LE KORAN AVEC LA RÉFORME
On a peut-être trop accusé le Koran d etre un grand obstacle pour la civilisation des Ottomans. Cependant le Koran, qui est plutôt un livre de préceptes philosophiques que de dogmes religieux, au lieu d’être interprété selon l’intérêt général du pays, ne le fut jusqua présent que conformément à celui des ulémas qui observèrent toujours fidèlement ce précepte égoïste : que la charité bien ordonnée commence par soi-même. De sorle que l’esprit d’opposition de ce clergé est certainement un obstacle bien plus difficile à surmonter que le Koran lui-même :
« Sachez que la vie de ce monde n'est qu’un jeu et une frivolité; c'est une parure, c’est un sujet de vaine gloire parmi vous. L'accroissement des biens et un grand nombre d’enfants sont comme la pluie; les plantes qu’elle anime plaisent aux infidèles, mais bientôt elles se fanent, et tu les verras jaunir et devenir des fœtus desséchés. Et au bout de tout cela, dans l’autre monde, le supplice terrible. » (Koran; chapitre le Fer.)
« Ne prenez pas Dieu pour point de mire quand vous jurez d’ètre vertueux, de craindre
Dieu, et d’établir la concorde entre les hommes. Dieu sait et entend tout.
« Point de contrainte en religion. La vraie route se distingue assez de l’erreur. Dieu sait tout.
« Vous commandez des bonnes actions aux autres , tandis que vous vous oubliez vousmêmes.
« Ne revêtez pas la vérité de la robe du mensonge ; ne cachez point la vérité quand vous la connaissez.
« La piété ne consiste point à tourner vos visages du côté du Levant ou du Couchant. Pieux sont ceux qui croient en Dieu et- au jour dernier, aux anges, aux Livres et aux prophètes, qui, pour l’amour de Dieu, donnent des secours à leurs proches, aux orphelins, aux pauvres, aux voyageurs et à ceux qui demandent; qui rachètent les captifs, qui observent la prière, qui font l’aumône, remplissent les engagements qu’ils contractent, qni sont patients dans l’adversité, dans les temps durs et dans les temps de violence. Ceux-là sont justes et craignent le Seigneur.
« La vie de ce monde est pour ceux qui ne croient pas et qui se moquent des croyants.
« Dieu exterminera l’usure et fera germer l’au mône.
« Ne dissipez point vos richesses en dépenses inutiles entre vous ; ne les portez pas non plus aux juges dans le but de consumer injustement le bien d’autrui..,
« Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre appartient à Dieu ; que vous produisiez vos actions au grand jour ou que vous les cachiez, il vous en demandera compte; il pardonnera à qui il voudra, et punira celui qu’il voudra. Dieu est tout-puissant. » (Koran; chapitre la Vache.)
Dans un temps où il y a eu confusion entre la religion et la politique, les ulémas s’emparèrent de cette -situation qui leur a servi à merveille, et en imposèrent à la nation comme au gouvernement lui-même, en interprétant le Koran comme étant incompatible avec toute espèce d'innovations dans l’ordre 1 social et politique. C’est ainsi que l’Empire ottoman est resté dans un état stationnaire malgré les progrès qu’accomplirent autour de lui les autres pays.
En effet, deux castes prédominantes paraissent,
à celte époque, à côté de l’ancien peuple, celle des guerriers et celle des prêtres musulmans. Les premiers, suzerains de tous les biens par leur valeur, ainsi que les anciens Francs ou Normands; les seconds, influents sur les esprits de tous, privilégiés par les lois que d’ailleurs ils faisaient eux-mêmes. Ils surent ainsi maintenir et les seigneurs et les peuples sous l’omni potence sacerdotale, en mettant l’immobilité à l’ordre du jour de la nation, au moyen de deux puissants auxiliaires, le fanatisme qui ne crée que la ruine et le fatalisme qui aboutit au néant.
C’est encore de ce système à la fois religieux, civil et politique, fatale solidarité, que résulte l’isolement des sujets chrétiens, qui, représentant la race conquise, furent considérés comme des étrangers dans le pays où ils étaient nés; dès lors toute fusion entre la race conquise et la race conquérante est devenue impossible, et de plus ce défaut d’union, cette hostilité entre les citoyens issus de la même patrie, tout en privant le pays d’une grande partie de ses défenseurs naturels, a conduit l’Empire à un état de prostration complète.
Le Koran, bien qu’exclusif sous les rapports religieux, civil et politique, laisse pourtant un
REFORMES EN Tl'RQlIE.
jour a» progrès, une porte ouverte à l’esprit de modération et de réconciliation en accordant aux sultans la faculté de promulguer des ordonnances dans des cas qui exigent une nouvelle mesure dans l’intérêt commun du pays. Seulement, il pose la condition de les soumettre préalablement à la sanction du Conseil privé ; cette formalité remplie, elles ont force de loi. C’est du reste de cette manière que le Tanzimat, ou organisation civile, administrative et politique de la Turquie, dont l’idée remonte au règne du Sultan Mahmoud, fut promulgué, en 1839, par S. M. le Sultan Abdul-Medjid. A celte époque, Réchid- Pacba, ministre des affaires étrangères, a donné lecture du Tanzimat devant le peuple réuni, à Gulhané, en présence de Sa Ilaulesse ét de tous les dignitaires de l’Empire ottoman. •
On peut dire que le commencement des reformes importantes en Turquie remonte à cette époque de promulgation du Tanzimat; que s’il avait été généralement observé comme principe et mis en pratique il faciliterait l'introduction d’autres réformes dans cet empire.
La civilisation se trouve donc en germe dans un coin du Koran; le malheur a été qu’au lieu
de faire lever ce germe les parties intéressées l’ont constamment étouffé jusqu'à présent. Il importe de remarquer aussi que, malgré toutes les entraves que les ulémas cherchent à apporter à son autorité, le Sultan est tout en Turquie, et il peut par une raison d’État quelconque prendre des mesures pour faciliter l’introduction de réformes radicales et le développement de la civilisation de son peuple.
Tandis que, d’une part, les ulémas interprétaient le Koran selon leur propre intérêt , ils cherchaient, d’un autre côté, d’accord avec quelques hauts personnages, à donner à ce Livre un sens conforme à leurs passions, tel que, s’il était généralement adopté, il nuirait beaucoup à la civilisation des Musulmans : je veux parler de la polygamie. Ce n’est que dans la classe aisée et surtout chez les grands personnages que Ton voit des doubles maisons attenantes, dont l’une est destinée aux hommes et l’autre aux femmes, qui entraînent un luxe de domestiques extraordinaire et une double dépense. Chez le peuple, on ne voit qu’une seule maison et un seul ménage; la plupart n’ont qu’une femme. Pourquoi donc chaque musulman ne se rangerait-il pas sous
cette condition sociale , puisque le Koran , qui autorise la polygamie, conseille en même temps de n’avoir qu’une seule femme ; et d’ailleurs, la polygamie ne devient-elle pas un obstacle nonseulement à la civilisation, mais à l’accroissement de la population musulmane? Ce mode d’existence sans lien ni condescendance, n’a-t-il pas, en effet, ce grave inconvénient d’être cause des avortements provoqués si répandus chez les musulmanes. Voici du reste comment le Koran s’exprime à ce sujet.
« Les femmes sont votre champ, cultivez-le comme vous l’entendrez , ayant fait auparavant quelque acte de dévotion. Craignez Dieu et sachez qu’un jour vous serez en sa présence...
« Craignez Dieu qui vous a créés tous d’un seul individu ; il créa de lui sa compagne, et puis de ces deux êtres il fit sortir tant d’hommes et de femmes. O hommes! craignez le Seigneur, au nom duquel vous vous faites de mutuelles demandes, et respectez les entrailles qui vous ont portés.
« Si vous craignez de ne pas être équitables envers les orphelins, n’épousez, parmi les femmes qui vous plaisent, que deux, trois ou quatre. Si vous craignez encore d’être injustes, n’en épousez
qu'une seule, ou une esclave. Celte conduite vous aidera certainement à ne pas être injustes.
« Si vous désirez changer une femme contre une autre (répudier une femme pour en épouser une autre), et que vous lui ayez donné cent dynars, ne lui en ôtez rien...
« Si le divorce est fermement résolu, Dieu sait et entend tout.
Les répudiées laisseront écouler le temps de trois menstrues avant de se remarier. Ces femmes ne doivent point cacher ce que Dieu a créé dans leur sein... Il est plus équitable que les maris les reprennent quand elles sont dans cet état, s’ils désirent le bien. Les femmes à legard de leurs maris, ces derniers à l’égard de leurs femmes, doivent se conduire honnêtement...
« 11 -vous est interdit d epouser vos mères , vos filles, vos sœurs, vos tantes, vos nièces, vos nourrices, vos sœurs de lait, les mères de vos enfants, les filles confiées à votre tutelle et issues des femmes avec lesquelles vous auriez cohabité... n’épousez pas non plus les filles de vos fils que vous avez engendrés, ni deux sœurs. Si le fait est accompli, Dieu sera indulgent et miséricordieux. » (Koran; chapitre la Vache.)
Le Koran, bien que sévère envers les autres religions , tolère néanmoins le christianisme et laisse un moyen de conciliation entre les Musulmans et les Chrétiens.
« Nous vous avons envoyé des apôtres, accompagnés de signes évidents; nous leur avons donné le livre et la balance, afin que les hommes observent l’équité. Nous avons fait descendre d’en haut le fer. En lui il y a un mal terrible, mais aussi de l’utilité pour les hommes. Il vous l’a donné pour savoir qui d’entre vous l’assistera ainsi que son apôtre avec sincérité. Dieu est puissant et fort.
« Nous envoyâmes Noé et Abraham, et nous établîmes le don de prophétie dans leurs descendants, ainsi que le Livre, les Ecritures; tel parmi eux suit la voie droite, mais !a plupart sont des pervers.
« Nous envoyâmes aussi sur leurs traces d’autres apôtres, comme Jésus, fils de Marie, à qui nous donnâmes l’Évangile; nous mimes dans les cœurs des disciples qui les ont suivis la douleur, la compassion ; la vie monastique , ce sont euxmêmes qui l’ont inventée (désapprobation de Mahomet). Nous n’avons prescrit que le désir de
plaire à Dieu; mais ils ne l’ont point observé comme ils le devaient. Nous avons donné la récompense à ceux d’entre eux qui ont cru, mais la plupart sont des pervers.
« O croyants! craignez Dieu et croyez à son apôtre... ( Koran ; chapitre le Fer.)
« N’engagez des controverses avec les hommes des Ecritures que de la manière la plus honnête, à moins que ce ne soient des hommes méchants. Dites : nous croyons aux Livres qui nous ont été envoyés, ainsi qu’à ceux qui vous ont été envoyés. Notre Dieu et le vôtre sont un , et nous nous résignons entièrement à sa volonté. ( Koran ; chapitre l’Araignée.)
« Quelques-uns d’entre eux torturent les paroles des Ecritures avec leur langue, pour vous faire croire que ce qu’ils disent s’y trouve réellement. Non, ceci ne fait point partie des Ecritures. Ils disent : ceci vient de Dieu. Non, cela ne vient point de Dieu. Ils disent des mensonges sur Dieu, et ils le savent.
« Convient-il que l’homme à qui Dieu a donné le Livre et la sagesse et le don de prophétie dise aux hommes : Soyez nos adorateurs en même temps que ceux de Dieu. (Il s’agit ici des Chrétiens :
Mahomet nous reproche d’adorer Jésus comme un Dieu.) ( Koran ; chapitre Famille d’Imran.)
« Ceux qui ne croient pas en Dieu et à ses apôtres, ceux qui veulent séparer Dieu de scs apôtres, qui disent : nous croyons aux uns, mais nous ne croyons pas aux autres... Ceux-là sont véritablement infidèles.
« Les hommes des Ecritures te demanderont de faire descendre un livre du ciel. Ils avaient demandé à Moïse quelque chose de plus; ils lui disaient : Fais-nous donc voir Dieu distinctement; mais une tempête terrible fondit sur eux en punition de leur méchanceté. Puis ils prirent pour objet de leur adoration le veau...
« Ils n’ont point cru à Jésus; ils ont inventé contre Mériem (Marie) un mensonge atroce.
« Ils disent : nous avons mis à mort le Messie, Jésus fils de Mériem, l’envoyé de Dieu. Non , ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié; un homme qui lui ressemblait fut mis à sa place... Ils ne l’ont point tué réellement; Dieu l’a élevé à lui , et Dieu est puissant et sage. » ( Koran ; chapitre les Femmes.)
Tels sont les principaux points du Koran relatifs au christianisme.
Si cette tolérance du Koran est restée sans fruit et que les serviteurs du Christ ont été tant de fois persécutés, c’est encore aux interprétations plus ou moins fausses qu’il faut en attribuer la cause.
« Eh bien ! s’écrie M. Emile de Girardin , si le catholicisme a fléchi , si l’extermination des hérétiques n’est plus prêchée en chaire, ni formulée en édits, si les bûchers de l’inquisition se sont éteints, si la civilisation et la liberté l’ont enfin emporté sur la superstition et l’intolérance, malgré le serment encore actuellement exigé des évêques, pourquoi le progrès qui s’est opéré en Occident ne s’accomplirait-il pas en Orient sous la pression des mêmes nécessités sociales? ( Question d'Orient.)
Il est évident que la civilisation, d’ou dépend le salut du pays, ne doit pas être entravée par le Koran qui a servi de prétexte jusqu'ici à l’inertie; il faut donc écarter toutes les interprétations qui empêchent la réforme, et entrer franchement dans la voie nouvelle en rapport avec le progrès et la civilisation européenne.