FILMER
A côté et bien au-dessous de Bossuet, vient se placer un écrivain étranger qui a soutenu dans le même temps une doctrine tout à lait semblable, mais au milieu de circonstances bien différentes, et quand les idées de liberté, poussées jusqu'à l'anarchie, devaient rendre inévitable l'excès contraire. Cet écrivain, c'est l'Anglais Robert Filmer, qui, après avoir joui autrefois d'une grande célébrité, au moins dans son pays, et après avoir été reconnu comme l'organe le plus accrédité, comme le philosophe et le théologien du parti des cavaliers, est tombé dans un tel oubli, qu'on ne rencontre son nom dans aucune histoire de la philosophie ou des lettres, ni dans aucune biographie, même anglaise.
Né dans les premières années du xvii^ siècle, il est mort en 1688, au moment même où la cause des
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Stuarts et de la monarchie absolue, à laquelle il avait consacré toute son existence, venait de succomber irrévocablement. C'est tout ce que l'on sait de sa vie; mais ses ouvrages au moins nous restent, dont aucun n'a été traduit dans notre langue. Le premier et le plus considérable, sous le titre de Patriarcha, est dirigé contre Algernon Sidney, cette noble victime de l'iniquité de Charles II, qui, malgré son amour pour la liberté et sa foi dans la république, refusa de concourir à la condamnation de Charles P'". Viennent après cela des Observations sur la politique cVAristote concernant les diverses formes de gouvernement; des Co7iseils sur t' obéissance au gouvernement dans les temps de danger et de doute (Direction foi' obédience to Government in danger ous or doubtful times) ; des Observations sur le modèle de gouvernement proposé par Hobbes, Milton, Grotius et Hunton, et d'autres traités de moindre importance *. Tous ces écrits se répètent et ne font que retourner en divers sens la même idée. Cette idée (car pour qui y regarde bien, il n'y en a vraiment qu'une seule), la voici réduite à ses éléments indispensables et exprimée le plus souvent dans les propres termes de Filmer.
C'est dans l'histoire sainte et non dans l'histoire profane ou dans la philosophie païenne qu'il faut chercher les règles du droit et les fondements de l'ordre social, car comment supposer que Dieu n'ait pas donné à son peuple le gouvernement le plus parfait et les seules lois justes et sages qui puissent exister? « C'est, pour nous autres chrétiens, dit
(1) Réunis en un volume in-8", Londres, 1680.
Filmer (Observations sur le traité de M. Hunton, Préface), une honte et un scandale de chercher le modèle de notre gouvernement dans les mensonges ou les fictions des poètes, des orateurs, des philosophes et des historiens du paganisme qui ont vécu, sans en avoir connaissance, plusieurs milliers d'années après la création, et de négliger les Écritures qui nous ont donné avec tant d'autorité et de précision les fondements réels et les vrais principes de gouvernement. »
Or, les Écritures nous enseignent que le premier gouvernement établi sur la terre a été le pouvoir monarchique et absolu exercé, avec l'autorité de Dieu, par Adam, notre premier père, sur la nature entière et sur sa propre famille. Dieu lui a donné en propriété la terre avec tous les biens qui la couvrent. Il lui a donné l'empire des animaux et des poissons. 11 l'a établi maître et roi sur sa femme et ses enfants. Xi Eve ni ses fils ne devaient partager avec lui la possession du monde et le gouvernement de sa maison. Ce n'est que par droit de succession que cette double attribution, la propriété et le pouvoir, a pu passer à ses descendants.
La propriété et le pouvoir, entièrement confondus dans l'origine, ne se sont distingués l'un de l'autre que par l'impiété des hommes. Les noms de. fils, de sujet, de serviteur et d'esclave exprimaient une seule et même idée ; car le père pouvait disposer de ses enfants comme de ses serviteurs et de ses serviteurs comme de son bétail. Les serviteurs mâles et les servantes étaient comptés parmi ses biens comme ses troupeaux et faisaient partie de son patrimoine.
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La distinction de l'esclave et du sujet, du roi et du tyran, comme celle de l'autorité et de la propriété, n'a été inventée que plus tard pour appeler la haine sur la monarchie. Car si la monarchie n'est pas absolue elle n'existe pas, et toute autre forme de gouvernement est sacrilège et impie. Filmer essaye de prouver ces deux propositions.
D'abord, la monarchie n'existe et ne peut se concevoir qu'avec un pouvoir, non seulement absolu, mais arbitraire. Il repousse cette vaine distinction derrière laquelle se réfugie Bossuet pour ne pas apercevoir lui-même et pour dissimuler aux autres les dangereuses conséquences de ses principes. « C'est être le jouet d'une illusion, dit Filmer (Ohsercat ions sur le traité de la monarchie de M. ffunton, Préfoce),quede supposer qu'un peuple puisse être gouverné sans un pouvoir arbitraire (without an arbitrary power). Non, la question n'est pas de savoir s'il doit exister un pouvoir arbitraire, mais qui doit posséder le pouvoir arbitraire, si c'est un seul ou plusieurs. Car jamais un peuple n'a été ni ne sera gouverné sans le pouvoir de lui donner des lois. Or, ce pouvoir est nécessairement arbitraire et aucune contradiction n'est plus choquante que de supposer des lois pour celui qui les fait. »
Maintenant, sur quelle raison pourrait-on s'appuyer pour préférer à la monarchie absolue une autre forme de gouvernement? Sur ce principe que tous les hommes sont naturellement libres et qu'il n'est permis de les gouverner qu'avec leur consentement ou qu'ils ont le droit de choisir eux-mêmes le gouvernement qui leur plait? Mais ce principe n'a
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jamais été invoqué que par les philosophes païens, du moins avant la révolution du xvi® et du xvii® siècle qui ont troublé la société et obscurci la foi. Il est directement en opposition avec les livres saints qui ne parlent que de la soumission de l'homme à Dieu et des enfants à leurs parents, et qui résument toutes les règles de gouvernement dans ces mots : « Honore ton père ». S'il y avait un pouvoir supérieur au pouvoir paternel, comment celui-ci pourrait-il subsister? Comment Dieu l'aurait-il créé le premier? Donc, le pouvoir paternel se confond avec la monarchie absolue, et quiconque ose attaquer la monarchie absolue, se met en révolte contre l'Écriture, c'està-dire contre Dieu même et tombe dans l'athéisme (Observations sur la politique (TAristote). Ne dites pas que la liberté est un droit naturel; il n'y a pas de droits naturels autres que ceux que nous trouvons dans l'Écriture; il n'y a pas de loi naturelle distincte de la loi révélée (Observations iipon Grotius de jure belli et pacis).
La monarchie absolue , fondée par la main de Dieu à l'instant de la création, a duré sans interruption, transmise de père en fils par ordre de primogéniture, jusqu'au temps du déluge, et après le déluge jusqu'à la confusion des langues. Alors nécessairement elle dut se diviser comme les races humaines et s'affaiblir par l'effet du péché. Mais dans chacun de ses démembrements, nous voyons subsister le pouvoir illimité d'un seul, héritage d'un premier chef, d'un patriarche, à la fois le père et le souverain, le propriétaire et le maître de tous ses descendants. Cette vérité, confirmée à la fois par la
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révélation et par l'Iiistoire, a été reconnue par Aristote lui-même, la plus grande autorité qu'on puisse consulter après la Bible; car Aristote enseigne que les premiers rois ont été les pères de famille.
Plus tard , la monarchie s'étant corrompue sur toute la terre, Dieu la rétablit solennellement chez son peuple, mais en procédant avec de sages ménagements. Avant de lui donner les rois absolus de Juda et d'Israël, il lui permit les juges. Qu'est-ce qu'était le gouvernement des juges, sinon une monarchie absolue, transmise irrégulièrement, tantôt par hérédité, tantôt par élection ? Cependant l'Écriture sainte flétrit l'époque des juges lorsqu'elle dit : « Chacun faisait ce qui était juste à ses propres yeux, parce qu'il n'y avait pas de roi en Israël. » L'absence de la royauté est donc considérée par le saint Esprit comme l'absence de toutgouverneaient. Je fais grâce au lecteur des arguments par lesquels Filmer, appelant le raisonnement au secours de la parole révélée, cherche à démontrer que la liberté dans l'ordre politique, ou le droit pour les peuples de choisir leurs gouvernements et de limiter l'autorité des rois, est une itlée chimérique, contradictoire, inapplicable. On se figurera sans peine les tristes sophismes qu'il a pu opposer au témoignage de l'histoire et à l'évidence de la conscience. J'aime mieux montrer dans quelle situation il se représente la cause qu'il a entrepris de défendre. L'on y trouvera tout l'homme et tout le système. Lamonar-' chie, (lit-il, a été traitée dans ces derniers temps comme Jésus-Christ. Elle a été crucifiée entre deux larrons, dont l'un est le Saint-Siège et l'autre la Ré-
forme. Le premier veut abaisser les rois pour se mettre à leur place et hériter à leur détriment de Tobéissance et de l'attachement des peuples. L'antre, aveuglée par certaines maximes de la philosophie païenne et de la prétendue science du droit naturel, cherche à agiter les peuples chrétiens au nom d'une liberté étrangère au christianisme, également condamnée par l'Ancien et par le Nouveau Testament.
Telle est la doctrine à laquelle Bossuet serait arrivé sans aucun doute s'il avait été aussi résolu et aussi conséquent que Filmer. On n'y trouve aucune des contradictions que nous avons rencontrées dans la Politique tirée de l'Ecriture sainte. Le droit naturel écarté comme une chimère, la liberté comme une impiété, la philosophie comme une invention du paganisme, le principe d'autorité reste seul debout et, ne reconnaissant pas de limite, se trouve nécessairement conduit à confondre les deux domaines du pouvoir absolu et du pouvoir arbitraire, à plus forte raison du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Mais en voilà assez sur le publiciste des cavaliers. Nous trouverons plus de profit à nous occuper d'un homme qui, par la hauteur de son génie, par l'éclat de sa renommée, par la similitude de sa condition, vient se placer à côté de Bossuet.
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FENELON
Féneloii et Bossuet ne diffèrent pas moins l'un de l'autre dans les questions de politique et de droit que dans les questions de théologie. Mais eette différence, on peut dire cette opposition, n'est point précisément ce ({u'on pense. On se figure généralement l'auteur du Télémaque comme un précurseur des idées libérales du xvin° et du xix° siècle, comme un ennemi de l'ancien régime, comme un défenseur de la Iil)erté et des droits du peuple. C'est une erreur prolbnde. Fénelon, il est vrai, se montre l'adversaire déclaré de la monarchie absolue, si chaleureusement défendue par son rival, mais c'est au profit de l'aristocratie et de la vieille société française, de l'ancienne indépendance des provinces
et des maisons seigneuriales, qui, sous le ministère de Richelieu et de Mazarin, essaya vainement de lutter contre le régime nouveau. La tendresse et la générosité de son âme se font jour dans les maximes générales, comme lorsqu'il défend dans le droit des gens les droits de l'humanité et de la charité chrétienne, et dans l'ordre civil la liberté de conscience telle qu'il pouvait la comprendre et qu'il la pratiquait, quand il refusait l'appui des dragons pour convertir les protestants du Poitou. Mais dès qu'il faut descendre de ces hauteurs pour aborder les questions de législation et de politique, alors sa vue se trouble ou se tourne vers le passé. Ou si l'on veut me permettre de lui appliquer ces expressions de notre temps, il est libéral contre la royauté et contre Louis XIV ; il est de l'ancien régime contre la bourgeoisie et le peuple.
Je vais essayer maintenant de faire connaître ses idées en prenant pour base ceux de ses ouvrages qui rentrent naturellement dans la sphère de ces études.
Le premier qui se présente et, sans contredit, le plus populaire de tous, est le Télémaque. Mais je ne m'arrêterai qu'un instant à cette œuvre charmante, parce que ce n'est pas là qu'il faut chercher la véritable pensée, les véritables espérances de Fénelon. Jusqu'aux pensées et aux maximes les plus générales, tout dans le Télémaque a le caractère de la fiction ; de sorte qu'il est difficile de discerner entre le domaine de la réalité et celui de la poésie, entre les conseils que Fauteur adresse à son temps ou du moins à une génération peu éloignée, et les rêves
irréalisables auxquels s'abandonne sa riche imagination.
11 y a dans ce livre deux j)lans de république complètement différents : Tun destiné à un peuple pastoral, la Bétique, et l'autre à un peuple agricole, la république de Salente. La première est un État de pure fantaisie, une réminiscence de l'Arcadie des poètes, qui nous transporte chez un peuple de pasteurs comme ceux qui vivaient sous le sceptre fabuleux de Saturne. Elle nous peint des hommes qui n'ont aucune des passions, aucun des besoins et par conséquent aucun des vices de l'humanité; qui ont tout mis en commun parce qu'ils ne possèdent rien et n'ont besoin de rien; enfin des enfants livi'és à l'innocence et à la paix de leur âge, tandis que la nature, en tendre mère, les dispense de tout souci et de tout travail.
La République de Salente, à travers des préceptes très puérils de toilette, de cuisine, de ménage et d'architecture, dont l'influence n'a peut-être pas été étrangère aux descriptions nauséabondes du Voyage en /carie, nous découvre tléjà beaucoup mieux les sentiments politiques de l'illustre archevêque. Là tout est donné à l'agriculture et à l'abondance, à la. paix, au bonheur qu'on i)eut attendre des travaux et des biens de la terre. La population y est représentée comme la plus grande richesse, la guerre et les impôts qu'elle amène à sa suite comme le plus grand des maux. C'est chez Fénelon la part de l'opposition, la critique du gouvernement de Louis XIV. Mais il y a quelque chose de plus. L'État de Salente si simple et si primitif qu'il puisse être, si hostile
au faste et à la magnificence extérieure, est cependant un État aristocratique dont les citoyens, divisés en sept classes, se distinguent les uns des autres par leurs Yêtements, aussi bien que par leur condition, leurs occupations, leurs droits, et où le premier rang appartient à la naissance. « Réglez les conditions par la naissance, dit le sage Mentor, le législateur de cette république imaginaire. Mettez au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de vivre après ces anciennes et illustres familles qui sont dans une si longue possession des premiers honneurs. Les hommes qui n'ont pas la même noblesse leur céderont sans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez point à se méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront modestes dans la prospérité. La distinction kl moins exposée à l'envie est celle qui vient d'une longue suite d'ancêtres (Uv. XII). »
Mais ces castes échelonnées les unes sur les autres en raison de l'antiquité de leur origine, ne doivent pas être comme à Versailles une vaine décoration d'antichambre, elles sont appelées à l'exercice d'un pouvoir légal et sont destinées à former un contrepoids au pouvoir absolu. « Souvenez- vous, dit encore Mentor, que les pays où la domination du souverain est plus absolue, sont ceux où les souverains sont moins puissants. Ils prennent tout, ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l'État; mais aussi tout rÉtat languil, les villes diminuent chaque
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jour, le commerro tarit. La moindre révolution suffît pour renverser le pouvoir absolu, tandis que les corps constitués sur le privilège de la naissance, les castes ofïrentplus de résistance aux changements. » Gela seul est une raison de préterer le système de Bossuet : il a été plus favorable à l'unité de la nation française et à la Révolution de 1789.
Mais encore une fois, la pensée politique de Fénelon n'est pas là, ou si elle y est, elle ne se laisse apercevoir que par allusion. Pour la voir sans réticence et l'embrasser tout entière, il faut la chercher dans les écrits suivants, beaucoup trop négligés par les gens du monde, et que les savants eux-mêmes, les philosophes et les historiens, ne consultent pas aussi souvent qu'ils le devraient : VExamen de conscience sur les devoirs de la royauté, composé à l'usage du Dauphin, le duc de Bourgogne, et publié seulement en 1734, dix-neuf ans après la mort de l'auteur ; VEssal philosophique sur le gouvernement civil, rédigé par le chevalier de Ramsay, d'après les entretiens de Fénelon avec le prétendant à la couronne d'Angleterre, Jaccjues III ou le Chevalier de Saint-George, pendant le séjour que ce jeune prince fit à Cambrai de 1709 à 1710, et publié pour la première fois en 1721 ; enfin les Mémoires concernant la guerre de la succes<iion d'Espagne et les Plans de gouvernement concertés avec le duc de Ghevreuse pour être proposés au duc de Bourgogne*.
Le premier de ces ouvrages, V Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, sous une forme moitié
i. Dans le tomo XXII des Œuvres complètes de Fénelon, ûdilion Lebel.
religieuse, moitié jDolitique, qui tient à la fois de l'homélie et du mémoire, ue contient que la partie négative ou critique et les maximes les plus générales de la politique et du droit naturel de Fénelon. Ce sont des conseils de tempérance, de modération et même d'austérité, qui, adressés à l'héritier de la couronne de France, doivent être pris évidemment pour un blâme du système de gouvernement suivi par Louis XIV, de la licence de ses mœurs et du faste extraordinaire qui régnait à sa cour. Sous ce roi conquérant, c'est surtout l'esprit de conquête et l'ambition militaire que Fénelon représente comme le comble de l'iniquité et la source de toutes les misères. « On pend un pauvre malheureux, dit-il (édition Lebel, t. XXII, p. 286), pour avoir volé une pistole sur le grand chemin dans son besoin extrême, et on traite de héros un homme qui a fait la conquête, c'est-à-dire qui subjugue injustement les pays d'un État voisin. Doit-on être moins juste en grand qu'en petit? La justice n'est-elle plus justice quand il s'agit des plus grands intérêts? Des millions d'hommes qui composent une nation, sontils moins frères qu'un seul homme ? »
Non seulement la conquête est une injustice, aux yeux de Fénelon, et la plus grande violation de toutes les lois divines et humaines ; il l'accuse encore d'être la source de toutes les calamités qui pesaient alors sur la France. Il faut lire dans son troisième mémoire sur la guerre de la succession d'Espagne, celui qui a pour titre : Mémoire sur la situation déplorable de la France en iHO, le tableau qu'il trace de l'état de notre pays,
pour se faire une idée des fatales consé({uences de l'administration civile et des expéditions militaires de Louis XIV, et des tristes prévisions qu'elles inspirent à Fénelon. « Pour moi, dit-il, si je prenais la liberté de juger de l'état de la France par les morceaux de gouvernement que j'entrevois sur cette frontière, je conclurais qu'on ne vit plus que par miracle ; que c'est une vieille machine délabrée qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a donné et qui achèvera de se briser au premier choc. Je serais tenté de croire que notre plus grand mal est que personne ne voit le fond de notre État ; que c'est même une espèce de résolution prise de ne vouloir pas le voir, qu'on n'oserait pas envisager le bout de ses forces auquel on touche; que tout se réduit à fermer les yeux et à ouvrir la main pour prendre toujours sans savoir si on trouvera de quoi prendre; qu'il n'y a que le miracle d'aujourd'hui qui réponde de celui qui est nécessaire demain et qu'on ne voudra voir le détail et le total de nos maux, pour prendre ui> parti proportionné, que quand il sera trop tard. »
Ce sombre tableau n'a pas été tracé par un mécontent ou par un envieux, mais par le philosophe chrétien à qui l'on doit ces maximes : « Il ne faut pas que tous soient à un seul; mais un seul doit être à tous pour faire leur bonheur, » — « Un roi doit être tout puissant poin- faire le bien et avoir les mains liées pour le uial. » — « Le roi n'est que l'homme du peuple ; il n'est digne de la royauté qu'autant qu'il s'oublie pour le bien public. »
Mais ni cette critique courageuse ni ces généreux
préceptes ne forment encore une doctrine, un plan de gouvernement, un système d'organisation capable de donner aux peuples ce qui leur manque. Nous allons voir maintenant comment Fénelon croit répondre à ce besoin et quelle idée il s'est faite de cette seconde partie de sa tâche.
Dans le système de gouvernement et d'organisation sociale conçu par Fénelon, il y a encore deux choses à distinguer : une théorie générale, philosophique, qui s'adresse indistinctement à tous les peuples, qui nous représente l'idéal des sociétés futures ; et des applications qui, dans la pensée de l'illustre archevêque, pourraient être réalisées sans retard et sont faites particulièrement pour la France. La première a été dés^eloppée surtout dans VE.ssai pltilosophique sur le fjouvernement civil et dans les Suppléments à VExamen de conscience. Les secondes forment la matière des Plans de gouvernement concertés avec le duc de Chevreuse. C'est naturellement la théorie qui doit nous attirer d'abord et exciter au plus haut degré notre attention.
La raison et la justice, selon les idées générales de Fénelon, condamnent également le despotisme des rois et le despotisme delà multitude. « Le despotisme tyrannique des souverains, dit-il (Examen de conscience, ^^ supplément), est un attentat sur les droits de la fraternité humaine : c'est renverser la grande et sage loi de la nature, dont ils ne doivent être que les conservateurs. Le despotisme de la multitude est
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une puissance folle et aveugle qui se tourne contre elle-même. . . La sagesse de tout gouvernement, quel qu'il soit, consiste à trouver le juste milieu entre ces deux extrémités atîreuses dans une liberté modérée par la seule autorité des lois. » Rien de plus juste, sans doute, que cette règle; mais aussi rien de plus difficile à observer. Où est le despotisme? Où est l'anarchie? Où est le critérium précis qui m'aide à les distinguer l'un de l'autre? Voilà ce que Fénelon ne dit pas, et dès le premier pas cette lacune le condamne nécessairement à passer du vague à l'arbitraire.
Le despotisme et l'anarchie lui paraissent être comme un dilemme éternellement posé devant l'humanité : « Les souverains, jaloux de leur autorité, veulent toujours l'étendre : les peuples, passionnés pour leur liberté, veulent toujours l'augmenter. » Cependant, il vaut mieux pencher du côté de l'autorité que du côté de la liberté. Aussi « quand l'autorité souveraine est une fois fixée par les lois fondamentales dans un seul, dans peu, ou dans plusieurs, il faut en supporter les abus, si l'on n'y peut remédier par des voies compatibles avec l'ordre. » En d'autres termes, point de révolutions, à quelque titre que ce soit ; il n'y a point de révolution légitime ; telle est la conséquence qui résulte de cette maxime et que Fénelon a développée dans un chapitre spécial. Et pourquoi donc|)oint de révolution si le droit, si l'humanité, si la justice sont visiblement outragés et foulés aux pieds Le droit, la justice, comme l'a très bien dit Groh'us, ne nous appartiennent pas; nous leur appartenons, au contraire, et il ne nous est
pas permis d'en faire le sacrifice. Un individu peut se sacrifier, non la société entière.
Au lieu de révolution, Fénelon propose la persuasion, j'allais dire la prédication : il veut qu'on exhorte les souverains, qu'on exhorte les peuples. On dira aux premiers « que le pouvoir sans bornes est une frénésie qui ruine leur propre autorité ». On leur annoncera « une révolution soudaine et violente qui, loin de modérersimplement leur autorité excessive, l'abattra sans ressource». D'un autre côté, on doit enseigner aux peuples à plaindre les rois et à les excuser, à prendre pitié de leur sort qui les place, avec les faiblesses et les infirmités de l'homme, dans une position qui exigerait des jvertus surhumaines.
D'ailleurs, l'autorité a ses racines dans la nature même de l'homme, ce qui pour un homme raisonnable et pieux, veut dire la volonté divine. En effet. Dieu nous fait tous naître inégaux. Les uns ont reçu les qualités qu'il faut pour obéir et les autres pour commander. Nous sommes supérieurs les uns aux autres en vertu, en sagesse, en courage, et par la loi niême de la génération : car les pères ont une autorité naturelle sur leurs enfants. Si les hommes obéissaient à leur raison au lieu d'obéir à leurs passions, les sages, les vertueux, les courageux exerceraient le commandement; l'autorité appartiendrait aux plus anciens, aux pères de la tribu ou du peuple ; mais l'autorité et l'ambition l'emportent. Tous veulent commander, personne ne veut obéir ; tous prétendent être les plus sages, les plus vertueux, les plus courageux. Alors que faire? Il faut remplacer
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l'autorité naturelle par une autorité positive, par une autorité fondée sur les lois; et cette autorité que les lois auront réglée, qu'elles auront attribuée à une famille de préférence aux autres, sera aussi légitime, aussi divine que l'autorité naturelle. Elle sera divine, dit Fénelon, et non de pure convention, non le résultat d'un contrat : car tout contrat peut être déchiré, peut être suspendu, peut être modifié par la volonté des contractants ; ce qui laissera la société sans autorité ou livrée en proie à l'anarchie. « Le droit donc qu'ont une ou plusieurs personnes de gouverner, préférablement aux autres, ne vient que de l'ordre exprès de la Providence. Gomme dans le physique et le naturel, il y a une action secrète et universelle du premier moteur, qui est l'unique source de toute la force, de tout l'ordre, de tous les mouvements que nous voyons dans la nature; de même dans le gouvernement du monde, il y a une providence souveraine et cachée, qui arrange tout selon les desseins éternels (Essai fhilos. ch. vi). » C'est la vraie théorie du droit divin, plus modeste, plus rationnelle, moins solennelle que dans Bossuet, mais cependant tout aussi facile à reconnaître. Ce n'est pas seulement à l'autorité et à l'ordre politique que Fénelon l'applique; il l'étend à toute espèce d'inégalité, à tous les privilèges de la naissance et de la fortune. « Ce n'est pas par hasard que les uns naissent pauvres, les autres riches; les uns grands, les autres petits ; les uns rois, les autres sujets. Ce partage inégal des biens et des honneurs de ce monde est fait avec une sagesse infinie, qui sait ce qui convient à chacune de ces créatures. »
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« . . . . Cette inégalité de rangs, et ces dignités qui révoltent souvent, deviennent pourtant justes quand on les considère comme des suites de l'ordre établi pour conserver la paix de la société. » II résulte de là non seulement que la richesse, mais aussi la misère; que non seulement la distinction du rang, mais aussi la bassesse sont nécessaires à l'ordre social. «Attaquer cette hiérarchie, est, selon Fénelon, commettre un crime de lèse-majesté divine; ne point se contenter de la médiocrité et de la bassesse de son état, c'est blasphémer contre la Providence, c'est attenter sur les droits du souverain père de famille, qui donne à chacun de ses enfants la place qui lui convient. »
Toute autorité établie est donc légitime et par conséquent sacrée. Mais alors comment distinguer entre le droit et le fait? Gomment séparer la légitimité de l'usurpation, puisqu'il suflSt à l'usurpateur de triompher pour devenir légitime à son tour? Ce n'est pas moi qui élève l'objection, c'est Fénelon luimême : car il a très bien compris que les lois qui désignent l'autorité et en règlent la transmission viennent de l'autorité elle-même et non de la volonté du peuple ; c'est l'autorité après tout qui fait sa propre consécration. Voici comment il s'efforce de résoudre cette difficulté : l'autorité politique, dans l'origine, était fondée sur la paternité, comme nous le voyons par l'exemple des patriarches et par l'histoire grecque : les Pélasgiens, les Hellènes, les Hérachdes n'étaient pas autre chose, avant de devenir des peuples, que les enfants de Pélasgus, d'Hellène, fils de Deucalion et d'Hercule. Les premiers rois de ces héros
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ont conservé l'autorité de leurs pères sur toute la race. Oui; mais cet ordre a fini par se briser; alors où est le fondement de l'autorité? Il est dans la conquête, répond Fénelon sans hésiter ; « mais une conquête d'abord injuste devient juste par une longue suite d'années (Essai philosop, ch. ix). » De sorte que les anciens conquérants ont raison, les nouveaux ont tort. L'usurpation ne devient légitime qu'en vieillissant ; c'est une affaire de temps. Mais cela même est assez difficile à justifier. Fénelon le sent bien, et il a cru se sauver en rendant la question plus générale, c'est-à-dire en appliquant à la propriété ce qu'il dit de la souveraineté politique. Aux yeux de la raison, dans l'ordre naturel, la propriété n'existe pas plus que la souveraineté. « Nous sommes tous citoyens de l'univers, dit-il (ch. ix), enfants d'un même père, frères par une identité de nature, et par conséquent nous naissons tous avec un droit égal à tout ce dont nous avons besoin pour notre conservation. » Selon ce principe, rien n'est plus contraire à la nature que le partage inégal des biens, l'opulence exorbitante des uns, qui n'ont aucun mérite personnel, et la pauvreté affreuse des autres, qui sont infiniment estimables. Cependant le partage inégal des biens est nécessai.'c poui prévenir les désordres, et les lois civiles l'ont établi. De même l'autorité ne devrait être fondée que sur la supériorité du mérite; mais comme on arriverait avec ce principe à l'anarchie, il a fallu donner à l'autorité une autre base, celle des lois positives. Si la propriété est légitime, l'autorité l'est aussi ; et poussant le raisonnement à ses dernières conséquences, Fénelon
suppose un dialogue entre un républicain et un voleur, où le dernier de ces personnages se sert exactement des mêmes arguments que le premier. Il n'y a qu'une réponse à faire à ce raisonnement : déclarer que la propriété est contraire à la nature, c'est détruire la propriété, sans édifier l'autorité : et dire que l'autorité est fondée sur la conquête, c'est justifier la violence, c'est absoudre le despotisme, c'est légitimer non les révolutions, mais les révoltes.
Quoi qu'il en soit, voilà l'autorité établie : il faut savoir maintenant comment elle doit être constituée, ou quelle est la meilleure forme de gouvernement. Passant en revue les diff'érents états reconnus par les historiens et les philosophes, Fénelon les rejette successivement comme également vicieux. Le croiraiton d'après les principes qu'on lui prête et la sympathie qu'il a toujours inspirée aux apôtres des idées constitutionnelles? Il combat surtout les gouvernements mixtes, ou du moins ceux qui admettent l'intervention du peuple avec celle de la royauté et de la noblesse; et après avoir fait servir à ses fins l'histoire romaine et l'histoire d'Angleterre, interprétées à sa façon (On voit par ce nouvel exemple combien l'histoire est complaisante!), il conclut en faveur de la monarchie pure, modérée par l'aristocratie.
Ces mots ne sont pas difficiles à entendre, et d'ailleurs Fénelon prend soin de nous les expliquer. Une monarchie pure, modérée par l'aristocratie, ce n'est pas seulement celle où le roi ne peut gouverner qu'avec la noblesse, mais où toutes les dignités, immuables dans leurs attributions, sont héréditaires dans les grandes familles, comme le trône dans la
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famille régnante. Le roi ne choisira ni ses conseillers ni ses officiers, il les recevra du hasard de la naissance et ne pourra rien changera l'ordre établi parmi eux par l'origine plus ou moins ancienne de leurs maisons. Quant au peuple, on fera ce qu'on pourra pour qu'il ait le nécessaire; on n'oubliera pas que, s'il meurt de faim, les forces lui manqueront pour travailler; on lui épargnera les impôts trop lourds et les charges inutiles; mais il n'aura aucune part, soit directe, soit indirecte, dans l'exercice du pouvoir ; car dès qu'il entre dans le gouvernement de l'État, il l'envahit tout entier. Il n'y a qu'une seule circonstance où l'on pourra réunir les députés du tiers état. C'est lorsque les coft'res de l'Etat seront vides ou quand des circonstances critiques, réclamant des ressources extraordinaires, le gouvernement aura besoin de savoir sur quelle somme il peut compter. Du reste, il ne faut pas croire que même (dans ce cas le consentement du tiers soit indispensable. S'il le donne, on lui laissera l'honneur du sacrifice ; s'il le refuse, on s'en passera.
Toute la constitution proposée par Fénelon peut se résumer dans ces mots : « La noblesse au travail de l'esprit, le peuple au travail du corps ^ » Cette constitution ne sera pas écrite; à quoi bon? Elle se perpétuera avec la nation elle-même et de la même manière. Elle aura ses racines en quelque façon
1. «Quand les emplois sont réglés par la naissance, chaque ordre de l'Etat s'applique au travail pour lequel la nature et la providence l'ont destiné, selon la subordination, sans vouloir aspirer par ambition à confondre les rangs. Ue cette manière, on engage la noblesse au travail de l'esprit et le peuple au travail du corps (2" supplément à l'Examen de conscience). »
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dans le sol et sera comme une tradition vivante. Fénelon n'a pas de goût pour les constitutions écrites, nécessairement appelées à changer, suivant les circonstances. D'ailleurs, ses idées sur l'institution divine du pouvoir ne lui permettent pas d'admettre un contrat entre le roi et la nation, entre l'aristocratie et le peuple.
D'après la théorie, on peut juger des applications ou des réformes proposées pour la France dans les Plans de gouvernement concertés avec le duc deChevreuse. Aussi, est-il superflu de les exposer en détail; ce sera assez d'en faire la simple énumération. Ce que demande Fénelon au duc de Bourgogne, ce qu'il espère de ce jeune prince, quand il aura pris possession du trône de ses aïeux, c'est le rétablissement des états généraux au profit de la noblesse et du clergé, et où les députés du tiers, toujours en minorité, ne paraîtront que pour se sacrifier et pour subir la loi du plus fort :
C'est que ces assemblées générales, non pas de la nation, mais de l'aristocratie, exercent, avec le droit de voter les impôts, le pouvoir législatif el même judiciaire; car elles pourront citer à leur barre et punir avec la dernière rigueur les magistrats qui auront abusé de leur autorité :
C'est que, avec les états généraux renaissent aussi les états provinciaux, constitués sur le modèle des premiers et appelés non seulement à fixer les impôts, mais à donner des lois et des règlements à leurs circonscriptions respectives, sans aucune intervention de l'autorité centrale:
C'est que, dans l'administration, à la cour, dans
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rai'inée, dans les Iribuiiaux, toutes leb diurnes soient héréditaires ; que la vénalité des offices soit remplacée par riiérédité, et l'hérédité établie au Drotit de la noblesse :
C'est que des lois sévères soient rendues pour garder à la noblesse ses privilèges et son rang, em- |)èclier les mésalliances, même entre la petite et la grande noblesse, les usurpations de titres, Taliénation des biens nobles, l'anoblissement des ])lébéiens par lettres royales, et maintenir jusque dans l'éducation publique une ligne de démarcation infranchissable entre l'aristocratie et le peuple. Les jeunes nobles seront élevés, suivant leur rang, dans des maisons particulières, d'où ils sortiront pour s'emparer de toutes les fonctions de l'État.
Il y a aussi (pielques idées libérales mêlées à ces vo'ux rétrogrades. Féneloji demande la liberté du commerce, non seulement à l'intérieur, mais entre la France et l'étranger; la liberté de l'industrie et le droit pour l'aristocratie de se présenter sans déroger sur ce nouveau chauq) de bataille. Il veut que rÉIat, au lieu d'atTermer les impôts et de livrer les contribuables à la rapacité des traitants, perçoive ses revenus par ses propres agents. Il veut mi code uniforme pour toute la Fi-ance au lieu de cette multitude de lois et tie coutumes contradictoires, en vigueiu' jusqu'à la révolution. Enfui, ce qui est bien plus ([ue tout cela, il veut (pie le principe de la tolérance soit inscrit dans les lois, que la conscience soit affranchie de la contrainte extérieure, et que la religion, pour coiupiérir les âmes, ne compte (pie sur la saintelc' des exemples et la ))uissance de la
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persuasion. Du reste, il sépare comme Bossuet le pouvoir spirituel du pouvoir temporel. « Le prêtre, dit-il, pour le temporel, doit être soumis au prince comme le dernier des sujets, et le prince doit être soumis au prêtre pour le spirituel, comme le dernier des laïques. »
Mais que peuvent ces vues isolées contre l'ensemble du système? Gomment une ombre de liberté, une réforme salutaire et utile pourra-t-elle jamais pénétrer au milieu de ces institutions immobiles? La liberté de l'industrie et du commerce est-elle possible laHS un pays où la propriété est inaliénable et sur lequel Fénelon voudrait faire peser en outre le joug des lois somptuaires? L'unité de législation peutelle se concilier avec le pouvoir législatif des états prcYinciaux? La liberté de conscience peut-elle se concevoir sans le sentiment de l'humanité, de la piété et de la justice? et que devient ce sentiment dans un j^ays où les classes sont tellement séparées, qu'elles forment non seulement deux peuples, mais deux races, dont l'une a pour mission d'opprimer l'autre, dont l'une est faite pour les travaux de l'esprit, c'est-à-dire pour la domination et pour la liberté, et l'autre pour les travaux du corps, c'est-à-dire pour l'esclavage. Que devient dans ce partage l'unité nationale? Et en face d'une aristocratie toute puissante, qui entre de plein droitdaus le gouvernement de l'État, qui se partage comme un héritage incontesté toutes les dignités, toutes les charges, tous les pouvoirs, que devient la monarchie elle-même, cette monarchie pure que Fénelon craint d'abaisser en la liant par un contrat.
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en la soumettant aux conditions d'une constitution écrite?
Rien n'est donc plus contradictoire (jue la politi([uc de Fénelon quand on la soumet à l'épreuve du raisonnement. Rien ne paraît plus chimérique quand on la soumet à l'épreuve de l'histoire. L'aristocratie a existé en France sous toutes les formes qu'il lui est possible de revêtir, et dans chacune d'elles elle a démontré son impuissance et les effets désastreux de son règne. Sous la forme féodale, elle était l'anarchie et le règne de la force. Sous la forme politique, avec les dignités et les charges héi*éditaires, elle a été l'incapacité et l'égoïsme, elle a abouti aux scandales, aux ridicules et aux trahisons de la Fronde. Enfin, à l'état de décoration d'aiitichambre, sous le règne de Louis XIV, elle était brave sans doute, cependant, pas plus que les bourgeois et les plébéiens sous les régimes suivants, mais vaniteuse et servile, incapable de rien comprendre aux intérêts de l'État, incapable de rien faire pour modérer et ralentir le mouvement des révolutions. Le régime des castes, comme celui de la monarchie absolue, est tlonc condamné sans retour.