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LEIBNIZ

Pour venger la science du droit, naturel des offenses qu'elle avait reçues, tant de ses amis imprudents que de ses détracteurs, pour la placer au-dessus des attaques des théologiens et des objections des philosophes, pour renouer enfin la tradition fondée par Grotius en lui donnant à la fois plus d'unité et plus d'indépendance, il ne fallait rien moins que le génie universel de Leibniz. Lui seul, s'il s'y était appliqué, aurait atteint le but vainement poursuivi par le jurisconsulte janséniste Domat, il aurait érigé le droit naturel en une science exacte fondée à la fois sur la philosophie et le droit positif. Mais il a été assez loin dans cette voie pour mériter la reconnaissance et l'admiration de la postérité, quand même ce titre serait le seul qu'il eût laissé.

Fontenelle, dans le charmant éloge qu'il a consacré à Leibniz, dit avec autant d'esprit que de vérité : « Pareil en quelque sorte aux anciens qui

avaient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. Ainsi nous sommes obligés de le partager ici et pour parler philosophiquement de le décomposer. De plusieurs Hercules l'antiquité n'en a fait qu'un et du seul M. Leibniz nous ferons plusieurs savants. » Ces paroles me tracent mon devoir et me disent que dans l'auteur de la Théodicée je ne dois montrer que lejurisconsulte et le régénérateurdu droit naturel.

Leibniz n'avait que vingt ans lorsqu'il se présenta ^ en 1600, devant l'université de Leipzig, comme candidat au grade de docteur en droit. Mais il débuta dans sa glorieuse carrière par un échec. La femme du doyen de la faculté de droit l'avait trouvé trop jeune pour le titre qu'il ambitionnait et ce titre lui fut refusé. Il alla dans la même année le chercher un peu plus loin, à l'université d'Altorf, et là il fut non seulement admis aux honneurs du doctorat, mais on lui proposa une place de professeur extraordinaire dans la faculté qui venait de lui accorder ses suffrages.

Leibniz avait d'autres vues. Il savait que Nuremberg, alors une ville très savante, possédait dans ses murs une société d'alchimistes occupée à chercher la pierre philosophale. La curiosité, beaucoup plus que sa foi dans le grand œuvre, le poussa à s'y faire affilier. Il sollicita donc la faveur d'y être admis, dans une lettre qui imitait si bien le langage des adeptes, que Leibniz, comme il l'avoua depuis,

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ne la comprenait pas lui-même. C'est précisément ce qui en fit le succès. Il fut accueilli avec transport. Nul ne peut dire sur quel chemin l'aurait conduit cette espièglerie d'écolier, si heureusement il n'avait rencontré à Nuremberg le baron de Boinebourg, chancelier de l'électeur de Mayence. Ce savant homme, vivement frappé de la science et du talent du jeune docteur, l'engagea à poursuivre ses études de jurisprudence et à y joindre celle de l'histoire, lui promettant une place à la cour de son souverain et l'invitant à venir demeurer à Francfort. C'est là que Leibniz, âgé de vingt-deux ans, fit paraître en 1664 son premier ouvrage : la Nouvelle méthode pour apprendre et enseigner la jurisprudence (Methodus nova discendœ docendœque jurisprudentiœ), suivie dans la même année de la Réforme du droit (Corporis juris raciocinandi ratio). Ces deux écrits inspirés par le même dessein que les Lois civiles dans leur ordre naturel ont une portée bien plus vaste et nous découvrent déjà les vrais principes du droit naturel et du droit positif, parce qu'ils sont à la fois d'un jurisconsulte et d'un philosophe, et de quel philosophe!

C'est par la jurisprudence proprement dite, c'est par le droit romain que Leibniz a été conduit au droit naturel. C'est de même par la politique qu'il est arrivé au droit des gens. En 1669, un an après la publication de la Nouvelle Méthode, le trône de Pologne devint vacant par l'abdication de Casimir. Parmi les prétendants qui eurent l'ambition de lui succéder, se trouva le palatin Philippe-Guillaume de Neubourg, un protégé, peut-être un parent, de l'évêque électeur de Mayence. Leibniz, sur l'invitation

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de Buinebourg, fit valoir ses droils dans un éanl i\ui\ publia sous le pseudonyme de Georges Llieovius le Lithuanien. Cette composition étrange, qui procède par propositions et par démonstrations comme un traité de mathématiques et qui, sous prétexte de faire l'apologie d'un homme, de faire valoir un ])rétendant, s'élève aux plus hautes considérations de riiistoire, de la morale, de la politique et du droit des gens, porte le titre suivant : Specimmdemonstraiionum politicarum pro elif/enclo regc Pnlonorum, nova scrihendi yenere ad clarain certitudinem exactum. On y remarque entre autres la vingtdeuxième et la vingt-troisième proposition , assez singulières sous la plume d'un auteur luthérien, si cet auteur ne s'appelait point Leibniz. Ces propositions exigent que le candidat au trône de Pologne soit catholique, cligendus catholicus esto, et qu'il le soit avant tout espoir de régner : (digendus ante spem regni ralfwlicus esto. Guillaume de ^'eubourg ne fui pas nommé; mais la défense de Leibniz fut extrêmement remarquée et lui valut le titre de conseiller de chancellerie à la petite cour de Francfort.

L'impartialité , et je ne crains pas de l'appeler ainsi, le libéralisme de Leibniz en matière de religion, l'élévation de ses idées sur le droit des gens, ne tarda pas à se produire dans une autre occasion.

En 1678, pendant qu'il était au service du duc de Brunswick-Lunebourg et qu'on commençait à traiter de la paix de Mmègue, les princes libres d'Allemagne demandèrent à être traités sur le même pied que les électeurs, qui jouissaient des prérogatives attribuées aux rois. Leibniz, dans son Traité du droit de

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soucenuiieto et ddntbassadc (Tractatus de Jure supreinatus ar lexjationum priitcipmn Gennania'), se déclara pour la cause des princes, c'est-à-dire des plus faibles, tant au nom des droits naturels attachés à la souveraineté et propres à garantir l'indépendance des Etats, qu'au nom du droit public de l'Allemagne. Il se eaclia sous le pseudonyme de Gaesarinus Fiïrstenerius, pour laisser entendre qu'il était également l'ami de l'Empereur (Ca?sar) et des princes non électeurs (Fûrsten). En effet, il voudrait que tous les États, non seulement de l'Allemagne, mais de l'Occident, formassent entre eux une vaste confédération, une république chrétienne, dont le pape serait le président dans l'ordre moral et l'empereur dans l'ordre matériel. Ce n'est plus le rêve purement religieux du moyen âge, rêve qui n'a jamais été réalisé ; c'est une idée politique d'une réalisation non moins difficile, puisqu'il s'agit de réunir sous la présidence du souverain pontife les princes protestants aussi bien que les princes catholiques. Peutêtre Leibniz pensait-il déjà en ce moment aux moyens qu'il proposa plus tard pour amener la conciliation des deux Églises. Son esprit en toute chose, en religion comme en politique, en politique comme en philosophie, visait à l'unité et à la synthèse. Le Traité du droit de souveraineté et d'ambassade excita naturellement les applaudissements de l'Allemagne et eut coup sur coup jusqu'à cinq éditions.

Enfin, chargé par son protecteur d'écrire l'histoire des ducs de Brunswick-Lauenbourg, il voulut d'abord s'entourer de tous les documents capables d'éclairer ses recherches et parcourut dans ce dessein l'Aile-

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magne et l'Italie. Il en rapporta une riche moisson de chartes, traités, pièces diplomatiques et politiques de toute nature qu'il réunit dans un recueil intitulé Codex juris genticum diplomaticus et qu'il publia en 1693, précédé d'une dissertation admirable sur les principes du droit de la nature et des gens. C'est pendant qu'il voyageait en Italie pour rassembler les éléments de son Code diplomatique, qu'eut lieu, à ce qu'on assure, la fameuse aventure du chapelet. Comme il passait par mer, de Venise à Mesola, seul dans une petite barque dirigée par des marins du pays, une furieuse tempête s'éleva tout à coup. Le pilote, attribuant cet accident à la présence d'un hérétique, et ne croyant pas d'ailleurs être compris d'un allemand, proposa à ses compagnons de le jeter à la mer en gardant toutefois son argent et ses effets. A ces mots, prenant un air impassible comme s'il n'avait rien entendu, Leibniz tira de sa poche un long chapelet dont il s'était muni par précaution et se mit à le réciter dévotement. Cet artifice innocent lui sauva la vie.

Si l'on joint aux divers écrits que je viens de citer deux petites dissertations dont l'une a pour titre Observations sur le principe du droit (Observationes de principio juris) et l'autre Remarques sur les principes de Pufendorf, on aura la liste de tous les ouvrages de Leibniz qui intéressent le droit natureP. C'est dire que Leibniz ne s'est jamais occupé de cette science d'une manière systématique et suivie, mais

1. Ils sont tous réunis sous le titre de J urhprudentia dans la 3' partie du 4" volume des œuvres de Leibniz publiées par Dutens, in-4", (îenève, 1768.

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