LE SYSTÈME D’ENSEIGNEMENT LEROY
(Extrait du Journal de Québec.)
Jeudi soir, l’ancien Bureau de Poste était littéralement rempli d’un auditoire d’élite désireux de voir à l’œuvre un homme qui promet des résultats jusque-là inouis dans renseignement et dont le système, s’il donne ce qu’il promet, doit complètement révolu-
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tionner non-seulement l’enseignement classique, mais l’enseignement à tous les degrés, à partir de l’enseignement primaire et ainsi conférer au monde un bienfait dont il est impossible de mesurer l’étendue. En un mot M. Leroy veut faire, pour l’enseignement, ce que l’on fait pour les sciences de tous les noms, les arts, le commerce et l’industrie, arriver au but par le chemin le plus court possible.
Dans un moment nous indiquerons succinc-
tement les principes sur lesquels s’appuie celte méthode remarquable et qui mise en pratique, jeudi soir, a fait dire à un professeur universitaire : c’est prodigieux.
Avant de passer outre, donnons le nom des personnes qui étaient venues surprendre le système sur le fait et le juger dans la pratique : M. le grand-vicaire Hamel, Recteur de l’ Université- Laval, le Révérend Père Resther, MM. les abbés Laliberté, Papineau, Trudel, Matte et Marcoux, les honorables MM. P an et, Ouimet et Cauchon, M. Delagrave Recorder, M. Liard député-surintendant de l’instruction publique, M. Gasgrain, MM. les docteurs Lemieux et La Rue, professeurs de l’ Université, M. Juneau, inspecteur d’écoles, MM. Letourneau et Laçasse, professeurs à l’Ecole- Normale, M. le protonotaire Burroughs, M. Lou's Bilodeau, MM. P. Légaré, La Rue, Uyrias, Pelletiér et Montambau.lt avocats et un grand nombre d’autres dont les noms nous échappent. Les dames formaient une portion notable de l’auditoire.
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M. Leroy a fait précéder son examen de quelques remarques préliminaires dont nous allons tâcher de donner la substance.
“ Malgré tous mes travaux, a-t-il dit, sans “ la bienveillance des Canadiens et en parti- “ culier de M. le grand-vicaire Hamel, qui, “ le premier m’accueillit et m’encouragea, de “ riionorabîe M. Ouimet, qui a mis un local à “ ma disposition, et de l’honorable Cauchon, “ qui m’a aidé de la puissance de sa plume, “ j’eusse abandonne la tâche. Je dois donc à ces hommes au moins la moitié de mes u succès et je leur en témoigne ici ma reconnaissance. (Applaudissements)
“ La première objection qui me fut faite “ par des hommes sérieux, c’est que mon “ système n’était pas applicable en grand, et “ moi-mème, n’ayant pas l’expérience de ce “ qu’il était capable de produire, je répondis “ que je ne pouvais entreprendre d’instruire “ plus de douze élèves à la fois. Cependant le “ nombre de ceux qui sont ici présents est de “ trente et ce nombre pourrait, sans incon- “ vénient, être porté à quarante. La question “ de savoir si le système est applicable en “ grand est donc résolue affirmativement. “ Vous allez voir quel est le résultat obtenu à “ la suite de seulement trois mois d’essai. Et u pourtant l’épreuve n’a ])as été faite dans les “ conditions voulues, puisqu’il a fallu faire au “ fui- et à mesure tous les livres qui servent à “mon enseignement. J’ose donc affirmer que “ le jour où debara>sé de tout souci étranger u je n’aurai à m’occuper que de mettre le
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“ système en pratique, je pourrai faire en “ deux mois ce que j’ai fait en trois. “ J’aime à vous faire remarquer que, parmi 11 ces éièves qui varient d’âge, de huit à douze “ ans, et qui, à l’exception de quelques- “ uns ne savaient pas un mot de latin en “ arrivant ici, plusieurs ne suivent mon (tours “ que depuis six semaines environ. De plus, “ parce que j’étais obligé de précipiter un “ résultat, que vous pouvez juger aujourd’hui, “je n’ai pas rendu pleine justice à tous mes “ élèves, négligeant un peu pour le moment, “ ceux qui n’a laient pas aussi vite que les “ autres; mais dans les conditions normales “ de l’enseiguement tout cela devra dispa- “ raître.”
Tout en donnant l’explication de son système, M. Leroy a passé en revue les travaux qu’il réclamait de lui et qui sont :
1° Déforme de l’enseignement. Exposé du système.
2° Grammaire latine en trois tableaux.
3° Phrase canevas (base du système).
4° Copies imprimées pour déclinaisons et verbes.
5° Epitome Historiæ Sacræ (avec dictionnaire correspondant.)
6° Cours de thèmes et abrégé de grammaire (dictionnaire correspondant).
7° Thèmes, règles et vie d’Agésilas (dictionnaire correspondant).
8° Guerre des Ilelvétiens (ordre méthodique et dictionnaire).
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9° Guerre des Helvétiens (construction et mot-à-mot français).
10° Versions latines. Extraits des prosateurs (avec dictionnaire).
11° Versification. 1 xtraits des poètes latins (prosodie et dictionnaire)
12° Application du système au Pro Milone.
Le système est encore incomplet pour le français et le grec. M. Leroy a cependant inventé un nouveau système de lecture, il a fait une grammaire française en deux tableaux. Tl a fait aussi une arithmétique.
Avec tous ces ouvrages qui sont peu volumineux et peu coûteux, mais qui sont complets en eux-mêmes il entend diriger l’élève depuis son premier pas jusqu’à son dernier, dans le sentier qui doit le conduire au but, et l’y conduire sûrement.
Ses travaux se résument ainsi : 1° direction précise pour les élèves et les professeurs; 2° moindre fatigue pour les uns et les autres; économie de temps et plus d’intérêt aux choses enseignées ; et 4° économie dans l’achat des livres.
M. Leroy s’insurge contre “ la méthode “ généralement suivie dans les collèges et qui “ consiste à prendre chacune des règles de la u grammaire latine pour base de l’enseigne- “ men' de chaque jour, et croit pouvoir la “ remplacer avec avantage/ Cetle méthode a,
“ pour lui, le grand tort d’exiger beaucoup de “ temps et de ne pas donner aux différentes
règles le degré d’.mportance qu’elles ont en u réalité. Car la phrase se compose d’éléments
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“ dont les uns reviennent sans cesse, ce sont “ les éléments principaux, et dont les autres, “ quoique toujours susceptibles d’entrer dans “ une phrase, reviennent plus ou moins
souvent : ce sont les éléments secondaires.”
M. Leroy part de là pour diviser les règles en deux classes, les principales et les secondaires. Les premières, qui sont très- peu nombreu-es, demandent à êire très-bien connues
de l’enfant dès le principe
“ Les secondes, qui sont en grand nombre, “ peuvent n’ètre apprises que peu à peu par “ la pratique. Il suffit de savoir ouïes trouver “ méthodiquement, chaque fois qu’on en a “ besoin. C’est pour cela qu’ont été faits ses “ travaux de grammaire. Aussitôt qu’un “ enfant en a la clcfil s’en sert aisément pour “ trouver toutes les règles qui lui sont neces- “ saires.
“ Comme conséquence des tableaux, est “ venu un autre travail, où tous les éléments “ possibles d’une phrase sont groupés de “ manière que l’enfant puisse décomposer “ tous ses devoirs, thèmes ou versions. Cette u phrase-type, tirée à nombreux exemplaires, “ constitue la base du nouveau système. “ Grâce à elle, et aux autres travaux, que j’ai “composés, depuis, toutes les difficultés de “ grammaire , de construction et de dictionnaire “se trouvent aplanies; et l’enfant, sous la “ direction de son professeur, oblige de se “ rendre compte sans cesse des divers éle- “ ments de chaque phrase, arrive bientôt à
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“ saisir les principes généraux et philosophi- “ ques, qui président à la constitution intime “ de toutes les langues.
“ Au lieu de se perdre dans des études fati- “ gantes, où la mémoire et la routine ont 11 trop de place et le raisonnement pas assez, “ il voit son travail méthodiquement simplifié “ et iî apprend à tout approfondir. Plus de “ devoirs longs et ennuyeux, mais une disscc- “ tion savante et minutieuse, qui ne laisse “ rien dans l’ombre et qui ne peut manquer, “ on le comprendra, d’avoir les plus beaux “ résultats non-seulement au point de vue de “ la langue considérée en elle-même, mais “ aussi au point de vue des études posté- “ rieuros. Car il ne faut pas oublier que tout “ s’enchaîne dans l’enseignement et que les “ connaissances déjà acquises aident à en u acquérir de nouvelles.
“ Mais si ce système est utile à l’élève, il ne “ l’est pas moins au professeur, qui n’a plus à “ corriger des devoirs faits en dehors de lui ; “ mais qui doit au contraire, les faire com- “ poser en sa présence, et, par des interro- “ gâtions successives, i méthode socratique) “ diriger et soutenir ses élèves dans leur 11 travaux. Il devient ainsi professeur en pro- 11 fessant. Fabricando fit faber.
Dans un opuscule qui a pour titre Etudes des langues, Réforme de V enseignement . M. Leroy enire plus avant dans le cœur de la question. IN mis ne pouvons en citer que quelques mots, parce qu’un article de journal doit avoir des limites; mais nous reviendrons plus d’une fois
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sur cette importante question de l’enseignement qui est, pour ainsi dire, tout pour notre pays. Le professeur a trouvé, dans une page de Jules Simon, la justification et, dans le succès auquel nous assistions, jeudi, la récompense de ses efforts. /
“ M. JuLs Simon, dit-il, exposant de*quelle u manière défectueuse et irrationnelle se fait “ aujourd’hui une classe s’exprime ainsi :
“ L’élève, dit-il, verra ses camarades à “ l’œuvre. Ces procédés de l’intelligence, “ qu’il n’est point capable d’observer direc- “ ternent en lui-même, ïl n’aura point de poino u à les suivre sur son voisin, cherchant tout u haut devant lui. Dix bonnes copies lues eu u classe ne valent pas la vue immédiate d’un u bon esprit, qui travaille à découvert. L’ou- “ vrier n’apprend-it pas son métier en regar- “ dant travailler son patron et ses compa- 11 gnons ?
“ Ainsi l’activité, le mouvement, l’attrait u se substituent à la somnolence et à l’ennui. a On attend l’heure de la classe; on se s’y u borne plus à écouter, on parle ; et quand on “ écoute, c’est en se préparant à payer soi- 11 même de sa personne.
“ Aujourd’hui, c’est à l’étude surtout que 11 l’élève travaille, puisque c’est là qu’il fait u ses devoirs, et que dans la classe, il n’a plus u qu'à écouter. La classe est surtout consacrée “ à la dictée des devoirs pour le lendemain et u à la correction des devoirs de la veille. “ L’élève y est purement passif. C’est moins w une classe qu’une inspection. Le professeur
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u s’assure qu’on a travaillé. La correction des u devoirs n’intéresse jamais que celui qui lit u sa copie; elle n’instruit pas les autres, et u n’excite pas même leur attention. L’expliu cation des auteurs est étouffée par la réci- 11 tation, la dictée, la correction; c’est à peine “ si elle dure quinze à vingt minutes. Elle “ devrait être le fond même de la classe ; c’est “ le seul moment, où l’élève travaille réelleu ment sous les yeux de ses condisciples et <c sous la direction de son maître. Ce temps u d’activité, qui est si peu de chose dans nos “ classes devrait être tout : ce serait la grande u réforme. — (Jules Simon.)
“ Eh bien, cette grande réforme, que u demande M. Jules Simon, je crois l’avoir “ accomplie, et, dans quelques minutes j’espère li le prouver; mais je tiens, dès maintenant, à “ vous faire sentir l’analogie qui existe entre “ mes idées et celles de cet homme si remaru quable comme professeur. Nous exprimons “ les mêmes pensées, lui dans une magnifique “ amplification, moi dans une seule phrase “ que voici :
“ La méthode nouvelle diffère du système 11 actuellement suivi, , en ce que le professeur, au u lieu de corriger des devoirs faits en dehors de 11 lui , préside au travail de l'enfant et peut ainsi u résoudre ses difficultés à, mesure quelles se pro- " duisent
Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’il a établi à la lettre, à l’admiration des uns et à l’étonnement des autres, la véfité de sa
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méthode et les promesses qu’il en faisait attendre.
Après trois mois d’étude, des élèves, qui ne savaient pas auparavant un seul mot de latin, ont montré une connaissance parfaite de l’analyse grammaticale, des conjugaisons des verbes et des déclinaisons des noms, ont pu traduire César en français et du français le remettre en latin, scander des vers, en montrant une connaissance surprenante de la prosodie, former même des vers, dont la construction avait été changée auparavant, et tout cela en vertu de règles dont ils avaient la parfaite connaissance et qu’ils énonçaient sur le champ. Ce résultat étonnera ceux qui n’ont pas vu, mais il est réel. Cependant tout extraordinaire qu’il soit, M. Leroy nous en promet un plus extraordinaire encore pour la fin de l’année, car ses élèves qui, outre le latin, savent déjà beaucoup de français, ont déjà vu toute l’arithmétique et commencé l’étude de la géométrie, auront à rendre compte de toutes ces matières d’une manière plus complète, dans un prochain examen.
Si nous ne nous trompons pas cet examen sera divisé en trois séances, une pour le latin, comprenant la traduction des poètes et des prosateurs les plus célèbres, sans en excepter le plus difficile de tous, Tacite; la seconde pour le français; la troisième pour l’arithmétique et la géométrie. Tout cela se sera accompli en huit mois au plus !
Après cette épreuve, si elle est aussi décisive que celle de jeudi, comment nos grandes
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institutions d’enseignement pourraient- elles rester indifférentes et continuer à rester dans l’ornière de la routine ? Nous dirons plus, comment pourraient-elles y rester sans péril, surtout quand M. Leroy offre de mettre, en moins d’une semaine, les professeurs en état d’enseigner aussi bien que lui d’après son système et qu’il offre à tous ses services gratis.
Un auditeur nous apportait, hier le calcul suivant, qui montre son esprit pratique :
11 S’il est constaté que la méthode d’ensei- “ gnement Leroy est bonne et que, par le “ moyen de son système, on puisse réduire les “ études de la jeunesse de 10 à 6 ans, le pays “ bénéficiera, annuellement, de $48,000,000, 11 le nombre des familles canadiennes* étant “ d’environ 800,000.
Cependant, il serait impossible de prendre ces calculs à la lettre, parce que toutes les familles, tant s’en faut, ne font pas subir un cours classique à leurs enfants. Aussi, si cette économie d’argent pour le plus grand nombre des familles, est très-sérieuse, f économie de temps l’est bien davantage, non-seulement pour les élèves des cours classiques, mais encore pour les enfants des districts ruraux qui passent tant d’années dans les écoles élémentaires, le plus souvent sans presque y rien apprendre, et dont le travail manuel serait d’une si grande valeur pour les parents.
Pour nous tous qui avons connu les longues et pénibles épreuves du cours classique, le résultat de jeudi n’avait-il pas quelque chose
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de “ prodigieux ” et même d’incompréhensible ?
Comme tout se fait en classe et sous l’œil du professeur, l’on s’est demandé ce que fera l’élève, dans les intervalles des classes. Il fera ce qu’il ne peut faire maintenant, il lira. Or, la lecture c’est les quatre cinquièmes de l’enseignement, car sans cet entretien soutenu de l’élève avec l’histoire, la littérature et la science, que vaut un cours classique ? Très-peu. Et aussi ceux qui se distinguent, après avoir laissé le collège, ne sont pas ceux, généralement, qui ont fait les meilleurs thèmes, au point de vue des règles, mais ceux qui ont beaucoup lu.
La queue du chien coupée.
Alcibiade avait, dit-on, un chien d’uno grande valeur, qui lui coûtait, je crois, six mille drachmes. La queue de ce chien était surtout magnifique et faisait, paraît-il, l’admiration de tous les Athéniens. Alcibiade la fit couper et à scs amis, qui lui en faisaient le reproche, il répondit : J'aime mieux , que les Athéniens s'occupent de moi en mal que de ne pas s'en occuper du tout.
A l’exemple d’Alcibiade, et à défaut de louanges, je suis très-flatté qu’on me dise des sottises ; mon système en profite et je serais vraiment fâché qu’on ne continuât pas. — On a écrit une brochure contre moi ! mais c’est
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parfait ! On l’a tirée à huit cents exemplaires ! Mais c’est charmant ! Vive Lippens! agneau couvert d’une peau de loup. Vive Lippens!