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BOSSUET

Si déraisonuables et au fond si peu philosophiques que soient leurs systèmes, c'est au nom de la raison et de la philosophie que Hobbes et Spinoza, sous prétexte de l'expliquer, ont essayé de nier le droit naturel. C'est par un chemin tout opposé, en invoquant la tradition et l'autorité, que Bossuetet Fénelon ont atteint ou sont bien près d'atteindre le même résultat. Mais, s'ils se ressemblent par ce point capital, les deux illustres prélats diffèrent par tout le reste. Ni la tradition à laquelle ils s'adressent, ni les conséquences qu'ils en font sortir ne sont les mêmes. Bossuet, sur la foi de la révélation et de l'Écriture sainte, nous propose la monarchie absolue. Fénelon, sous le gouvernement de Louis XIV,

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veut revenir à la constitution de la vieille France et restaurer les privilèges semi-féodaux de l'aristocratie. Bossuet est l'aîné : c'est de lui que nous nous occuperons d'abord.

Toutes les fois qu'un homme supérieur se présente devant nous, soit dans l'histoire des idées, soit dans celle des événements extérieurs, nous le transformons aussitôt en un héros de drame ou de roman ; nous lui donnons un rôle, un caractère parfaitement un, selon les règles de l'art, et nous ne voulons plus admetttre qu'il s'en soit écarté un instant. L'homme, avec ses contradictions, ses perplexités, ses faiblesses, s'évanouit à nos yeux, pour ne laisser subsister que l'œuvre de notre imagination ou de la légende historique; car l'histoire a ses légendes comme les traditions populaires. Gardons-nous bien, en parlant de Bossuet, de nous laisser tromper par ce masque de théâtre.

Je ne conteste pas à ce grand homme la place qu'il a occupée dans l'admiration de ses contemporains et qu'il tiendra dans celle de la postérité aussi longtemps que dureront les lettres françaises. Mais comment ne pas reconnaître qu'aux plus rares facultés du génie et aux plus généreuses ardeurs de la piété se mêlent, chez Bossuet, les faiblesses, les infirmités de l'homme, les défauts inséparables d'une nature' comme la sienne, les ombres produites par le relief de ses qualités mêmes? Oui, Bossuet est un orateur sublime, écho de la prophétie antique dans une chaire chrétienne, qui fait trembler les rois sur leurs trônes en leur parlant de la mort et de la justice éternelle. Oui, il

est ce prêtre à la fois savant et inspiré, ce théologien plein d'autorité qui a mérité d'être appelé le dernier Père de l'Église. Oui, il est ce philosophe indépendant et même novateur qui sait unir les hardiesses de la raison avec le respect de la foi. Mais il n'est pas seulement cela. On trouve encore chez lui l'artiste, qui, sacrifiant la vérité aux pompes du langage, ne nous montre de ses héros que les qualités et les vertus capables de les faire briller dans ses oraisons funèbres, en gardant le silence sur leurs passions et leurs vices. C'est justement ainsi qu'il dépeint le grand Gondé.

On trouve encore chez lui le politique sans entrailles qui, plaçant au-dessus de la charité chrétienne et même des simples droits de l'humanité l'unité religieuse si vainement poursuivie depuis dix-sept siècles, la domination de l'Église sur toutes les consciences, applaudit avec transport à la révocation de l'édit de Nantes et exalte comme un miracle, « comme le plus bel usage de l'autorité et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même S » cet acte odieux par lequel Louis XIV, en massacrant et en poussant à l'exil plus de 300,000 de ses sujets^ causa pour longtemps l'affaiblissement et la ruine de la France. La joie qu'il laisse éclater dans cette occasion ressemble à l'ivresse :

« Touchés de tant de merveilles, s'écrie-t-il\ épanchons nos cœurs sur la piété de Louis; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau

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