UN SOT PLAGIAIRE
Maître Lippens n’est pas tout-à-fait un inconnu pour moi ; et, depuis déjà du temps, je savais qu’il se préparait à pondre quelque chose. Aussi étais-je dans l’attente d’un grand événement ; mais, hélas ! la montagne en travail accouche d’une souris. Si c’était encore une jolie petite souris ; mais non, c’est le plus affreux rat que la terre ait porté, un avorton de rat, mal triflé, mal peigné, mal bâti, aussi laid dans son genre que Piérard l’est dans le sien : ce qui n’est pas peu dire. Il n’est pas un écolier, si peu fort qu’il soit, qui voulût se reconnaître comme le père d’un marmot si mal constitué; et, pour prouver à tous que notre loup n’a encore que des dents de lait, je vais reproduire toute sa première page. Ce n’est pas un extrait des Lettres Persanes , c’est un plagiat sottement fait; et Montesquieu se chargera lui-même de donner une leçon à M. Lippens. Car il ne suffit pas, mon garçon, pour écrire convenablement une page do français, de prendre çà et là des phrases dans un grand écrivain, et de les mettre, vaille que vaille, à la suite les unes des autres ; il faut encore :
Que d’un art délicat, les pièces assorties,
N’y forment qu’un seul tout de diverses parties.
POUR ET CONTRE
Or l’à propos est une qualité, que vous ne paraissez pas connaître ; et votre livre, qui n’a ni queue, ni tête, ni rime, ni bon sens, est un ramassis do toutes espèces de choses mal cousues et prises un peu partout.
“ Et, dit Montesquieu , de tous les hommes, “ il n’y en a point que je méprise plus que ces “ écrivassiers , qui vont de tous côtés chercher “ des lambeaux des ouvrages des autres, qu’ils “ plaquent dans les leurs, comme des pièces “ de gazon dans un parterre : ils ne sont point 11 au-dessus de ces ouvriers d’imprimerie qui “ rangent des caractères, qui, combinés en- “ semble, font un livre où ils n’ont fourni que “ la main. Je voudrais qu'on respectât les livres “originaux; et il me semble que c'est une “ espèce de profanation de tirer, à tort et à “ travers , les pièces qui les composent du “ sanctuaire où elles sont, pour les exposer à “ un mépris qu’elles ne méritent point. ”
M. Lippens, comment trouvez-vous ça ?
Quelle douche ! ! ! Quelle douche ! ! ! Elle est presqu’aussi forte que celle que vous avez reçue, l’autre jour, à l’Institut Canadien, quand, dans un groupe de jeunes gens, l’un d’eux, qui n’avait pas l’honneur de vous connaître, vous comparait à une chauve-souris.
Ah ! vous avez fait une brochure ! Eh bien, je souhaite que vous la vendiez à nombreux exemplaires. Car il n’est pas un homme de quelque valeur, qui, après l’avoir lue, ne dise, comme moi : M. Lippens, vous n’êtes qu'un imbécile.
LE SYSTÈME
LETTRE D’üN PERSAN, PAR MONTESQUIEU.
Tout ce qui est écrit en lettres italiques a été plagié par M. Lippens, sauf quelques endroits où il a cru devoir plus ou moins complètement lippenniser Montesquieu :
“ Hier matin, comme fêtais au lit, f entendis 11 frapper rudement à ma porte, qui fut soudaùi 11 ouverte ou enfoncée par un homme avec gui u f avais lié quelque société, et qui me parut tout li hors de lui-même.
“ Son habillement était beaucoup plus que 11 modeste ; sa perruque de travers n’avait pas “ même été peignée ; il n’avait pas eu le temps u de faire recoudre son pourpoint noir, et il “ avait renoncé pour ce jour-là aux sages pré- “ cautions avec lesquelles il avait coutume de “ déguiser le délabrement de son équipage.
“ Levez-vous, me dit-il , fai besoin de vous “ tout aujourd'hui ; j’ai mille emplettes à faire, “ et je serais bien aise que ce soit avec vous. u II faut premièrement que nous allions, rue u Saint-Honoré, parler à un notaire qui est 11 chargé de vendre une terre de cinq cent “ mille livres ; je veux qu’il me donne la pré- “ férence. En venant ici, je me suis arrêté un u moment au faubourg Saint- Germain, où j’ai “ loué un hôtel deux mille écus, et j’espère “ passer le contrat aujourd’hui.
“ Lès que je fus habillé, ou peu s'en fallait, 11 mon homme me fit précipitamment descendre. u Commençons, dit-il, par acheter un carosse, u et établissons l'équipage. En effet, nous “ achetâmes non seulement un carosse mais
POUR ET CONTRE
u encore pour cent mille francs de marchan- “ dises, en moins d’une heure ; tout cela se fit a promptement, parce que mon homme ne îC marchanda rien, et ne compta jamais ; aussi u ne déplaça-t-il pas. Je rêvais sur tout ceci, et “ quand f examinais cet homme, je trouvais en u lui une complication singulière de richesses et 11 de pauvreté, de manière que je ne savais que £l croire. Mais enfin je rompis le silence, et, le 4t tirant à part, je lui dis : Monsieur, qui est- 44 ce qui paiera tout cela? Moi, dit-il ; venez C( dans ma chambre, je vous montrerai des trésors u immenses et des richesses enviées des plus 44 grands monarques ; mais elles ne le seront pas u de vous, qui les partagerez toujours avec moi. 44 Je le suis, nous grimpons à son cinquième 44 étage, et, par une échelle nous nous guidons “ à un sixième, qui était un cabinet ouvert t4 aux quatre vents, dans lequel il n’y avait 11 que deux ou trois douzaines de bassins de il terre remplis de diverses liqueurs. (Ici 44 Lippens a lippennisé), voici comment il “ écorche Montesquieu, qui n’en peut mais : Je le suis, dit-il, nous montons un escalier, il me a pousse dans une chambre où il y avait un grand sc tas de tableaux. (Puis il rend la parole à 44 Montesquieu). Je me suis levé de grand mau tin, continue Montesquieu, et j'ai fait d'abord u ce que je fais depuis six ans, qui est d'aller u visiter mon œuvre ; j'ai vu que le grand jour 11 était venu qui devait me rendre plus riche
44 qu' homme qui soit sur la terre . Voyez vous
44 cette liqueur vermeille. (Lippens dit : 44 Voyez-vous ces tableaux'). Elle a à présent
LE SYSTÈME
“ toutes les qualités que les philosophes démona dent pour faire la transmutation des métaux. u J’en ai tiré ces grains que vous voyez, qui u sont de vrai or par leur couleur, quoiqu’un “ peu imparfaits par leur pesanteur. Ce secret “ que Nicolas Flamel trouva , mais que Baimond 11 Lulle et un million d'autres cherchèrent 11 toujours , est venu jusqu' à moi , et je me trouve “ aujourd'hui un heureux adepte. Fasse le ciel u que je me serve] de tant de trésors qu'il m'a u communiqués pour sa gloire ! (Lippens a “ quelque peu lippennisé cette phrase.)
“ Je sortis, et je descendis, ou plutôt je me u précipitai par cet escalier, transporté de colère u et laissai cet homme si riche dans son hôpital . “ Adieu. ”
Si tous nos écrivains venaient ainsi retirer, une à une, leurs plum es salies de la brochure de Lippens, que resterait-il à notre geai? Rien.
Je pourrais m’en tenir là; mais le bon Lafontaine me tourmente pour que je vous lise encore une toute petite fable, qui vous convient à merveille et que vous apprécierez, j’en suis sûr. Ecoutez donc, cher!
LE GEAI PAKE DES TLUMES DU TAOK.
Un paon muait : un geai prit son plumage ;
Puis après se l’accommoda ;
Puis parmi tl’autres paons tout fier se panada,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par messieurs les paons plumé d’étrange sorte:
Même vers ses pareils s’étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte.
Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dé] ouilles d’autrui,
Et que l'on nomme plagiaires.
Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui :
Ce ne sont pas là mes affaires.
POUR ET CONTRE