Oraisori funèbre de Michel Letellier
2. M. Weiss, Histoire des réfugiés protestants. \. I. p. 104. 2. Oraison funèbre de Le[e\lier.
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Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Gharlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Ghalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez » exterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de » votre règne, c'en est le propre caractère. Par vous » l'hérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette mer- » veille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre ; c'est » le vœu des églises, c'est le vœu des évêques. »
Voyez à quelles contradictions peut être entraînée la plus grande intelligence quand elle ne raisonne plus que sous l'aiguillon de la passion et de l'orgueil ! Voilà un homme qui a été et qui est aujourd'hui plus que jamais accusé d'hérésie pour avoir osé demander que le pouvoir temporel, dans la sphère de ses attributions, fût indépendant du pouvoir spirituel, c'est-à-dire que la politique fût distincte delà théologie, ou l'État, de l'Église ; et cet homme pousse au ciel des cris de jubilation en voyant la royauté intervenir dans la religion par le fer et par le feu, par l'extermination et la spoliation, dans le seul intérêt de sa propre puissance.
Il ne suffit pas de dire, pour justifier Bossuet, que ce sentiment a été celui de son siècle, que nous en trouvons également l'expression dans Massillon, dans Fléchier, et jusque dans les Lettres de madame de Sévigné. A quoi servirait le génie, s'il n'avait la puissance d'agrandir notre âme et de l'élever avec la pensée audessus des passions et des préjugés d'un temps? Mais Bossuet se montre encore à nous sous un autre point de vue que celui de l'artiste et du politique vulgaire, du prédicateur d'intolérance ; nous trouvons chez lui
le grand seigneur un peu mondain, disons le mot, le courtisan; le courtisan sincère, mais habile, qui déguise, sous le langage de l'Écriture, les plus insignes flatteries, qui fait servir à ses fins, même religieuses, des moyens plus ou moins profanes, et ne peut plus s'accoutumer à vivre dans son diocèse, hors de l'atmosphère embaumée de Marly et de Versadles.
Si vous voulez vous faire une idée de l'habileté de Bossuet, de son adresse consommée, je ne dirai pas à nouer une intrigue, mais à conduire une affaire, lisez sa correspondance. Voyez, par exemple, dans ses lettres à son neveu, l'abbé Bossuet, quel art il sait mettre en jeu, quelles influences il fait mouvoir pour obtenir la condamnation de Fénelon ; et si vous désirez ensuite savoir ce qui se passe dans son cœur, cherchez dans le journal de l'abbé Le Dieu les paroles qu'il prononce au sujet de son rival et du grand Arnaud.
Ce même journal de l'abbé Le Dieu vous apprendra ce qu'a été Bossuet dans son extrême vieillesse, quelques mois avant sa mort. Dans ce moment solennel de sa vie, quand notre imagination se le représente méditant pour son propre compte les paroles terribles qu'il fait entendre aux autres, il ne peut se résoudre encore à sortir du paradis terrestre, à se retirer de Versailles, à épargner aux yeux de son royal maître la vue de son âge, lugubre reflet de celui du monarque; et madame de Maintenon alarmée s'écrie avec insolence : « Veut-il donc mourir à la cour? » Atteint de sa dernière maladie et déjà un pied dans la tombe, il dit un jour à son entourage,
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pendant qu'il se traînait, pour respirer un peu d'air, dans le jardin des Tuileries, « qu'il éprouvait ses forces par les pentes douces, afin de s'accoutumer à monter et à descendre pour se mettre en état d'aller chez le roi ». Un autre jour, le même jour peut-être, je ne sais plus lequel des deux, il fait une visite aux jésuites, dans leur maison de la rue Saint- Antoine, et ayant trouvé le confesseur de la duchesse de Bourgogne, il se contraint à marcher sans bâton pendant une demi-heure, afin d'étaler devant lui un reste de forces prêt à lui échapper. Pourquoi ces tristes efforts? Afin que le père Gravé pût en rendre compte à Versailles et lui en faire ouvrir les portes ; car, malgré la sombre dévotion qui régnait en ce lieu, on n'aimait pas d'y voir ce qui pouvait rappeler la mort. Ce n'est pas à Louis XIV qu'auraient pu s'adresser ces paroles célèbres : Cœsar, morituri te salutant.
Ces dissonances de la vie et du caractère de Bossuet se retrouvent dans ses doctrines. Elles nous expliquent d'avance les deux systèmes contradictoires qui réunissent toutes ses idées sur la société, sur la politique et le droit naturel. L'un de ces systèmes, renfermé dans la troisième partie du Discours sur l'histoire universelle, âY^pariienik l'historien et au philosophe, au publiciste profond, qui veut conduire les gouvernements à la lumière de la raison et de l'expérience, qui admet la liberté aussi bien que l'autorité, la république aussi bien que la monarchie, en les soumettant toutes deux aux règles naturelles de la justice et du droit. L'autre, contenu dans la Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture
sainte, est une œuvre de courtisan dissimulé sous la robe du prêtre, une flatterie perpétuelle adressée, non pas à la monarchie, mais au monarque absolu, un encens sacrilège brûlé devant Louis XIV.
Pour atténuer l'effet de ce dernier ouvrage et la critique inévitablement sévère dont il sera l'objet, je commencerai par une analyse du premier, qu'on ne peut lire sans l'admirer, ni juger sans le louer.
Le Discours sur l histoire universelle est loin de nous présenter cette unité de doctrine et de caractère purement merveilleux, ce fatalisme religieux qu'on a cru y découvrir. Les deux premières parties seules, la Suite des temps et la Suite de la religion, et la seconde beaucoup plus que la première, peuvent servir de fondement à cette opinion. Là, en effet. Dieu remplit entièrement la scène de l'histoire ; tout le reste, l'homme et les choses, la raison et la nature, disparaît devant lui. Il paraît avoir résolu de confondre à la fois les lois de la nature et les lois de la raison, pour ne laisser subsister que sa volonté incompréhensible, ses desseins mystérieux accomplis par des voies merveilleuses. Tous les événements ont été prédits par le prophète, tous se produisent dans l'ordre marqué par leurs prédictions, quoi que fasse la volonté humaine pour les seconder ou les contrarier ; et ceux-là mêmes qui paraissent les plus étrangers au peuple de Dieu concourent indirectement à l'accomplissement de ses destinées. Mais il en est tout
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autrement de la troisième partie, intitulée les Empires. Dans ce morceau, non moins remarquable par la force, je dirai même par l'indépendance de la pensée que par l'éclat du style, Dieu intervient toujours, mais comme premier principe, comme créateur et comme ordonnateur suprême des causes naturelles, non comme moteur immédiat des actions et des faits. Le champ de l'histoire reste ouvert à la raison et à la liberté humaines.
Voici dans quels termes Bossuet, dès le début, nous explique en général la prospérité et la décadence des États :« Dans ce jeu sanglant où les peuples ont disputé de l'empire et de la puissance, qui a prévu le plus loin, qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux ou pousser ou se ménager suivant la rencontre, à la fin a eu l'avantage et a fait servir la fortune à ses desseins. »
Avec le libre arbitre et l'esprit de conduite, la sagesse individuelle, Bossuet reconnaît aussi dans l'histoire, dans la formation et le gouvernement des peuples, l'influence de la raison prise en général, et par conséquent de la philosophie. Il appartenait à l'auteur du Traité de la connaissance de Dieu et de soimême de venger d'avance la morale des philosophes, c'est-à-dire la loi naturelle interprétée par la raison, des injures dont elle devait être poursuivie un jour. Il y eut, dit-il, des extravagants qui prirent le nom de philosophes ; mais ceux qui étaient suivis étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier et même la vie à l'intérêt général et au salut de l'État, et c'était la maxime la plus commune des phi-
losophes qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques ou n'y regarder que le bien public. » Il s'arrête avec respect sur les lois que des législateurs purement humains, un Thaïes, un Pythagore, un Solon, un Philolaûs, ont données à leur pays sous la seule inspiration de leur patriotisme, de la raison et de la philosophie . C'est à ces lois « simplement écrites et en petit nombre » qu'il attribue la vertu d'avoir fait la Grèce ce qu'elle a été, d'avoir fondé la liberté en la séparant de la licence et d'avoir retenu les peuples dans le devoir, en donnant au patriotisme et au dévouement le caractère et la force d'une habitude . Bossuet érige en principe que « chaque forme de gouvernement a ses avantages », bien entendu lorsqu'elle est à sa place et qu'elle s'accommode au caractère, aux besoins et aux mœurs du peuple chez qui elle règne. C'est ainsi qu'il trouve légitime le despotisme des rois de Perse, parce que les nations qu'ils tenaient sous leur domination, sans lien entre elles, farouches, indisciplinées ou amollies par le luxe, avaient besoin d'être conduites par une verge de fer. C'est ainsi encore qu'il admet le gouvernement et les traditions immuables de l'Egypte, placées sous la garantie du régime des castes, parce que cette forme de la société était la plus conforme au caractère des Égyptiens, lequel s'accordait lui-même avec l'influence du climat. « La température toujours uniforme du pays y faisait, disait-il, les esprits solides et constants. » Puis, ignorant les effets de la libre concurrence en matière d'industrie, n'ayant jamais eu sous les yeux que les corporations et les jurandes, il attribuait au régime des castes une utihté imagi-
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naii'e. & Par ce moyen, dit-il, tous les arts venaient à leur perfection ; l'honneur qui les nourrit s'y mêlait partout; on faisait mieux ce qu'on avait toujours vu faire et à quoi on s'était uniquement exercé dès son enfance. »
Mais malgré cette indifférence, ou si l'on veut cette impartialité apparente, on voit que le cœur de Bossuet penche ici pour le régime de la liberté, c'està-dire pour le gouvernement et la législation de la Grèce et de Rome. « Ce que la Grèce avait de plus grand, selon lui, était une politique ferme et prévoyante qui savait abandonner, hasarder et défendre ce qu'il faut, et, ce qui est plus grand encore, un courage que l'amour de la liberté et celui de la patrie rendaient invincible. »
« Les Grecs ont eu cette gloire, ajoute Bossuet, de se faire de la liberté la plus noble idée. Car la liberté que se figuraient les Grecs était une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire à la raison même reconnue par tout le peuple... La loi était regardée comme la maîtresse; c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir et qui enfin châtiait leur mauvaise administration. »
Sans doute ses éloges ne sont pas sans réticence, et comment en serait-il autrement? Nous-mêmes nous sommes fort éloignés de trouver la perfection dans les républiques grecques. Il se demande si ces idées sont aussi solides que spécieuses; mais il reconnaît que les gouvernements libres de la Grèce avaient un avantage qu'on ne rencontre pas ailleurs : « C'est que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays qu'ils le conduisaient en commun
et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs. »
C'est surtout en considérant les institutions de Rome que Bossuet fait éclater son enthousiasme, l'admiration et le respect que lui inspirent la liberté fondée sur la justice et le pouvoir des lois, la puissance conquise par la sagesse et l'héroïsme du caractère. Tout ce que je pourrais dire pour donner une idée de l'énergie que ces sentiments tout humains, tout philosophiques, ont prise chez lui, ne pourrait qu'affaiblir ses propres expressions. Je le laisserai donc parler lui-même :
« Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti les plus grands empires de l'univers, d'où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons, dont nous respectons encore les lois, et que nous devons par conséquent mieux connaître que tous les autres empires... »
« De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin leplus patieni, a été le peuple romain. »
« De tout cela s'est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais. »
« Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, était l'amour de la liberté et de la patrie. Une de ces choses lui faisait aimer l'autre; car, parce qu'il aimait la liberté, il aimait sa patrie comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments également généreux et libres. »
« Sous ce nom de liberté, les Romains se figuraient, avec les Grecs, un État où personne ne fût sujet que de la loi, et où la loi fût plus puissante que les hommes. » (Discours sur V histoire universelle, troisième partie, ch. vi.)
Viennent ensuite les pages non moins admirables, qui, inspirées en grande partie par l'histoire de Polybe, ont inspiré à leur tour le Traité de la grandeur et de la décadence des Romains, mais en se distinguant à la fois de l'historien grec et du philosophe français du xvn^ siècle par un esprit plus libéral, plus généreux, plus étendu que le premier, et moins subtil, plus sobre, plus contenu que le second, quoique animé et soutenu par le même enthousiasme. C'est là que Bossuet nous montre comment la grandeur et la puissance de Rome et chacun de ses progrès dans la domination du monde étaient dus uniquement à la sagesse desapolitique, soit intérieure, soit extérieure, au mécanisme de ses institutions, à l'austérité de ses mœurs, à la force de son patriotisme, à la puissance de sa discipline, à la merveilleuse organisation de ses légions, et comment tous ces avantages à la fois découlaient de leur amour pour la liberté et de la liberté elle-même, sagement contenue par toutes les lois.
Mais, dès que ces lois perdirent leur majesté et leur prestige ; dès que la liberté dégénéra en licence et l'ambition en tyrannie; dès que les patriciens cessèrent de mériter par leur dévouement et leurs lumières les privilèges de leur rang ; dès que les plébéiens, au lieu de se dévouer à l'intérêt commun de leur patrie, ne songèrent qu'à humilier et à abaisser
leurs rivaux, la division engendra la guerre civile ; la guerre civile amena le despotisme militaire, préparé lui-même par les conquêtes extérieures et les grands commandements. La liberté, qui a fait la grandeur de Rome, a donc été la cause de sa ruine, et elle a été la cause de sa ruine parce qu'elle a cessé de reposer sur la modération et la justice. Mais, même après sa chute, Rome commande encore à l'univers par ses lois, parce que ces lois sont l'expression de la raison et du droit; elles sont la raison écrite, comme disent les jurisconsultes.
Si Bossuet avait été conséquent avec lui-même, c'est l'histoire du peuple romain, c'est la politique et les lois du peuple romain qu'il aurait proposées pour modèle à son royal élève, sauf à les compléter et à les corriger par les règles naturelles de la justice qu'il invoque à chaque instant. Mais c'est chez le peuple hébreu, si longtemps courbé sous le poids de la tyrannie ; c'est dans l'Écriture sainte, c'est uniquement dans l'Ancien Testament, qu'il va chercher les principes de législation et de gouvernement qu'il recommande au futur roi de France et à tous les rois de la chrétienté .
La Politique tirée des propres paroles de VÉcriture sainte, quoique publiée seulement en 1709, cinq ans après la mort de l'auteur, par les soins de l'abbé Bossuet, son neveu, n'a pas été écrite beaucoup plus tard que le Discours sur l'histoire universelle. Les six
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premiers livres ont été composés entre 1677 et 1678, les quatre derniers de 1700 à 1704; car, ainsi que ce dernier ouvrage, elle s'adresse au Dauphin et appartient à l'époque où Bossuet était encore le précepteur de ce prince. Mais sur les dix livres dont elle se compose, il n'y avait de terminés que les six premiers; les quatre autres, demeurés à l'état d'ébauche, n'ont reçu de l'illustre prélat que dans les dernières années de son existence, la forme sous laquelle ils nous sont parvenus. Ce n'est donc pas là une œuvre rédigée à la hâte ou qui puisse invoquer l'excuse soit de la jeunesse, soit de la décadence. Elle paraît être, au contraire, le fruit de la réflexion la plus virile et la plus mûre, l'expression la plus fidèle de la pensée de Bossuet. Cependant il n'en est pas ainsi. Nulle part les contradictions ne sont plus nombreuses et plus choquantes ; nulle part le grand évêque ne semble moins croire à lui-même, tout en cherchant à persuader les autres, ni attacher un sens moins grave à sa propre parole et aux textes des livres saints. Mais avant de porter un jugement sur la doctrine contenue dans la Politique tirée de l'Ecriture sainte, mon devoir est de la faire connaître.
Elle débute, comme beaucoup de livres de ce genre, comme ceux de Suarès et de Mariana entre autres, par la déclaration de principes la plus généreuse et la plus élevée. En invoquant la révélation on ne songe point à détrôner la raison ; car la raison c'est la nature de l'homme ou l'expression la plus parfaite de sa nature; la raison c'est le droit, c'est la justice même, c'est la première loi, fondement nécessaire et éternel de toutes les autres (liv. I,
art. 4, 1'"^ prop.). « Aux lumières de la raison on veut seulement ajouter une autre lumière, celle que Dieu a fait luire sur l'humanité d'une manière surnaturelle, celle qui brille dans l'Évangile et dans l'Ancien Testament. Ces deux autorités réunies nous apprennent que tous les hommes sont frères, qu'ils descendent tous d'un même père, qu'ils doivent tous aimer les uns chez les autres l'image de Dieu, que nul homme n*est étranger à un autre homme, fût-il d'une nation aussi haïe dans la nôtre que les Samaritains l'étaient des Juifs ; qu'il n'y a que les parricides et les ennemis du genre humain qui disent comme Gain : Je ne sais où est mon frère; suis-je fait pour le garder? que chacun de nous a son don et sa grâce différente (liv. I, art. 1 et 2).»
La conséquence de ces maximes, c'est que le genre humain devrait former une seule famille, où les biens de la terre appartiendraient à tous, où la propriété et, par conséquent, l'inégalité des conditions seraient inconnues. Cet état a existé autrefois, dans les premiers jours qui ont suivi la création, mais n'a pas pu se maintenir par la faute de l'homme. Le péché, fruit de l'orgueil, a enfanté à son tour toutes les autres passions, a armé les uns contre les autres tous les enfants d'Adam et a justifié ces tristes paroles du prophète Michée (ch. vin, v. 5 et 6) : « Ne croyez point à votre ami et ne vous fiez point à votre guide ; donnez-vous de garde de celle qui dort dans votre sein : le fils fait injure à son père, la fille s'élève contre sa mère et les ennemis de. l'homme sont ses parents et ses domestiques. »
Au fond, cela veut dire que l'homme tel qu'il est,
avec la nature que nous lui connaissons, est l'ennemi acharné de ses semblables ou, pour me servir des expressions de Hobbes, que les hommes sont les uns pour les autres des bêtes féroces. Ajoutez à cela, que la propriété n'existe pas dans l'ordre naturel, « que, selon ce droit primitif, nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit, et tout est en proie à tous (liv. I, art. 3, 4^ prop.) ». Nous connaissons encore cette proposition pour l'avoir rencontrée dans le Léviathan ; c'est celle que Hobbes a renfermée dans ces mots : jus omnibus in omnia.
Comme Hobbes encore, Bossuetnous représente la justice comme l'œuvre de l'autorité, et l'autorité comme le seul fondement de la société, comme la société elle-même considérée dans son principe. « La justice, dit-il (liv. I, art. 3, 2^ prop.), n'a de soutien que l'autorité et la subordination des puissants. » Tant que chacun n'aura pas renoncé à sa volonté pour la transporter et la réunir à celle du prince et du magistrat, « les peuples errent vagabonds, comme un troupeau dispersé {uhi suprà, 3^^ prop.)». — « Otez le gouvernement, dit-il encore {ib. ¥■ prop.), la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l'air et la lumière. »
Les conséquences de ces principes sont faciles à deviner, ou plutôt nous les connaissons déjà. Hobbes (toujours Hobbes) les a imposés d'avance à Bossuet, qui très probablement ne le connaissait pas.
La société repose sur l'autorité; mais l'autorité elle-même a sa plus haute, Bossuet ajoute, sa plus légitime, sa plus religieuse expression, dans la royauté. Dieu est le premier roi et le premier législateur du
genre humain. Après Dieu, vient, dans l'ordre des temps le patriarche ou le père, qui est également un roi dans sa famille. « Dieu ayant mis dans nos parents, comme étant en quelque façon les auteurs de notre vie, une image de la puissance par laquelle il a tout fait, il leur a aussi transmis une image de la puissance qu'il a sur ses œuvres. De là nous pouvons juger que la première idée de commandement et d'autorité humaine est venue aux hommes de l'autorité paternelle (liv. II, art. 1, S^prop.). » L'autorité paternelle ou la royauté patriarcale a servi à son tour de type et de modèle à la royauté politique. De là le nom d'Abimélech, c'est-à-dire « mon père le roi » que certains peuples de l'Orient donnaient à leurs princes. Peu importe que la royauté ait son origine dans l'élection ou dans la conquête, elle est aussi légitime et aussi naturelle dans un cas que dans un autre; car la conquête, avec le temps, devient un véritable droit, qui est reconnu et consacré par l'Écriture sainte. « Les hommes, ditBossuet (liv. II, art. 1, 7^ prop.), naissent tous sujets, et l'empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n'avoir qu'un chef. »
La royauté, déjà si recommandable par sa ressemblance avec la puissance divine et avec l'autorité paternelle; la royauté, si légitime par son origine, le devient encore plus par son influence sur les hommes. Elle est la forme la plus puissante et la plus durable de l'autorité, par conséquent de la société. Elle seule est capable de donner au corps social cette unité sans laquelle il ne peut subsister et cette sécurité sans laquelle il n'y a pas d'unité.
Mais pour cela il faut que la royauté soit un pouvoir non interrompu, c'est-à-dire héréditaire. «Rien n'est plus durable qu'un État qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l'univers et qui perpétuent le genre humain. » Une autre raison qui milite en faveur de ce gouvernement, « c'est que c'est celui qui intéresse le plus à la conservation de l'État les puissances qui le conduisent. Le prince qui travaille pour son État, travaille pour ses enfants, et l'amour qu'il a pour son royaume confondu avec celui qu'il a pour sa famille, lui devient naturel (liv. II, art. 1, 10^ pi'<jp-) »• Enfin, un troisième argument en faveur de la royauté héréditaire, c'est que la maison régnante est tellement élevée au-dessus des autres, qu'elle est au-dessus de tout sentiment de rivalité et d'envie et qu'on lui obéit naturellement. Le même principe qui nous fait concevoir la royauté comme le gouvernement le plus parfait, le plus saint, le plus légitime, et qui veut qu'elle soit héréditaire, exige aussi qu'elle soit absolue; car mettre des bornes à la royauté, c'est mettre des bornes à la justice même, à l'ordre qui tient les hommes unis dans la paix, à la puissance divine dont elle est l'image. « Les rois sont des dieux, s'écrie Bossuet (liv. IV, art. 1, prop. 1-3), et participent en quelque façon de l'indépendance divine. » — « Le prince se peut redresser lui-même quand il connaît qu'il a mal fait ; mais contre son autorité il ne peut y avoir de recours que dans son autorité. » — « Qui se fait un prince souverain, lui remet en mains tout ensemble et l'autorité souveraine de juger et toutes les forces de l'État. » •—
« Le trône royal, dit-il ailleurs (liv. III, art. 2, prop. 1-4), n'est pas le trône d'un homme, mais le trône de Dieu même. » — « Il y a quelque chose de religieux dans le respect qu'on rend au prince. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies. »
On comprend qu'une fois entré dans cette voie, on ne s'arrête pas facilement, et puisque l'autorité des rois est d'origine divine et participe de la divine puissance, pourquoi les rois eux-mêmes ne seraient-ils pas marqués d'un sceau particulier ? Pourquoi n'y aurait-il pas dans leurs personnes une perfection et une grâce qui les signalent au respect et à l'amour, ce n'est pas assez dire, au culte des autres hommes? C'est cette opinion que Bossuet exprime avec un enthousiasme plus digne d'un courtisan que d'un évêque. « Il y a, dit-il (liv. III, art. 3, \3^ prop.), un charme pour les peuples dans la vue du prince, et rien ne lui est plus aisé que de se faire aimer avec passion. » — « On ne connaît pas ce jeune prince : il se montre et gagne les cœurs par la seule vue. Le trône du Seigneur sur lequel il est assis fait qu'on l'aime naturellement et rend l'obéissance agréable. »
Que de pareilles choses trouvent leur place au milieu des harangues qu'on récite aux princes pendant les cérémonies publiques, ou dans la gazette officielle qui rend compte de leurs voyages, rien de mieux et personne ne s'y trompe, à commencer par les princes obligés de prêter l'oreille à de telles fadeurs ; mais qu'on les trouve dans un grave traité écrit par un prélat sur les devoirs réciproques des
peuples et des souverains, c'est ce qui est difficile à comprendre et à pardonner. Cependant il y a dans le livre de Bossuet des expressions encore plus fortes que celles que je viens de citer.
« Le prince en tant que prince, dit-il (liv. V, art. 4, 1''^ prop.), n'est pas regardé comme un homme particulier ; c'est un personnage public : tout l'État est en lui ; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. Comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi toute la puissance des particuliers est réunie en la personne du prince. Quelle grandeur qu'un seul homme en contienne tant ! La puissance de Dieu se |fait sentir en un instant de l'extrémité du monde à l'autre ; la puissance royale agit en même temps dans tout le royaume. Elle tient tout le royaume en état, comme Dieu y tient tout le monde... C'est l'image de Dieu qui, assis dans son trône au plus haut des cieux, fait aller toute la nature. »
« Voyez un peuple immense réuni en une seule persoune : Voyez cette puissance sacrée, paternelle et absolue : Voyez la raison secrète qui gouverne, tient le corps de l'État renfermé dans une seule tête ; vous aurez l'image de Dieu dans les rois et vous avez l'idée de la majesté royale. » — « Je ne sais quoi de divin s'attache au prince et inspire la crainte aux peuples (iibi suprà).
Il est bien temps, après cela, de rappeler aux princes qu'ils ]ie sont que des hommes réservés comme les autres à la mort, et de les engager à n'exercer leur pouvoir qu'avec humilité. Et comment l'humilité sera-t-elle possible avec les qualités, les perfections,
la grâce et la grandeur surnaturelle qu'on leur a reconnues tout à l'heure ? L'idée de la mort a toujours moins d'influence sur nous que la conscience de ce que nous sommes ou l'opinion de ce que nous croyons être pendant la vie. Les rois auront à rendre compte de leur puissance à Dieu qui la leur a donnée ! Mais vous venez de les montrer si proches parents de Dieu, si particulièrement comblés de ses faveurs et si richement pourvus d'une partie de ses attributs, qu'en comparaissant devant lui ils croiront aller en visite près d'un de leurs frères couronnés, mais seulement un peu plus puissant qu'eux, auprès du chef de leur dynastie. Ils diront comme ce grantl personnage dont je ne sais pas le nom : « Dieu y regardera à deux fois avant de damner des gens comme nous. »
Il faut rendre à Bossuet cette justice qu'il fait une distinction entre le pouvoir absolu et le pouvoir arbitraire (liv. IV, art. 1, 1"^" prop., et liv. YIII, 1'^'' prop.). Il veut que le roi use de sa puissance dans l'intérêt de son peuple et non dans le sien. « Le prince est un personnage public qui doit croire que quelque chose lui manque à lui-même quand quelque chose manque au peuple et à l'État (liv. III, art. 3, 3^ prop.). y> Le roi doit obéir à la raison et par conséquent aux lois de la justice ; car « n'eùt-on qu'un cheval à gouverner et un troupeau à conduire, on ne le peut faire sans raison ; combien plus en a-t-on besoin pour mener les hommes et un troupeau raisonnable (liv. V, art. 1, l""^ prop.). » Bossuet va plus loin encore ; il veut que les princes soient soumis aux lois, non seulement aux lois de la religion,
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mais aux lois du royaume (liv. IV, art. 1^', 4e prop.). »
Mais que signifientces restrictions? A moins d'être confié aux mains d'un homme de génie, chez qui l'âme s'élève à la hauteur de l'intelligence, le pouvoir absolu n'a-t-il pas toujours dégénéi'é en pouvoir arbitraire? Les hommes de génie se sont rencontrés quelquefois sur le trône; mais un homme n'est pas une institution. Un homme ne dure que sa vie et si tout est en lui, lui disparu, la puissance dont il était armé ne peut-elle pas être l'instrument des plus grandes calamités? Après César et Auguste, quelle succession de monstres et d'insensés sur le trône du monde? Dans notre propre histoire, quelle triste dynastie que celle des Valois qui a précédé Henri IV? Sous le nom de Louis XIII c'est Richelieu qui régnait en France, et à la place de Richelieu Louis XIII aurait-il pu gouverner lui-même? Après Louis XIV, c'est la régence avec le cardinal Dubois, et Louis XV avec un cortège plus honteux encore.
Le roi absolu, dites-vous, est obligé d'obéir aux lois! Mais c'est lui tout seul qui les fait, et si elles ne lui plaisent pas telles qu'il les a faites, il peut les changer. Autant donc vaudrait dire que le roi est obligé d'obéir à lui-même, et que son devoir comme son droit consiste à faire ce qu'il veut.
La résistance à l'autorité royale est permise, selon Bossuet, dès qu'elle est en contradiction avec les ordres de Dieu. « Gomme on ne doit pas, dit-il (liv. VI, art. 2, 2° prop.), obéir au gouverneur contre les ordres du roi, on doit encore moins obéir au roi contre les ordres de Dieu. » Mais qui sera juge entre
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Dieu et le roi? Si c'est l'Église, alors que deviennent les principes de l'Église gallicane? le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir temporel. Si c'est la nation, alors que devient le pouvoir absolu? Mais il n'y a de place ici pour aucune résistance de ce genre, puisque, selon les propres expressions de Bossuet, « Le caractère royal est saint et sacré même dans les princes infidèles (liv. VI, art. 2, 5^ prop.). » C'est avec beaucoup d'effort et en appelant à son secours des raisons purement mystiques et surnaturelles, qu'il approuve le soulèvement des Machabées contre l'oppression impie d'Antiochus Épiphane (liv. VI, art. 3, 2^ prop.).
A peine ai-je besoin de le dire, le pouvoir illimité des rois s'étend sur la conscience de leurs sujets, comme sur leurs actions extérieures, à condition toutefois qu'ils useront de ce pouvoir dans l'intérêt de la foi orthodoxe. Nous trouvons ici érigés en maximes les sentiments d'intolérance que Bossuet a exprimés dans l'oraison funèbre de Letellier. « Ceux qui ne veulent pas soutenir, dit-il (liv. VII, art. 3, 10^ prop.), que le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur profonde. Autrement il faudrait souffrir dans tous les sujets et dans tout l'État l'idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse religion. » D'après ce même principe, les gouvernements musulmans et chinois ont parfaitement raison de ne pas souffrir dans leurs États les missionnaires chrétiens; Henri VIII. a eu raison de couper la tête à Fisher et à Morus, Gromwell a eu raison d'exterminer la moitié des Irlandais ; Calvin a eu raison de faire brûler Servet,
Bossuef appelle les rigueurs du prince non seulement contre les hérétiques, mais contre les blasphémateurs, les sorciers et les devins (liv. VIII, art. 5, IG'' prop.), et ce vœu sanguinaire était exprimé après l'ordonnance de 1672 qui avait apporté un peu de douceur dans la barbare procédure mise en usage contre les sorciers.
Aux maximes que je viens de citer, j'en pourrais ajouter beaucoup d'autres non moins dures ni moins odieuses ; mais celles-là donneront une idée suffisante du système de gouvernement et de droit proposé par Bossuet au nom de l'Écriture sainte. Il serait parfaitement inutile d'examiner ce système dans tous ses détails; car nous avons déjà fait justice en d'autres occasions de la plupart des principes sur lesquels il repose. Mais nous devons nous demander : 1° s'il est d'accord avec lui-même; 2° s'il est d'accord avec l'autorité vénérable, au nom de laquelle il nous est présenté, c'est-à-dire avec les textes de l'Écriture; 3° s'il est d'accord avec les convictions mêmes de l'auteur, avec les propres sentiments de Bossuet ; s'il est permis de le considérer comme une œuvre parfaitement sérieuse et sincère.
La doctrine que nous voulons juger n'est pas d'accord avec elle-même; car les principes y sont en contradiction avec les conséquences. Dans les principes, on proclame l'autorité absolue de la justice, l'obligation absolue de la charité envers tous les hommes, le devoir de respecter dans chacun d'eux l'image de Dieu; et les conséquences se résument dans la monarchie absolue qui est tout l'opposé de la justice, qui est l'opposé de la charité, qui est
REFORMATEURS ET PURLICISTES
l'opposé de la dignité humaine et du respect qu'elle réclame. La monarchie absolue est l'opposé de la justice, car elle livre tout un peuple à l'arbitraire d'un seul, elle substitue la volonté d'un homme aux lois de la raison et de la conscience publique. La monarchie absolue est contraire à la charité, car la première condition de la charité c'est la justice, la première condition de la justice, c'est la liberté et le sentiment de nos communes obligations. Rien ne lui est plus opposé que cette autorité absolue qui enivre d'orgueil celui qui l'exerce et brise tous les rapports qui l'unissent à la destinée de ses semblables. Rien ne lui est plus opposé surtout que ces rigueurs demandées au pouvoir absolu contre la pensée elle-même et les mouvements les plus secrets, les inspirations les plus saintes de la conscience. Enfin, la monarchie absolue est contraire à la dignité humaine ; car en exaltant les uns jusqu'au délire de l'orgueil, elle abaisse et dégrade tous les autres.
La doctrine de Bossuet cherche en vain à se placer sous l'autorité de l'Écriture sainte. Il y a dans l'Écriture sainte deux choses à distinguer, qui ont une valeur différente, même si on les considère avec le sentiment de la foi : il y a les doctrines et les faits, les idéesetles hommes. Les doctrines qui se résument dans l'amour de Dieu et l'amour du prochain sont absolument hors de cause ; mais il n'en est pas de même des hommes et des exemples qu'ils nous fournissent. Les hommes, même les meilleurs, sont sujets à l'erreur et au péché. Tous les exemples des patriarches et des rois de Juda ne sont pas bons à
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imiter. Qui voudrait, comme Abraham, chasser son fils avec une cruche d'eau et un morceau de pain ? Qui voudrait ressembler à Salomon par les mœurs? Qui voudrait comme David prendre les armes contre sa patrie et léguer on mourant à son fils la tâche de le venger d'un ennemi? De là vient qu'on fait de l'Écriture l'usage qu'on veut et qu'on peut l'interpréter en faveur de tous les systèmes, exactement comme l'histoire profane. De là vient, comme je l'ai déjà dit, qu'au moyen âge on y trouvait la justification de la théocratie, tandis que les écrivains de la Réforme et les puritains d'Angleterre y ont trouvé l'apologie de la République. Hobbes y a trouvé celle du despotisme, Harrington celle de l'aristocratie territoriale et Spinoza celle de la démocratie. C'est avec autant de raison que Bossuet y a trouvé la monarchie absolue. Aussi l'on souffre de voir ce grand homme descendre aux plus puériles subtilités, conseiller au roi d'avoir un conseil, parce que le roi David a demandé avis à Architopel ; d'avoir un domaine, un trésor, parce que le roi David avait un domaine et un trésor ; d'avoir une flotte parce que le roi Salomon a envoyé des vaisseaux à Tarsis ; de s'entourer de beaucoup de faste et de magnificence, toujours parce que telle a été la conduite du sage roi des Hébreux. Il ne lui manqua plus que de l'engager à lui ressembler sur un autre point, les 300 femmes légitimes et les 700 concubines.
Maintenant- je vais plus loin; je dis que Bossuet dans ce livre n'est pas d'accord avec lui-même. Il est impossible d'y reconnaître une de ces convictions absolues, inébranlables, qui appartiennent à des
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esprits de la trempe du sien. On y trouve moins une doctrine ayant pour but de nous enseigner ce qui doit être qu'un plaidoyer en faveur de ce qui est ou la justification d'un État particulier qu'il faut défendre parce qu'il existe, qu'il faut préférer à tous les autres parce qu'on y est né, et dont on se soucierait peu si l'on était né dans un État différent. C'est la conclusion qu'on est forcé de tirer de ces paroles : « Chaque peuple doit suivre comme un ordre divin le gouvernement établi dans son pays, parce que Dieu est un Dieu de paix et qui veut la tranquillité des choses humaines. Mais comme nous écrivons dans un État monarchique et pour un prince que la succession d'un si grand royaume regarde, nous tournerons dorénavant toutes les instructions que nous tirerons de l'Écriture au genre de gouvernement où nous vivons, quoique par les choses qui se diront sur cet État, il sera aisé de déterminer ce qui regarde les autres. »
Ou ce passage est absolument dépourvu de sens, ou il signifie ceci : Je défends la monarchie absolue et je la représente comme un gouvernement d'institution divine, parce que je suis né sous cette forme de gouvernement et que je suis le précepteur d'un prince qui en doit être le chef. Mais supposé que je fusse né en Suisse, en Hollande, en Angleterre ou à Venise et que je fusse chargé de l'éducation ou du conseil fédéral, ou du stathouder, ou du doge ou de l'héritier d'un trône constitutionnel, je tiendrais un autre langage, je trouverais tout aussi bien dans l'Écriture les arguments nécessaires pour défendre la République et les gouvernements parlementaires.
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Je ne fais point une supposition, j'exprime un fait quand je mets dans la bouche de Bossuet cette proposition. « Dieu, dit-il, prend en sa protection tous les gouvernements légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis; qui entreprend de les renverser n'est pas seulement un ennemi public, mais encore un ennemi de Dieu (liv. II, 12^ prop.). »
Ainsi s'écroule de fond en comble cette œuvre si laborieusement construite à force de textes et de sophismes. Elle s'écroule parce qu'elle n'a pour elle ni la raison, ni l'autorité, ni la conviction même de l'auteur. Si l'on trouve trop dur le mot de courtisan» on pourra dire que c'est un discours de politique et de rhéteur. Malgré sa faiblesse, cette œuvre a fait du bien ; elle a secondé le mouvement du temps en aidant à l'unité nationale par la forte constitution de la royauté ; elle a préparé la liberté de l'avenir en rendant la royauté indépendante du pape et en justifiant d'avance la séparation réelle de l'Église et de l'État, de l'empire de la conscience et de celui de la loi.