux qui a le plus fait pour répandre leurs doctrines en les traduisant dans notre langue et en les enrichissant de savants commentaires. Je veux parler de Barbeyrac. D'ailleurs Barbeyrac n'est pas seulement un traducteur et un commentateur des principaux ouvrages du droit naturel, il a aussi publié quelques écrits originaux. Je ne parle pas de son Traité du jeu (2 vol. in-8" ou 3 vol. in-12, 1737), par lequel il a commencé sa réputation, et où il essaie d'appliquer aux opérations des joueurs les règles du droit de la nature et des gens ; mais je rappellerai son Traité de la morale des Pères, qui l'a engagé dans une violente querelle avec le Bénédictin dom Geillier; la Préface de sa traduction de Pufendorf qui est une histoire abrégée du droit naturel ; son Histoire des traités, et le supplément qu'il a ajouté au grand Corps diplomatique ; enûn différents discours écrits avec beaucoup de sens et de clarté, parmi lesquels il faut compter ses remarques sur le jugement d'un anonyme, c'est-à-dire sur la critique de Pufendorf par Leibniz.
J'ai peu de chose à dire de sa personne. Né à Béziers, le 15 mars 1674, do parents calvinistes, il fut obligé, après la révocation de l'Édit de Nantes,
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de suivre sa famille à Lausanne. Encore un honnête homme que le fanatisme religieux a enlevé à la France ! Son père désirait qu'il suivît la carrière ecclésiastique, mais il préféra l'étude de la jurisprudence et surtout du droit naturel. Gomme il fallait, avant de se livrer à ses goûts, se décider pour une profession capable de le faire vivre, il choisit l'enseignement. Il professa successivement les lettres au Collège français de Berlin, l'histoire et le droit à Lausanne et enfin le droit jjublic à Groningue. Il mourut en 1727, après avoir fait partie depuis 1743, de l'Académie royale de Prusse.
On peut dire que ses opinions se sont toujours réglées sur celles des auteurs qu'il traduisait. Il a commencé par Pufendorf ; aussi est-il d'abord complètement d'accord avec celui-ci sur le sens qu'il faut attacher au mot Jni. Toute loi est la volontéd'un être supérieur duquel on se reconnaît dépendant. Et il ajoute : « Les maximes de la raison considérées en elles-mêmes et indépendamment de la volontéd'un supérieur qui les autorise, n'ont rien d'obligatoire. « Plus tard, en traduisant Grotius, il adopta des principes plus élevés. Mais ce qui le rend surtout intéressant pour l'histoire , c'est l'opinion qu'il soutient contre dom Cellier, sur les Pères de l'Église. Non seulement il refuse aux Pères de l'Église un système arrêté sur la morale et sur le droit ; non seulement il les accuse de sacrifier la saine méthode à l'allégorie, à la fausse rhétorique de leur temps, mais de compromettre la morale elle-même en outrant ses préceptes ou en séparant la morale chrétienne de la morale universelle. Il montre par une
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uiultitutlc de passages que la morale des Pères de rÉglise ne va à rien moins qu'à compromettre le mariage, qu'à interdire à un chrétien toute fonction publique, fonction de juge et de magistrat ; qu'à interdire jusqu'au droit de légitime défense et à détruire tout commerce, tout crédit par la condamnation absolue de l'usure.
Ces reproches sont fondés quand on op})ose d'une manière absolue la morale des Pères de l'Eglise au droit naturel. Mais il faut se rappeler la distinction si sage que Grotius a établie entre les principes du droit et surtout du droit social et la perfection idéale que l'Evangile fait reposer sur des sacrifices tout volontaires.
Mais ce ne sont pas là les véritables héritiers de Grotius ; nous les rencontrerons quand nous aurons fait connaître ses adversaires, au nombre desquels, dans l'ordre chronologique, comme dans l'ordre philosophique, Hobbes tient incontestablement le premier rang.